‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 4)Chapitre 52 sur 54 · PAUL DELAROCHE · texte numérisé non relu

PAUL DELAROCHE

« Je vous ai parlé, il y a quelques jours, écrivait-il une autre fois, d'une composition dont je ne vous ai pas même dit le sujet. Si Dieu me vianl en aide, je fonde de grandes espérances sur cette petite invention. Voici mon point de départ ; une petite Romaine, n'ayant pas voulu sacrifier aux faux dieux, est condamnée à mort et précipitée dans le Tibre, les mains liées; voici ma mise en scène : le soleil est couché derrière les rives sombres et nues du fleuve; deux chrétiens qui cheminent silencieusement aperçoivent le cadavre de la jeune martyre qui passe devant eux, emportée par les eaux. La partie supérieure de la figure, ainsi que l'eau, est éclairée par une auréole divine qui plane au-dessus d'elle. Pour vous faire croire à ma poésie rêvée pendant ma maladie, il faudrait bien dire, et je ne sais. Je ne désespère pas cependant que vous ne trouviez, lorsque vous verrez mon griffonnage au fusain, que le peintre a été moins médiocre que l'écrivain. Je viens de me relire, et je rougirais de honte si ce n'était à vous que j'ose confier cette bouffée d'orgueil. J'aurais, comme toujours, même caché cette esquisse si E. L. ne m'avait dit qu'elle était destinée à produire de l'effet. Maintenant il me faut un nom pour cette pauvre martyre. J'ai cherché inutilement jusqu'à présent. Est-ce que ce serait faire un bien gros mensonge que de lui en donner un à ma guise et d'en laisser la responsabilité à ce bon M. Dioclétien? Une victime de plus ou de moins le rendrait-elle plus odieux? Je ne le crois pas. »

Cette lettre, si naïve et si touchante, raconte exactement le tableau. Nous n'avons rien à ajouter à la description. Disons seulement que jamais M. Delaroclie ne sut mieux trouver le secret de l'émotion. Ce cadavre blanc qui flotte dans les eaux vertes, et sur lequel descend en tremblant Fauréole; ces rives sombres, ce haut du tableau faiblement éclairé par un soleil sanglant, ces chrétiens furtifs qui regardent avec horreur passer la justice des violateurs de conscience, toute celte .«;cène est d'une simplicité et d'une grandeur à laquelle s'ajoute le charme d'un coloris sobre et ingénieux; l'anneau

mystérieux qui éclaire le front de la martyre et qui se reflète, en se multipliant, dans les eaux, est d'un effet pittoresque sans affectation. La pensée de ce tableau se prolonge et vous suit. Hélas! ce poëme pour lequel M. Delaroche clierchait un nom, c'est le poëme éternel de l'àme. Cette martyre, tous les siècles la voient passer dans leurs ondes; cette lumière, c'est la gloire des victimes, c'est la caresse secrète de la Liberté. Ce bon M. Dioclétien, on le retrouve à cbaque pas dans l'histoire. Il a changé, lui, ses dieux; il est orthodoxe, fanatique; hier, il s'appelait l'Inquisition; je ne sais plus quel nom il a aujourd'hui, mais il écrivaille en France, il parlera demain à l'Académie; en Italie, il tue encore; partout il persécute, il torture; c'est rintolérance. Quelquefois, on rencontre dans les foules des visages étranges, des hommes en apparence comme tous les autres, seulement un peu plus tristes, un peu pjus fatigués, un peu ()lus flétris que les autres; mais on s'arrête devant eux, on est ému, on se découvre; on éprouve je ne sais quel frisson intérieur; c'est qu'on a vu sur le front, dans les yeux, se glisser quelque chose de brillant et d'éternel qui tremblotait au souffle; c'est l'auréole. Saluez les martyrs de la pensée et laissez-les passer! Le Ilot (jui les porte a une rive : tous ces cadavres aborderont un jour.

Le [)ortrait de M. Thiers est un violent contraste; et pourtant nous n'imaginions pas qu'on pût faire de ce petit homme vif, spirituel, trivial, la représentation d'un homme d'Etat. ,li! n'ai jamais cru (|iie M. Thiers ait été ministre en France. J'ai toujours pensé que c'était un faux bruit flatteur que ses amis faisaient courir. !\lais son [)(»rtrait peint i>ar M. Delaroche m'a ('•hranh'. Par uu hal)il(3 arraugenuMit, ce pdil Iiouiukî ijui nidiUc l'escalier de la triliuue et (|ui n'y est [las encore, gagne ;"i l'exliaussemenl des marelies une soile de pi('deslal par occasion, i|ui lui douni^ une l;iille s('rieuse. il y a dans sa ligure, dont on a ôU'^ les lunelles, de l'esprit et île la fermeli'; ce n'est pas Mirabeau, ce n'est pas Danton, ce n'est |)as un trihun ni un limunie d'Flal; mais e'evi un lionmie (ralfaires

