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les habilans dans le cas de s'enir'aider , les voilà contraints d'établir entre eux quelque sorte de convention. Quand les courses deviennent impossibles et que la rigueur du froid les arrête, l'ennui les lie autant que le besoin : les Lapons , ensevelis dans leurs glaces , les Esquimaux , le plus sauvage de tous les peuples, se rassemblent l'hiver dans leurs cavernes, et Tété ne se connaissent plus. Augmentez d'un degré leur développement et leurs lumières , les voilà réunis pour toujours.
L'estomac ni les intestins de l'homme ne sont pas faits pour digérer la chair crue : en général son goût ne la supporte pas. A l'exception peut-être des seuls Esquimaux dont je viens de parler , les sauvages mêmes grillent leurs viandes. A l'usage du feu, nécessaire pour les cuire, se joint le plaisir qu'il donne à la vue, et sa chaleur agréable au corps : l'aspect de la flamme, qui fait fuir les animaux, attire l'homme (i). On se rassemble autour d'un foyer commun, on y fait des festins, on y danse : les doux liens de l'habitude y rapprochent insensiblement l'honmae de ses semblables , et sur ce foyer rustique brCde le feu sacré qui porte au
(i) Le feu fait grand plaisir aux animaux ainsi qu'à l'tioname, lorsqu'ils sont accoutumés a sa vue et qu'ils ont senti sa douce cLaleur. Souvent même 11 ne leur serait guère moins utile qu'à nous, au moins pour réchaulfer leurs petits. Cependant on n'a jamais ouï dire qu'aucune bète , ni sauvage ni domestique, ait acquis assez d'industrie pour faire du feu , même à notre exemple. Voilà donc ces êlrcs raisonneurs qui forment, dit-on, devant l'homme une société fugitive, dont, cependant, l'intelligence n'a pu s'élever jusqu'à tirer d'un caillou des étincelles, et les recueillir, ou conserver au moins quelques feux abandonnés ! Par ma foi 1rs philosophes se moquent de nous tout oulerlemenl. On voit bien par leurs ccrils qu'en effet ils nous pr^nncat pour des bOtes.
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fond (les cœurs le premier sentiment de l'humanité.
Dans les pays chauds, les sources et les rivières, inégalement dispersées, sont d'autres points de réunion d'autant plus nécessaires que les hommes peuvent moins se passer d'eau que de feu : les barbares surtout, qui vivent de leurs troupeaux, ont besoin d'abreuvoirs communs, et l'histoire des plus anciens temps nous apprend qu'en effet c'est là que commencèrent et leurs traités et leurs querelles (i). La facilité des eaux peut retarder la société des habitans dans les lieux bien arrosés. Au contraire, dans les lieux arides il fallut concourir à creuser des puits , à tirer des canaux pour abreuver le bétail : on y voit des hommes associés de temps presque immémorial; car il fallait que le pays restât désert ou que le travail humain le rendît habitable. Mais le penchant que nous avons à tout rapporter à nos usages rend sur ceci quelques réflexions nécessaires.
Le premier état de la terre différait beaucoup de celui où elle est aujourd'hui , qu'on la voit parée ou défigurée par la main des hommes. Le chaos, que les poètes ont feint dans les élémens, régnait dans ses productions. Dans ces temps reculés , où les révolutionsétaientfréquentes, où mille accidens changeaient la nature du sol et les aspects du terrain , tout croissait confusément, arbres, légumes, arbrisseaux, herbages : nulle espèce n'avait le temps de s'emparer du terrain qui lui convenait le mieux et d'y étouffer les autres; elles se séparaient lentement, peu à peu ; et puis un bouleversement survenait qui confondait tout.
(1) Voyez l'exemple de l'un et de l'autre au cliap. xxi de la Genèse, entre Abraham et Abimelec , au sujet du puits du sermeot.
