‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 4)Chapitre 17 sur 54 · M. HIPPOLYTE CASTILLE · texte numérisé non relu

M. HIPPOLYTE CASTILLE

à quelque chose de plus fort que l'ambition et la ciipitlil('. Pour avoir le droit de médire de l'humanité, il l'aut montrer qu'on l'aime.

M. Castille s'attache ou plutôt s'attaque trop aux personnes. Le coudoiement des célébrités avortées de 1848 lui cause une irritabilité nerveuse qui l'empêche d'être juste, et de s'élever à cette résignation contemplative de celui qui ne met jamais sa confiance dans la parole des hommes ni dans les événements politiques.

En ne voyant depuis 1789, dans la société française, que des naufragée de la Méduse chercbant à se dévorer ; en montrant les combattants de nos dernières luttes comme une meute qui vent dévorer sa proie à belles dents; en faisant de Robespierre un homme d'État typique qui écrasait l'anarchie par la terreur et par le comité de salut public ; en riant d'un rire si aigu de ce bon marquis de Lafayette qui fut, selon lui, le plus dangereux anarchiste; en ne voyant dans Mirabeau qu'un impur génie tenté par Satan; en affirmant que la révolution fut le tour des cadets, des opprimés, des orgueilleux, des ambitieux, de toute la canaille qui suit la robe de Jésus; en ne voyant dans le 24 février 1848 qu'une émeute d'avocats, M. Castille satisfait trop amplement les rancunes d'un esprit fier, souvent déçu; et en médisant de son époque, il calomnie l'humanité et la conscience.

Ce livre est une négation ; cet acharnement contre les illusions est aussi une guerre contre la foi. En voulant arracher les masques, l'auteur déchire les visages; il veut être sévère, il est cruel ; il ne se croit d'aucun parti, et il est du plus dangereux de tous, du parti de la colère. Il se prétend équitable envers tout le monde parce qu'il ne ménage personne, et prend son dénigrement universel pour de la justice. C'est là une grave erreur. J'aime mieux la trop grande bienveillance qui console, qui rassure, qui fait espérer; et je crois que, dans ces temps-ci, la génération qui vient a plus besoin d'affirmer que de douter.

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Nous n'entrerons [las dans l'examen détaillé de ce livre; ce que nous avons dit suffit pour faire comprendre notre pensée, et il y aurait quel({ue inconvénient à discuter des faits si près de nous. Ce que nous affirmons, c'est qu'écrit avec verve, avec une plume acre et colorée, ce récit a un aspect de vérité superficielle qui ne rend que plus pénibles les erreurs et les injustices d'analyse. Le portrait de La layette est finement et spirituellement l'ait, quoique sardonique. Mirabeau, Robespierre, sont dessinés avec vigueur; ce livre est plein de coquetterie, et il y a de la grâce jusque dans l'arrangement des couleuvres de Némésis.

L'objection principale que nous avons opposée à l'inspiration de cette liistoire pourrait se reproduire à chaque cbapilre. C'est ainsi que l'auteur déclare que la question des bampiets a été la grande cause delà cliute d'une dynastie; et, s'il l'o-sait, il dirait clairement que la duchesse d'Orléans, pour obtenir la régence, a attisé, sinon complètement .suscité l'incendie. La chute de Louis-Philippe a été si peu l'œuvre d'une coterie, que personne, pas même le National et la Héforme, ne voulait la l'iépublique, et que c'est le peuple qui, en poussant ses chefs, a posé le grand problème. D'un autre côté, il est puéril d'attribuer la réussite à telle ou telle circonstance, à l'absence de telle ou telle précaution. Si le mouvement de 1848 s'était arrèl(' aux manifesialions du 22; si MM. Udilon Ttarrot et Thiers avaient jiu instnllcr leur ministère, par ce seul l'ait, la n-volution (Hait accoiupliiï; le g(!uvernement per.^^onucl ('tait rtniversé", et la (•liait(; iuterpn'tfV! dans le sens révolutionnaire : l'opinion, c'cst-n-dire l(^ |)euple, gouvernait.

iNous n'aimons pas les pei'sitlages pai' lesquels M. Castille poursuit le loi dans .sa fuite. Il compare ce vieillard signant .son abdication à la caricature d'Henri Monuier, M. i'rmlliomme. Cela est sans doute ingénieux, mais cela est d'un comi(|ue sauvage, (|ui ne tient |)our rien de poignantes angois.ses el la seule majesl('' de l'âge. Il en est de même du mot atroce i|iM' M. C;i<lilli' met sur li-s h-vres de la reine Marie-.Amiilie

M. IIIITOLYTI-; CASTIMJ-: i(l|

pnrlant iji l.i duchesse d'Orléans : u Allez à vos affaires, ma mie! « Nous croyons que ce mot n'a pas été dit. Un reproche (ligne, maternel, a été tristement formulé; plusieurs témoins l'attestent; mais il était conforme aux habitudes de Marie-Amélie et n'avait rien de cette sécheresse qui rappelle trop le langage de madame Femelle.