PAUL DELAROCHI-: 557

qui porte réelair de l'inlelligenco dans son o'il, la réflexion et la verve sur les lèvres, et qui tient à la main un raïqiurl sur le budget, dont il \a exprKjuer, (h'tailler, démonter et remonter toutes les pièces devant un auditoire surpris et charmé. Ce portrait en prose a une éloquence de vérité matlicmatique qui en fait une œuvre remarquable. H fallait, sans l'idéaliser, l'aire de M. Tbiers un premier ministre. C'est là ce qu'a cberclié M. Delaroche, et c'est ce qu'il a merveilleusement atteint.

Les trois tableaux relatifs à la mort du Christ étaient une tentative nou\elle de M. Delaroche. Il avait voulu raconter la passion en l'absence du héros principal; il s'était demandé s'il n'y avait pas un puissant effet à chercher dans le crucifiement moral des apôtres et des saintes femmes. C'était là une idée philosophique et, j'oserais presque dire, humanitaire. On ne fait pas assez participer, en général, l'humanité au drame de la Passion. On concentre l'action dans les acteurs obligés et traditionnels. Mais il a dû se passer des scènes navrantes et terribles dans la famille désolée, quand le Christ fut parti. C'est ce vide immense que M. Delaroche a voulu peindre, et il s'est appliqué à cette scène avec sa conscience, sa concentration d'esprit ordinaire. Nous trouvons une lettre à ce sujet datée de 1853.

« Si vous saviez, écrivait-il, comme je travaille. Depuis hier je suis moins mécontent; j'ai enfin trouvé une Madeleine plus sortable. Cette scène de terreur, dont Texpression devait être si neuve, il se peut qu'elle soit au-dessus de mes forces. J'irai jusqu'au bout, mais je crains bien d'échouer. Si c'était un sujet dicté par les Évangiles, je craindrais moins; mais h'i tout est invention, et, quand je pense à ce qui a dû se passer. dans cette chambre au moment où le bruit du cortège de Notre-Seigneur s'est fait entendre, la tète me tourne et je suis prêt à crever ma toile. »

J'aime celte anxiétt', celle terreur d'un grand artisledevant

son sujet. M. Delaroche est-il sorti vainqueur de la lutte avec ses cloutes? Nous le croyons. Au milieu du tableau, la mère, tombant à genoux dans une sorte d'extase, envoie tout son cœur au-devant de son fds, qui passe sous les fenêtres, et que l'on conduit au Calvaire. On aperçoit le bout des piques et des enseignes des soldats romains. Madeleine, qui n'a pas l'héroïsme de la Vierge, et dont l'amour a des défaillances terrestres, est écrasée de désespoir, évanouie, anéantie, au bas de la fenêtre ; saint Jean, le disciple bien-aimé, veut s'élancer, courir embrasser son maître, son frère divin, le disputer peut-être aux bourreaux; saint Pierre, d'une main vigoureuse, l'arrête et le contient. C'est bien là le prudent apôtre qui a renié par trois fois, et qui redoute les folies de dévouement. Dans le fond, les disciples se pressent pour regarder par une sorte de meurtrière passer le cortège. Je crois que comme composition M. Delaroche n'a jamais rien conçu de plus habile, de mieux ordonné. La couleur est ferme, simple, sans fracas; quant à la tête de la Vierge, c'est toute une hymne.

Le second tableau est le retour du Golgotha.

A droite, la porte de la maison de la Vierge est ouverte, une lumière sort, qui se prolonge dans la rue, comme un reflet sanglant. Au milieu de la toile, un groupe admirable symbolyse et confond les trois douleurs diversement exprimées dans le premier sujet. La Vierge s'avance, enroulant d'un de ses bras le cou de Madeleine, et de l'autre s'appuyanl sur saint Jean <|ui, enivré de désespoir, se retient au mur pour avancer, .lamais la désolation ne fut plus poignante. Saint Pierre suit à (|Mclqu('s |)as, tenant la couronne (!V^[)ines; des femmes et des dixiplcs font cdiU'ge. Ce tableau était presque terminé, mais M. I»('larnclic Mc l'avait pas signé, lU! le jugeant pas lini.

Lo dernier tableau de (;etle S('i'ie, celui (jui a reçu le dernier coup de pinceau, le dernier regard {\u maîlre, r»-présenle la Vierg(3 deh(Mit, dans inie ligidih' de statu(", e(tuleiii|»laul la

l'A IL nKLAKOCIIK 35*J

couronne d'épines. Le diadème glorieux est posé sur une table, une lampe répand sa lumière tout autour; saint. lean et Madeleine sont dans l'ombre, pleurant et se lamentant, ieur cœur se dégontle, celui de la Vierge s'emplit. On sent que la flèche a pénétré profondément; et pourtant une sérénité étrange est épandue sur la figure de la mère de Dieu.