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ïl y a un tel rapport entre les besoins «le l'homme et les productions de la terre , qu'il suffit qu'elle soit peuplée , et tout subsiste : mais a\ant que les hommes réunis missent par leurs travaux communs une balance entre ses productions, il fallait pour qu'elles subsistassent toutes que la nature se chargeât seule de l'équilibre que la main des hommes conserve aujourd'hui : elle mamtenait ou rélablissait cetéquilibre par des révolutions, comme ils le maintiennent ou rétablissent par leur inconstance. La guerre, qui ne régnait pas encore entre eux, semblait régner entre les élémens : les hommes ne brûlaient point de villes, ne creusaient point de mines, n'abatlaient point d'arbres; mais la nature allumait des volcans, excitait des tremblemens de terre, le feu du ciel consumait des forêts. In coup de foudre, un délu"^e , une exhalaison, faisaient alors en peu d'heures ce que cent mille bras d'hommes font aujourd'hui dans un siècle. Sans cela je ne vois pas comment le système eût pu subsister, et l'équilibre se maintenir. Dans les deux règnes organisés, les grandes espèces eussent, à la longue, absorbé les petites (i) : toute la terre n'eût bientôt été couverte
(i) On pr«5tend que, par une sorte d'action et de réaction naturelle, ks diverses espèces du régne animal se maintiendrait nt d'.llcs-mêmes dans un balancement perpétuel qui leur tiendrait lieu d'équilibre. Quand l'espèce dévorante se sera, dit-on, trop multipliée aux dépens de l'espèce dévorée, alors, ne trouvant plus de subsistance, il faudra que la première diminue , et laisse à la seconde le temps de se repeupler, jusqu'à ce que, fournissant de nouveau une subsistance abondante à l'autre, celle-ci diminue encore, tandis que l'espèce dévorante se repeuple de nouveau. Mais une telle oscillation ne me parait point vraisemblable : car, dans ce système, il faut qu'il y ait un temps où l'espèce qui ^e^t de proie augmente, et où celle qui s'en nouiril diminue ; ce qui mt semble contre toute raison.
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que d'arbres et de bêtes féroces; à la fin tout eût péri.
Les eaux auraient perdu peu à peu la circulation qui vivifie la terre. Les montagnes se dégradent et s'abaissent, les fleuves charrient, la mer se comble et s'étend, tout tend insensiblement au niveau : la main des hommes retient cette pente et retarde ce progrès; sans eux il serait plus rapide, et la terre serait peut-être déjà sous les eaux. Avant le travail humain, les sources, mal distribuées, se répandaient plus inégalement, fertilisaient moins la terre, en abreuvaient plus difficifement les hahitans. Les rivières étaient souvent inaccessibles , leurs bords escarpés ou marécageux : l'art humain ne les retenant point dans leurs lits , elles en sortaient fréquemment, s'exiravasaient à droite ou à gauche, changeaient leurs directions et leurs cours, se partageaient en diverses branches; tantôt on les trouvait à sec, tantôt des sables mouvans en défendaient l'approche; elles étaient comme n'existant pas, et l'on mourait de soif au milieu des eaux.
Combien de pays arides ne sont habitables que par les saignées et par les canaux que les hommes ont tirés des fleuves! La Perse presque entière ne subsiste que par cet artifice : la Chin€ fourmille de peuple à l'aide de ses nombreux canaux; sans ceux des Pays-Bas, ils seraient inondés par les fleuves, comme ils le seraient par la mer sans leurs digues. L'Egypte, le plus fertile pays de la terre, n'est habitable que par le travail humain : dans les grandes plaines dépourvues de rivières et dont le sol n'a pas assez de pente, on n'a d'autre ressource que les puits. Si donc les premiers peuples dont il soit fait mention dans l'histoire n'habitaient pas dans les pays gras ou sur de faciles rivages, ce n'est pas que '7. 8
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ces climats heureux fussent déserts; mais c'est que leurs nombreux habitans , pouvant se passer les uns des autres, vécurent plus long -temps isulés dans leurs familles et sans communication : mais dans les lieux arides où l'on ne pouvait avoir de Teau que par des puits, il fallut bien se réunir pourles creuser, ou du moins s'accorder pour leur usage. Telle dut être l'origine des sociétés et des langues dans les pavs chauds.
