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CHAPITRE XIX

Comment la musique a dégénéré.

A MESURE que la langue se perfectionnait, la mélodie, en s'imposant de nouvelles règles, perdait insensiblement de son ancienne énergie , et le calcul des intervalles fut substitué à la finesse des inflexions C'est ainsi par exemple que la pratique du genre enharmonique s'abolit peu à peu. Quand les

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théâtres eurent pris une forme régulière, on n'y charilait plus que sur des modes prescrits: et, à mesure qu'on multipliait les règles de l'imitation , la langue imitative s'affaiblissait.

L'étude delà philosophie et le progrès du raisoniiementj ayant perfectionné la grammaire, ôtèrent à la langue ce ton vif et passionné qui l'avait d'abord rendue si chantante. Dès le temps de Ménalippide et de Philoxène, les symphonistes, qui d'abord étaient aux gages des poètes , et n'exécutaient que sous eux, et pour ainsi dire à leur dictée, en devinrent indépendans ; et c'est de celte licence que se plaint si amèrement la 3Iusique dans une comédie de Phérécrate, dont Plularque nous a conservé le passage. Ainsi la mélodie, commençant à n'être plus si adhérente au discours, prit insensiblement une evistence à part, et la musique devint plus indépendante des paroles. Alors aussi cessèrent peu à peu ces prodiges qu'elle avait produils lorsqu'elle n'était que l'accent et l'harmonie de la poésie, et qu'elle lui donnait sur les passions cet empire que la parole n'exerça plus dans la suite que sur la raison. Aussi , dès que la Grèce fut pleine de sophistes et de philosophes, n'y vit-on plus ni poètes ni musiciens célèbres. En cultivant l'art de convaincre , on perdit celui d'émouvoir. Platon lui-même, jaloux d'Homère et d'Euripide, décria l'un et ne put imiter l'autre.

Bientôt la servitude a;outa son influence à celle de la philosophie. La Grèce aux fers perdit ce feu qui n'échauffe que les âmes libres, et ne trouva plus pour louer ses tyrans le ton dont elle avait chanté ses héros. Le mélange des Romains affaiblit encore ce qui restait au langage d'harmonie et d'accent. Le latin, langue plus sourde et moius musicale, fit

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tort à la musique en Tadoptant. Le cliant employé dans la capitale altéra peu à peu celui des provinces; les théâtres de Rome nuisirent à ceux d'Athènes. Quand Néron remportait des prix, la Grèce avait cessé d'en mériter; et la même mélodie, partagée à deux langues, convint moins à l'une et à l'autre.

Enfin arriva la catastrophe qui détruisit les progrès de 1 esprit humain, sans ôter les vices qui en étaient l'ouvrage. L'Europe, inondée de barbares et asservie par des,ignorans, perdit à la fois ses sciences , ses arts , et l'instrument universel des tms et des autres, savoir, la langue harmonieuse perfectionnée. Ces hommes grossiers que le nord avait en^^endrés accoutumèrent insensiblement toutes les oreilles à la rudesse de leur organe : leur voix dure cl dénuée d'accent était bruyante sans cire sonore. L'empereur Julien comparait le parler des Gaulois au coassement des grenouilles. Toutes leurs articulations étant aussi âpres que leurs voix étaient nasardes et sourdes, ils ne pouvaient donner qu'une sorte d'éclat à leur chant, qui était de renforcer le son des voyelles pour couvrir l'abondance et la dureté des consonnes.

Ce chant bruyant , joint à l'inflexibilité de l'organp, obligea ces nouveaux venus et les peuples subjugués qui les imitèvcnt de ralentir tous les sons pour les faire entendre. L'articulation pénible et les sons renforcés concoururent également à chasser de la mélodie tout sentiment de mesure et de ihylhme. Comme ce qu'il y avait de plus dur à prononcer était toujours le passage d'un sou à l'autre . on n'avait rien de mieux à faire que de s'arrêter sur chacun le plus qu'il était possible ; de le renfler, de le faire éclater le plus qu'on pouvait. Le chau» ae fut bientôt plus qu'une suite ennuyeuse

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et lente de sons traînans et criés , sans douceur, sans mesure et sans grâce; et si quelques savans disaient qu'il fallait observer les longues et les brèves dans le chant latin, il est sur au moins qu'on chanta les vers comme de la prose , et qu'il ne fut plus question de pieds , de rhythme , ni d'aucune espèce de chant mesuré.