Ce poëme de la Vierge préoccupait profondément M. Delaroche. Voici ce qu'il écrivait dans les derniers mois de sa vie :

« J'ai repris l'ébauche de mon vendredi saint. Ainsi que j'en ai la triste habitude, j'ai fait des changements sans fin. Tout en pensant à la beauté des sujets de la passion, il m'est venu l'idée de faire la mort de la Vierge; encore une mort ! Mais voici pourquoi : dans les deux sujets que je me hâte d'exécuter, la Vierge est l'héroïne; ne l'est-elle pas aussi dans le Christ mort? En représentant sa fin à elle, ce serait un ensemble, une espèce de poésie de la Vierge en quatre chants. La tradition veut qu'elle se soit retirée au mont Carmcl après la dispersion des Apôtres, et qu'elle soit morte entourée d'hommes et de femmes quelle avait soumis à une règle. «

La mort a fait tomber la palette des mains vaillantes qui semblaient la tenir pour longtemps encore.

3f. Delaroche n'avait pas tout dit; il entrait dans une voie nouvelle, ou plutôt il prolongeait sa route au delà du domaine terrestre, et cherchait, à force de méditations, à s'élever vers le monde invisible. Ce monde, qu'il rêvait par l'esprit et par le cœur, s'est ouvert, en réalité, beaucoup trop tôt pour lui. Dieu, qu'il essayait de deviner, s'est brusquement découvert. Ce peintre éminent laisse un vide, ce penseur laisse un regret profond et un exemple. Encore une fois, nous avons pris soin de laissera l'écart les chicanes d'école; voulant rester dans la limite de nos sympathies personnelles, nous avons réservé les appréciations d'esthétique. Mais ce qui était tout à la foisselon nos convictions les plus fermes et selon notre devoir, c'était

de prouver que M. Delaroclie comprit noblement sa mission, qu'il fut un artiste sérieux, un caractère enfin, cette merveille, si rare et si peu cherchée, dans cette société mêlée, dans cette cohue d'ambitions, où chacun veut être quelque chose, où nul ne s'efforce d'être quelqu'un.

1" avril J857.

Le suicide n'est pas une maladie; c'est un préjuge. Mais il y a des préjugés épidémiques; et la mode de se tuer est souvent un de ceux-là. Le livre de M. E. Lisle constate la progression vraiment effrayante des décès volontaires, et rend la civilisation contemporaine responsable de celte augmentation. Paris est la région funeste où le vertige atteint plus facilement les fronts mal chargés d'idées. A mesure que l'on s'éloigne de ce brasier de la vie du monde, on s'éloigne de la mort. Les statistiques qui s'arrêtent à la fin de 1852 ont constaté qu'il était mort à Paris, dans celte seule année-là, six cent quatrevingt-treize personnes par le suicide; et, de quelque point de la France que l'on parte, le suicide devient plus fréquent, à mesure qu'on se rapproche de Paris.

Que faut-il conclure de ce document? Rien contre le progrès en lui-même. Ces révoltes trop fréquentes, ces désertions de la vie, sont les fruits amers des réactions. Ces incertitudes naissent des entraves, des sophismes, des déclamations, des

' Uv vSuiuiDK. Stalhliquc, Médecine, Histoire et Législation, par E. Lisle. — 1 vol. Paris, J. Baillière. — Michel Lévy irèrcf.

peurs de la routine. Quel que soit le motif apparent, on meurt plus souvent d'idées que de faim; et le désespoir même qui calfeutre les portes et les fenêtres autour d'un réchaud parce qu'il n'y a plus de pain à la maison, ce désespoir, lui aussi, est un acte de doute envers la société, et, dans une certaine mesure, un retour violeflt sur des illusions perdues. René a fait souche, et Werther a perfectionné son pistolet en revolver. Le tailleur qui s'asphyxie, le cordonnier qui se pend, le pâtissier qui se noie avec sa famille et sa femme enceinte, tous ces désespérés ont l'esprit atteint de la même plaie que les penseurs de profession.