Li'i se formèrent les premiers liens des iamilles, là furent les premiers rendez-vous des deux sexes. Les jeunes filles venaient chercher de l'eau pour le ménage, les jeunes hommes venaient abreuver leurs troupeaux. Là, des yeux accoutumés aux mêmes objets dès l'enfance commencèrent d'en vou- déplus doux. Le cœur s'émut à ces nouveaux objets , un attrait inconnu le rendit moins sauvage, il sentit le plaisir de n'être pas seul. L'eau devint msensiblement plus nécessaire , le bétail eut soif plus souvent ; on arrivait en hdte , et l'on partait a regret. Dans cet âge heureux où rien ne marquait les heures, rien n'obligeait à les comporter : le temps n'avait d'autre mesure que l'amusement et l'ennui. Sous de vieux chênes, vainqueurs des ans , une ardente jeunesse oubliait par degrés sa lérocité : ou s'apprivoisait peu à peu les uns avec les autres; en s'etforcant de se faire entendre , on apprit à s'expliquer Là se firent les premières fêtes: les pieds bondissaient de joie, le geste empressé ne suflisait plus, la voix raccompagnait d'accenspassionués; le plai-. sir et le désir, confondus ensemble, se taisaient sentir à la fois: là fut enfin le vrai berceau des peuples ; et du pur cristal des fontaines sortirent les premiers feux de l'amour.
Ouoi donc ! avant ce temps les hommes nais-
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saicnt-iîs de la terre ? les générations se succédaientelles sans que les deux sexes fussent unis, et sans quepersonnes'entendît? Non :ily avait des families^ mais il n'y avait point de nations ; il y avait des langues domestiques ; mais il n'y avait point de langues populaires; il y avait des mariages, mais il n'y avait point d'amour. Chaque famille se suffisait à elle-même et se perpétuait par son seul sang : les x^nfans, nés des mêmes parens, croissaient ensemble, et trouvaient peu à peu des manières de s'expliquer entre eux : les sexes se distinguaient avec l'âge ; le penchant naturel f^uffisait pour les unir, rinstincfc tenait lieu de passion , l'habitude tenait lieu de préférence, on devenait mari et femme sans avoir cessé d'être frère et sœur (i). Il n'y avait là rien d'assez animé pour dénouer la langue, rien qui pûi; arracher assez rré(iuemment les accens des passions ardentes pour les tourner en institutions: et l'on en peut dire autant des besoins rares et peu pressans qui pouvaient porter qtielques hommes à concourir a des travaux communs ; l'un commençait le bassin de la fontaine , et l'autre l'achevait ensuite, souvent sans avoir eu besoin du -moindre accord, et
(1) Il fallut bien que les premiers hommes épousassent leurs sœurs. Dans la simplicité des premières moeurs, cet usage se perpétua sans iaconvén eut laut que les laniilles restèrent isolées et même après la réunion des plus anciens peuples; m^ij la loi qui l'abolit n'est pas moins sacrée pour être d'institution humaine. Ceux qui ne la re;^ardent que par la liaison qu'ellu forme entre les famillus n'en voient pas le côté te plus important. Dans la familiarité <)ue le commerce domestique établit nécessairement entre les denx sexes, du moment qu'uue si sainte loi cesserait de parler au cuur et d'en imposer aux sens , il n'y aurait plus d'honnêteté parmi les hommes j et les plus eCfrujablcs mueurs causeraient bientôt la destruction du genre humain.
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quelquefois même sans s'être vus. En.)|n mot , dans les climats doux, dans les terrains fertiles, il fallut toute la vivacité des passions agréables pour com^ niencer à faire parler les habitans : les premières langues, filles du plaisir et non du besoin, portèrent long-temps l'enseigne de leur père; leur accent séducteur ne s'efFdça qu'avec les sentimens qui les avaient fait naître , lorsque de nouveaux besoins , introduits parmi les hommes, forcèrent chacun de ne songer qu'à hù-même et de retirer son cœur au dedans de lui.