Le chant , ainsi dépouillé de toute mélodie , et consistant uniquement dans la force et la durée des sons, dut suggérer enfin les moyens de le rendre plus sonore encore , à l'aide des consonnances. Plusieurs voix, traînant sans cesse à l'unisson des sons d'une durée illimitée, trouvèrent par hasard quelques accords qui, renforçant le bruit, le leur firent paraître agréable : et ainsi commença la pra'tique du discant et du contre-point.

J'ignore combien de siècles les musiciens tournèrent autour des vaines questions que l'elfet connu d'un principe ignoré leur fit agiter. Le plus infatigable lecteur ne supporterait pas dans Jean de Mûris îe verbiage de huit ou dix grands chapitres, pour savoir, dans l'intervalle de l'octave coupée en deux consonnances, si c'est la quinte ou la quarte qui doit être au grave; et quatre cents ans après on trouve encore dans Bontempi desénumérations non moins ennuyeuses de toutes ks basses qui doivent porter la sixte au lieu de la quinte. Cependant rharmonieprit insensiblement la route que lui prescrit l'analise, jusqu'à ce qu'enfin l'invention du mode mineur et des dissonances y eût introduit l'arbitraire dont elle est pleine, et que le seul préjugé nous empêche d'apercevoir (i).

(1) Rapportant toute l'harmonie à ce principe très-simple de résonnance des cordes dans leurs aliquotes, M. Rameau i'oade

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La mélodie étant oubliée, et l'atlenlion du musicien s'élant tournée entièrement vers riiarmonie, tout se dirigea peu à peu sur ce nouvel objet ; les genres, les modes, la gamme, tout reçut des laces nouvelles : ce furent les successions harmoniques qui réglèrent la marche des parties. Celle marche ayant usurpé le nom de mélodie, on ne put méconnaître en effet dans celle nouvelle mélodie les traits de sa mère; et notre système musical étant ainsi devenu , par degrés , purement harmonique , il n'est pas étonnant que l'accent oral en ait souffert, et que la musique ait perdu pour nous presque toute son énergie.

Voilà conunent le chant devint, par degrés, un art entièrement séparé de la parole, dont il tire son origine ; comment les harmoniques des sons

!.• mode mineur cl la dissonance sur sa prétendue expérience qu'une corde sonore en mouvement fait vibrer d'autres cordes plus longues à sa douzième et à sa dix-septième majeure au grave. Ces cordes, selon lui, vibrent et frémissent dans toute leur longueur , mais elles ne résonnent pas. Voilà, cerne semble, une singulière physique; c'est comme si l'on disait que le soleil luit et qu'on ne voit rien. , , 1

Ces cordes plus longues, ne rendant que le son de la plus ai-uc, parce qu'elles se divisent, vibrent, résonnent a son unisson, confondent leur son avec le sien, et paraissent n en rendre aucun. L'erreur est d'.voir cru les voir vibrer dans toute leur longueur, et d'avoir mal observé les nœuds. Deux cordes sonores formant quelque intervalle harmonique peuvent laire entendre leur son fondamental au grave, même sans une troisième corde , c'est l'exp<xience connue et confirmée de M. Tar tini : une corde seule n'a point d'autre son fondamental que le sien ; elle ne fait point résonner ni vibrer ses n-l^'P.'-' -*seulement son unisson et scsaliquotes. Comme les on n ad autre cause que les ^ibra.ions du corps sonore, et qu ou la cause a .t librement l'effet suit toujours, séparer les vibrations de la resynnauce, c'est diic une absurdité.

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firent oublier les inflexions de la voix; et comment enfin, bornée à l'effet purement physique du concours des vibrations, la musique se trouva privée des efFels moraux qu'elle avait produits quand elle était doublement la voix de la nature.

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