A moins de blasphémer la Providence (et nous laissons le soin de cette contradiction aux journaux religieux), on ne peut s'en prendre simplement à la civilisation. Mais il faut accuser tout ce qui lie les ailes de l'esprit et de la foi, tout ce qui fait trébucher l'humanité en marche : les révolutionnaires de la veille, devenus les conservateurs endurcis du lendemain, les philosophes sans principes, les maîtres sans méthode, les missionnaires sans charité, les artistes sans idéal; tous ceux qui démentent leurs paroles, et dont les actes corrompent les clients que leurs formules prétendent moraliser. . Le railleur, l'ennemi commun qui détend tous les courages, c'est la fausse science, c'est le jusle-milieii philosophique, politique, moral. C'est cette déplorable manie des compromis; c'est celte prudence éclectique qui met des abat-jour à toutes les lumières, qui fait qu'on passe la dernière moitié de sa vie à se repentir de la première; le doute, enfin, qui résulte des demi-croyances, des demi-conquêtes, des demi-passions et des demi-vertus, voilà le fj;rand meurtrier du dix-neuvième siècle!

Quel remède doit-on opposer à ce mal universel? Faut-il reculer vers les sécurités de l'ignorance, ou se rejeter dans cette immolation de l'esprit qui maintient le corps, par haine de l'idée".' Non, certes; le salut est au delà des philosophies timides et des piétés étroites. M. Cousin est aussi fatal que M. Veuillot. Mais, en attendant qu'on trouve le remède effi-

DU SUICIDi: 563

cace, aimons, affirmons la vie; laisons-la aimer et attester, toujours, quand même, pour ses amertumes aussi bien que pour ses joies; mettons le point d'honneur, non plus dans la désertion, mais dans la lutte; vivons pour souffrir, pour aimer et pour liaïr. C'est la liaine qui nous fait peur. Nous nous affolons d'idées chétives; et, quand elles nous trahissent, par respect pour nos erreurs, nous aimons mieux mourir que de les souffleter. La colère est pourtant une force et une vertu. Quand on n'a plus rien à aimer en ce monde, il reste encore tant de vilaines choses à détester, à démasquer, que la vie bicentenaire, si gratuitement promise par M. Flourens, n'y suffirait point. On trouve une sorte de revanche divine et d'espérance surnaturelle au fond de cette haine, pourvu qu'elle ne se démente pas et qu'elle n'hésite jamais.

En effet, ce n'est pas la haine du monde qui détermine le suicide. Le misanthrope a un but ; l'estime de lui-même le garantit des vertiges que peut donner le mépris des autres. Le problème, indépendamment des règles morales, est donc de ne s'avouer jamais lassé, de marcher toujours, et, quand la route est obscure, de piétiner, plutôt que de s'asseoir au bord du fossé.

Les figures de rhétorique sont fades; elles ne mènent à rien, qu'à l'Académie. Je suis pourtant obligé d'en emprunter une, en parlant de ce suicide moral dont la statistique n'est pas faite, suicide plus dangereux, plus fréquent que l'autre, et qui menace quelque chose de plus précieux que la vie, c'est-à-dire le but môme de la vie, la dignité humaine, la conscience, la liberté morale. Que de cadavres parmi tous les contemporains qui vivent le mieux! Cadavres de foi, de probité politique, de tout ce qui était grand et généreux. Ce suicide guérit quelquefois de l'autre; mais souvent aussi il le précède. Tous les deux ont la môme origine, et tous les deux doivent être combattus par les mêmes moyens.

Il semble qu'au point de vue de la morale le suicide soit absolument et résolument condamné. Il n'en est pas ainsi; et,

504 |':CRIVA1NS ET MOSIMI';s DE LETTRES

quand je disais que la mort volontaire était un préjugé., je songeais que le monde pardonne le plus souvent qu'il peut à ce grand crime. Il trouve toujours une excuse dans la folie ou dans l'héroïsme. Qu'un négociant , après avoir spéculé, et peut-être mal agi, se brûle la cervelle pour ne pas assister à sa ruine, on imprime partout, on dit, on croit qu'il a préféré la mort au déshonneur; comme si le banqueroutier qui fait, par-dessus toutet en dernier lieu, la banqueroute de sa vie, était libéré par ce seul fait, etcomme si le déshonneur ne survivait pas au meurtre ! Un duc et pair commet un crime effroyable; lopinion s'exalte et s'indigne. Tout à coup on apprend que l'assassin, au lieu d'attendre l'expiation, s'est tué lui-même. A cette nouvelle, la conscience publique se sent allégée: il a bien fait, dit-on, et, au lieu de voir une aggravation dans ce nouvel attentat, on y trouve une sorte de réparation. Cette inconséquence de l'opinion tient à une méiiance instinctive desmo\ens de répression . On dirait que la société n'est pas sûre de bien punir, ou qu'elle ne se sent pas toujours assez l»ure pour frajq^er. Elle se trouve débarrassée, quand on lui échappe. .\u lieu d'appeler lâche celui qui ne veut pas comparaître à sa barre, elle lui sait gré de sa terreur, et elle traite avec mépris celui qui la respecte.