Nous aurions beaucoup à faire si nous voulions opposer notre sentiment à tous les commentaires de la Révolution rjui nous paraissent empreints d'exagération et d'aigreur; nous ne pouvons toutefois ne pas défendre M. de Lamartine, dont I'Ik'roïque attitude a sauvé l'ordre, et qui, par la seule puissance de sa parole, a imposé le calme et la soumission aux flots tumultueux. 11 est très-commode aujourd'hui de parler de ces heures de lutte et de railler les quelques hommes de bonne voloni»' qui jouaient alors leur vie pour le pouvoir. Accusez-les d'ambition! soit; mais rappelez-vous que l'ambition pouvait coûter cher, et qu'aucun des membres du gouvernement provisoire ne lui a immolé sa conscience. Quand M. de Lamartine, pâle, exténué, plein de fièvre, venait à cliaque heure haranguer le peuple, écartant de la main et du regard les fusils qui menaçaient sa poitrine, il n'était pas traître, ainsi que vous le dites; il ne noyait pas les mouches dans le miel, paralijsant la Hé publique et gagnant des suffrages; il était sublime d'inspiration et de courage ; il sauvait le peuple de ses propres entraînements, et faisait tout ce qu'une âme généreuse pouvait rêver pour sauver la Révolution.

Que M. de Lamartine ait endormi plusieurs fois le lion populaire, je le veux bien ; mais c'était quand sa veille était dangereuse, et quand son sommeil pouvait suggérer, à l'aide de beaux rêves, de pacifiques inspirations. Méconnaître et railler le rôle constamment dévoué du grand poëte, c'est être bien aveuglé par le dépit ou bien ingrat. Quant h la question du drapeau rouge, M. Castille reproduit presque dans les mêmes ternies l'opinion soutenue par M. Proudhon dans la Solution du jyrohlème social (page 28), c'est-à-dire qu'il regrette la

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banderole de pourpre, et que la substitution du drapeau tricolore lui parait un acte de faiblesse et de réaction du gouvernement provisoire. Dieu merci, tout le monde sait à quoi s'en tenir aujourd'hui sur ce point. Pour notre part, nous aurons toujours une reconnaissance profonde pour M. de Lamartine; et nous croyons, comme il l'a cru alors, que le drapeau rouge était une menace, un anachronisme; nous aimons mieux ce symbole trinitaire qui a fait le tour de l'Europe et qui le ferait encore au besoin, que cet oripeau suspect qui venait comme un défi et non pas comme un gage d'union. M. Castille trouve que ce jour-là M. Blanqui (c'était peut-être le Robespierre attendu) a manqué A' audace quand la Providence se plaisait à lui mettre aux mains la destinée despartis. Nous ne savons trop ce que Vaiidace de M. Blanqui eût pu produire, et nous ne partageons pas le singulier dépit de M. Castille.

Plus loin, il croit qu'en arrêtant la duchesse d'Orléans et son fils la République eût fait son devoir. Aussi, quand Louis- Piiiiippc a quitté le rivage de la France, s'écrie-t-il, la Révolution a perdu son gage! Nous croyons, différemment, qu'il a été fort heureux pour le gouvernement provisoire de n'avoir pas à décider du sort de la famille royale; et il fut fort adroit, fort humain et fort convenable à lui de ne point chercher à se donner les embarras d'une pareille arrestation. La charité doit applaudir à une pareille conduite, dit M. Castille, mais il est douteux que la logique républicaine et la saine politique admettent un système basé sur les sentiments domestiques et la morale relative.

Pourquoi donc la charité ne serait-oUe pas do la logique, de la saine politique? Pounjuoi les sentiments humains seraientils en désaccord avec l'intérêt des partis? Tant pis pour les partis; mais vive l'humanité! et je ne crois pas, |»our ma i)art, qu'on puisse appeler morahî relative celle qui consiste a faire prévaloir les conseils du cœur sur les suggestions de la vanité et de l'ambition.

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