ES5.U
Sile plus grand empire qu'ont svir nous nos sensations u^estpas dû à des causes morales, pourquoi donc sommes-nous si sensibles à des impressions qui sont nulles pour des barbares? Pourquoi nos plus touchantes musiques ne sont-elles qu'un vain bruit à l'oreille d-un Caraïbe? Ses nerfs sont-ils d'une autre nature que les nôtres? Pour([uoi ne sont-ils pas ébranlés de même ? ou pourquoi ces mêmes ébranlemens affectent-ils tant les uns et si peu les
autres?
On cite en preuve du pouvoir physique des sons la guérison des piqûres des tarentules. Cet exemple prouve tout le contraire. Il ne faut ni des sons absolus ni les mêmes airs pour guérir tous ceux qui sont piqués de cet insecte; il faut à chacun d'eux des airs d'une mélodie qui lui soit connue et des phrases qu'il comprenne. 11 faut à l'Italien des airs italiens; au Turc, il faudrait des airs turcs. Chacun n'est affecté que des accens qui lui sont familiers; ses nerfs ne s'y prêtent qu'autant que son esprit les y dispose: il faut qu'il entende la langue qu'on lui parle , pour que ce qu'on lui dit puisse le mettre en mouvement. Les cantates de Bernier ont, dit-on, guéri de la fièvre un musicien français; elles l'auraient donnée à un musicien de toute
autre nation.
Dans les autres sens , et jusqu'au plus grossier de tous, on peut observer les mêmes diflérences Qu'un homme, ayant la main posée et lœil fixe sur le même objet, le croie successivement anime et inanimé, quoique les sens soient frappés de même, quel changement dans l'impression. La rondeur, la blancheur , la fermeté, la douce chaleur, la résistance élastique, le renflement successif, ne lui donnent plus qu'un toucher doux
SIR l'origine des langues. 187
mois insipide , s'il ne croit sentir un cœur plein de vie palpiter et battre sous tout cela.
Je ne connais qu'un sens aux affections duquel rien de moral ne se mêle : c'est le goût. Aussi la gourmandise n'est-elle jamais le vice dominant que des gens qui ne sentent rien.
Que celui donc qui veut philosopher sur la force des sensations commence par écarter, des impressions purement sensuelles, les impressions intellectuelles et morales que nous recevons par la voie des sens, mais dont ils ne sont qvie les causes occasionelles ; qu'il évite l'erreur de donner aux objets sensibles un pouvoir qu'ils n'ont pas, ou qu'ils tiennent des affections de l'ame qu'ils nous représentent. Les couleurs et les sons peuvent beaucoup comme représentations et signes, peu de chose comme simples objets des sens. Des suites de sons ou d'accords m'amuseront un moment peut-être; mais, pour me charmer et m'attendrir, il faut que ces suites m'offrent quelque chose qui ne soit ni son ni accord, et qui me vienne émouvoir inalgré moi. Les chants même qui ne sont qu'agréables et ne disent rien lassent encore; car ce n'est pas tant l'oreille qui porte le plaisir au cœur, que le cœur qui le porte à l'oreille. Je crois qu'en développant mieux ces idées on se fût épargné bien des sots raisonnemens sur la musique ancienne. Mais dans ce siècle 011 l'on s'efforce de matérialiser toutes les opérations de l'ame, et d'ôler toute moralité aux sentimcns humains, je suis trompé si la nouvelle philosophie ne devient aussi funeste au bon goût qu'à la vertu.
IfeS ESSAI