il est juste de dire toutefois qu'une sorte de courage extérieur dans l'acte violent qui fait repousser la vie excuse cette indulgence publique. L'homme comjdétement dépravé ne se tue pas. C'est un faux point d'honneur, mais c'est un point d'honneur, après tout, qui fait jaillir tant de cervelles ! Sur la statistique des suicides, on ne trouve que Irès-peu de prostituées et de forçats, il faut encore un peu de pudeur pour avoir honte de la vie mai cniployée. On entendit un jour le cardinal Dubois se dire à lui-même: « Tue-toi donc, lâche! lu n'oserais! » \il il n'osa pas; il se méprisait trop [lour cela. .Mais c'est précisément celle sorte de courage et ce reste de vertu déterminant le suicide qui en font un danger Irès-sérieux et une violation atiravantc des lois divines.

Un athée seul est lof^ique en se tuant. Comme il fait de l'homme [a fin de rhumanité, quand le monde le fioisso ou le blesse, il quitte la partie, et il ne croit pas commettre un déicide par le suicide. Mais, comme le dit fort bien l'aulenr du Devoir : « Si Dieu existe, nous ne pouvons aller à lui que quand il nous appelle. Ce n'est pas à nous à choisir ou à rejeter nos devoirs. » J'ajoute qu'on peut toujours faire le bien, au moins par pensée. Quand la possibilité d'agir est refusée, on peut encore rêver à bien faire. Cette concentration de l'esprit sur une tâche utile a sa puissance et sa fécondité. Les gens qui sortent de la vie n'ont jamais, au fond, de raison plus déterminante que ce bon Yatel, qui se perça le cœur parce que la marée avait man(|ué; il se trouve presque toujours qu'un peu de patience réparait tout, et la marée arrive quand on n'est plus là pour la recevoir.

Marc-Âurèle dit qu'il n'y a pas plus de mal à sortir de la vie qu'à sortir d'une chambre, lorsqu'il y fume. Les philosophes et les rhéteurs qui ont essayé depuis de justifier le meurtre volontaire de soi-même n'ont pas donné de meilleures raisons que celle-là. « Pourquoi serait-il permis, dit J. .1. Rousseau, de se faire couper la jambe, s'il ne l'était pas de s'ôter la vie'.' La volonté de Dieu ne nous a-t-elle pas également donné Tune et l'autre? » Est-ce là un argument'? et ne coupe-t-on pas la jambe précisément pour conserver la vie? Les preuves de Montesquieu ne valent pas davantage : u Quand je suis accablé de douleur, de misère, de mépris, pourquoi veut-on m'empêcher de mettre fin à mes peines et me priver d un remède qui est en mes mains'? »

S'il suffisait d'avoir le remède d'un ennui dans la main pour que la guérison fût permise, on aurait le droit de tuer un ennemi, ou même seulement un violent fâcheux (\u'\ lend la vie amère. Dans V Esprit des lois, Montesquieu, reprenant la question, dit: « Il est clair que les lois civiles de quel(|ues pays peuvent avoir eu des raisons pour flétrir l'homicide de soi-même, n La réponse n'est pas plii.s concluante i]ue ne l'i-tait l'objection.

Nous croyons que le meurtre, quel qu'il soit, est absolument condamné par la nature, précisément même à cause du principe de la mort ou de la transformation que la mort symbolise. Puisqu'on meurt, il ne faut pas tuer. Or la morale est absolue. Elle n'admet pas de correctifs, d'exceptions. Quand on cherche à s'y soustraire sur un point, on brise la barrière sur un autre. L'homicide est condamné, et pourtant le meurtre est un argument social. Tant que la guerre, la peine de mort et le duel seront considérés comme des préjugés nécessaires, le suicide aura, sinon son excuse, du moins son prétexte. Tant qu'on tranchera les difficultés par l'épée, l'homme en guerre contre ses passions et son ennui pourra se combattre et se vaincre par l'épée. Tant que l'échafaud subsistera, un criminel aura le droit apparent de se juger en conscience, de se condamner à mort et de s'exécuter. Tant que deux indivrdus poseront la mort comme rançon d'un soufflet, un être avili par lui-même se croira le droit de se provoquer lui-même et de se tuer.

Les Japonais sont logiques. Us accommodent le suicide avec le duel, et, quand l'un d'eux a une querelle, il faitses adieux à sa famille, se pare de ses plus beaux habits, s'étend sur sa natte et s'ouvre le ventre avec son poignard. Son ennemi n'est pas plutôt informé, qu'il s'immole à son tour. A la bonne heure! la vengeance est complète et désintéressée. Si l'offensé n'a pas la joie de survivre à l'offenseur, s'il s'ensevelit dans son triomphe, il est certain du moins que son adversaire ne rira pas de lui. Si ce duel avait des imitateurs en Europe (et nous voudrions contribuer à le propagcu'), il aurait bientôt raison de celte manie gothique du champ clos.

Quand je fais de la guerre, de la peine de mort et du duel des préjugés analogues au suicide, je ne me livre pas à des rôves chimériques de paix universelle. Je sais tout ce qu'on peut dire. La guerre est souvent toute la morale d'une nation; la [leinede initi't est peut-être une nécessité dans nos sociétés imparfaites, où rid(''(^ du bien n'est pas encore séparée de l'i-

dée de force; le duel lui-môme, si absurde qu'il paraisse, est souvent un dilemme, inflexible comme toutes les tyrannies de la sottise, et qui contraint la raison la plus droite. Je sais tout cela; et, cependant, je suis convaincu que le meurtre de soimême s'autorise bien souvent de ces infractions pour cause de salut public à l'inviolabilité de la vie bumaine.

Le suicide est une solution brutale, empruntée à la caserne. Je n'en veux pour preuve que la grande quantité de militaires qui se sont affrancbis de la corvée de l'existence. Dans un tableau qui comprend toutes les professions, toutes les catégories sociales, et qui embrasse les années écoulées de 1836 à 1852, M. E. Lisle constate, sur un cbiffre de 52,126 suicides, un total de 2,850 militaires suicidés. C'est, toute proportion gardée, un chiffre relativement énorme.

M. Schœn, dans la Statistique générale et raisonnée de la civilisation européenne, parle de sociétés de suicide, dont lès statuts obligeaient les membres à se donner la mort, en France et en Prusse, pendant les guerres de la République et du Consulat. Le dernier membre de cette tontine se serait tué en 1810. Cette association établissait le suicide en permanence à côté des champs de bataille permanents.

En 1 802, les conscrits ne se sentaient pas tous pour la gloire le même appétit que le premier consul. Un très-grand nombre, en arrivant à l'armée, se servaient de leurs armes contre eux-mêmes. Un ordre du jour de Bonaparte fit honte à ces déserteurs qui faisaient tort de leur mort au génie de la guerre* Voici ce document assez remarquable : « Le premier consul ordonne qu'il soit mis à l'ordre du jour de la garde: — Qu'un soldat doit savoir vaincre In douleur ou la mélancolie des passions ; qu'il y a autant de vrai courage à souffrir avec constance les peines de l'âme qu'à rester fixé sous la mitraille d'une batterie ; s'abandonner au chagrin sans résister, se tuer pour s'y soustraire, c'est abandonner les champs de bataille avant d'avoir vaincu. »

Cet ordre du jour doit être celui de l'humanité. Ce que le

Ses ECRIVAINS ET HOMMES DE LETTRES

premier consul faisait placarder dans les camps, c'est la voix qui doit retentir à toute oreille, c'est le perpétuel mrsnm corda des conscrits découragés du dix-neuvième siècle. La consigne est dure, la veille est lente, la tâche est pleine de découragements et d'ennuis; mais il ne faut pas abandonner la bataille avant d'avoir vaincu. Où est l'ennemi? Nous le dirons avant de finir. Épuisons la question de principe.

Contraire à la loi naturelle, à la morale, le suicide n'a-t-il pas parfois son excuse, je dirai plus, sa légitimité dans ses résultats glorieux? En d'autres termes, courir au-devant de la mort pour attester sa foi, pour venger et sauver son pays, est-ce aller au suicide? Les martyrs sont-ils des suicidés? (Jalon fut-il un lâche? Et les immortels matelots du Vengeur sombrant aux cris de : Vive la République ! abandonnèrent-ils trop tôt la bataille? Ces objections paraissent embarrassantes, mais elles ne le sont pas, et nous les aborderons avec franchise, sans offenser les superbes désespérés qui sont morts pour autre chose que pour leur insuffisance et leur ennui.

L'abbé de Saint-Cyran, dans son livre : Question royale et sa décision, dit à propos du suicide : « Le commandement de Dieu qui défend de tuer défend implicitement de se tuer. Mais n'est-il pas des cas où l'on peut tuer son prochain? Il en pourra arriver d'autres qui permettront de pouvoir se tuer soi-même, sans enfreindre le même commandement. On devra

même le faire le dis, ajoute l'abbé de Saint-Cyran, que

l'homme y sera obligé, pour le bien du prince et de la chose publique, pour divertir par sa mort les maux qu'il prévoit assurément devoir fondre sur elle, s'il continuait de vivre. »

D'autre part, IMutarque, Sénèque, Montaigne, se font les apologistes de ces morts dévouées. Madame de Staël, qui s'élève éloquenmient contre le meurtre de soi-même {Réflexionn sur le suicide), dit pourtant : « Calon passa la nuit (|ui [iréci'da sa mort .'i lire h> Vhcdon de Socrate, et \e Phédon condamne lurnirllcnicni le suicide ; mais ce grand citoyen savait (|n'il s'imniulail, n(iM ;'i IniiiK'me, niais ;'i la cause de

la liberté, et, selon les circonstances, celte cause peut exiger d'attendre !a mort comme Socrate, ou de se la donner, comme Caton. »

Nous préférons la mort de Socrate à celle de Caton, et celte comparaison nous permet de préciser la différence que tout philosophe doit établir entre la mort permise et la mort criminelle. La défense de se tuer est absolue, inéluctable; mais l'amour de la vie ne doit pas être la terreur de la mort, et, quand la mort vient à nous, il faut l'accepter le front haut, le cœur ferme, si l'honneur et la patrie l'exigent. — Qui vive'.' — A moi ! ce sont les ennemis ! — Et le soldai meurt volontairement, frappé, mais non suicidé. 11 y a donc des cas où le renoncement à la vie n'est pas un abandon volontaire, mais l'accomplissement d'une consigne. On n'est plus responsable que du regret ou du courage que l'on a mis à obéir. Les soldats du Vengeur, en disparaissant dans les flots, n'étaient ni fous ni désespérés. Ils sauvaient le drapeau, ils exécutaient une sorte de décision de conseil de guerre instinctif et enthousiaste. La patrie leur avait donné un blanc-seing pour mourir, et ils mouraient, amnistiés d'avance. Ce n'est pas là, à proprement parler, un suicide, c'est un sacrifice de soi-même.

L'exemple de Caton est différent. Selon les idées antiques, Caton fit bien de se tuer; selon les idées modernes, il eut tort. Avis aux Calons contemporains, s'il s'en trouve, et surtout s'il s'en trouve que leur conscience pousse au suicide. Un grand homme n'est jamais vaincu. Ses idées peuvent être étouffées, violentées; mais son sentiment intérieur est incompressible, et il triomphe de ses vainqueurs, tant qu'il garde sa foi, sa volonté, ses rancunes. Il y a dans l'altitude silencieuse, et, selon l'expression d'un ancien, jusque dans la façon de porter son manteau sur le bras, une opposition permanenle qui suffit. La volonté qui sait attendre a une puissance d'envoûtement qui tient à l'immortalité de la pensée. Caton n'avait pas, et peut-être bien ne pouvait pas avoir le sentiment du devoir collectif et de l'exemple; il croyait plus nu fait qu'à

l'idée, puisqu'il refusait à son idée l'espoir d'une revanche. Sans doute, il est difficile de le condamner, quand on se suppose son contemporain ; mais on devrait aujourd'hui le repousser comme modèle. " •

J'aime mieux l'exemple de Thomas Morus.

« Pendant une année entière, dit madame de Staël, enfermé dans la tour de Londres, il refu.sa toutes les offres qu'un roi tout-puissant lui faisait faire pour rentrer à son service, en étouffant le scrupule de conscience qui le tenait éloigné. Thomas Morus sut mourir, pendant une année, et mourir en aimant la vie, ce qui redouble encore la grandeur du sacrifice. Il mourut, parce qu'il le voulait, immolant à sa conscience le bonheur avec la vie (sa fille qu'il idolâtrait), sacrifiant toutes les jouissances à ce sentiment du devoir, la plus grande merveille de la nature morale, celle qui féconde le cœur, comme dans l'ordre physique le soleil éclaire le monde. »

Voilà le héros! L'ambitieux défait peut se tuer. L'homme dévoué à des idées éternelles se résigne, et, s'il ne redoute pas la mort, s'il sourit au martyre, il ne fait rien pour l'appeler.

A propos de Lucrèce et d'autres femmes qui se sont tuées pour échappera l'opprobre, le théologien Buonafède (en 1740) dit : « Selon nous, il vaut mieux souffrir un outrage que de recourir, pour l'éviter, à une action telle que le suicide. » L'honneur ne tient pas à l'injure qu'on reçoit, mais à l'injure qu'on mérite. Préférer le déshonneur à la mort, c'est une lâcheté ; mais s'estimer assez pour vivre après l'outrage, c'est là la vertu.

L'Église défend le suicide. Elle refuse ses prières aux esprits lassés qui ne vont pas lui demander des conseils. Mais n'a-t-elle pas dans ses légendes tout un cortège de pâles extatiques (jui se sont tués? Quelquefois le zèle pour la foi n'a-l-il pas éti' au-devant des bourreaux? bien souvent le martyre n'a-t-il [las été le suicide? Saint Ambroise dit, à propos d'une sainte qui ne partageait pas l'opinion du père Buonafède et

qui s'était tuée comme Lucrèce, mais plus tût qu'elle : « Dieu ne peut s'offenser de notre mort lors(|ue nous la prenons comme un remède. » Nous trouvons dans VEncyclopcdie, à l'article Suicide, le détail d'un ouvrage anglais (1700) écrit par le docteur Donne, théologien et doyen de l'église de Saint- Paul, qui tend à prouver que le suicide n'est pas toujours un péché. Il cite les chrétiens impatients de mourir qui irritaient les bêtes pour en avoir plus promptement fini avec la vie. Saint Ignace, évêque d'Antioche, dans sa lettre aux fidèles de Rome, les prie de ne point solliciter sa grâce.

Bodin rapporte, d'après Tertullien, que dans une persécution qui s'éleva contre les chrétiens d'Afrique, l'ardeur pour le martyre fut si grande, que le proconsul, lassé lui-même de supplices, fit demander parle crieur ])uh\ïc sHl y avait encore des chrétiens qui demandassent à mourir. Et, comme on entendit une voix générale qui répondait qu'oui, le proconsul leur dit de s'aller pendre et noyer eux-mêmes, pour en épargner la peine aux juges. Ce qu'ils firent. Nous ne parlons pas des macérations exagérées par lesquelles les solitaires essayaient de tuer en eux la chair, et avec elle l'homme entier. Une constitution apostolique, citée par le docteur Donne, dit formellement qu'un homme doit mourir de faim plutùt que d'accepter la nourriture des mains d'un excommunié. Saint Jérôme nous apprend que saint Marc l'évangéliste se coupa le pouce pour n'être pas fait prêtre.

Ces suicides, ces mutilations, sont des excès. Quelle que soit la sainteté du but, il n'est pas permis de commettre un crime pour y atteindre, et le suicide volontaire en est un. Mourir pour attester sa foi, c'est là l'auréole ; mais attester sa foi pour mourir plus promptement, mais se désigner aux coups, par une sorte de forfanterie, c'est l'hérésie de l'orgueil, et l'Irise en eut conscience elle-même, en distinguant, au concile de Nicée et au premier concile de Carthage, les faux martyrs des vrais, et en défendant de s'exposer volontairement à la mort; ce qui n'empêcha pas de canoniser les suicidés antérieurs.

Il semble que le Christ ail précisé lui-même le point en discussion. 11 attendit la mort avec mansuétude; mais il ne dissimula pas son heure de faiblesse ; mais il souhaita pendant un instant que ce calice s'éloignât de lui, et, sur la croix même, il eut un cri d'adieu humain à la vie. Cette vérité d'émolion ajoute à la grandeur éternelle de ce sacrifice. Mettre à tout propos son existence en avant comme un enjeu, comme un défi, c'est blasphémer les droits sociaux et les devoirs individuels. 11 est héroïque de ne pas tenir à la vie : mais il est héroïque aussi de ne pas tenir à la mort. Il faut accepter l'une et l'autre comme des conditions de perfectionnement, et ne faire aucune bassesse pour les fuir ni pour les conserver.

Un homme d'esprit, que l'on félicitait de son courage à supporter de grands revers de fortune, répondit : « Je me suis bien consolé de n'avoir plus vingt ans ! » Cette douce ironie est la moquerie de la sagesse, qui ne comprend pas qu'on tienne trop à des avantages qui tiennent si peu à nous. « Tous nos jours vont à la mort, dit Montaigne; le dernier seul y arrive. » Â quoi bon hâter un terme si fatal? Mais il semble, au contraire, que la mort soit une sorte d'épouvantail qui pousse au suicide. M. Brière de Doismont prétend avec M. Étoc Uemazy, contrairement d'ailleurs â l'opinion d'Esquirol, que le suicide est plus fréquent dans la vieillesse qu'aux autres périodes de la vie, et un Mémoire d'un ministre de l'intérieur russe contirme ce fait par un singulier exemple : « Le paysan Netfried Astapnn, dans 1(> cercle de Mohilow, s'est pendu, dit-il, dans son («curie, â l'âge de cent vingt ans. » En voilà un qui man(iuait de patience bien mal â propos !

La patience! c'est le grand remède. Mais la patience est-elle possible dans une sociéti' vieillie, où le succès est un mérite, où le malheur est une honte? La patience semble incompatible avec une époque fiévreuse comme la nôtre. On a supprimé la notion du temps en supprimant l'espace; et, comme on va vite, on vent vivre vile, tridinplicr vite, jouir vite. Pourlanl. hàloiis-nuii^ de If dire, il y a loujours (jucliiuc chose à atten-

dre d'une génération qui sait encore s'irriter des obstacles. Le dépit vaut moins que la persévérance ; mais il vaut mieux que l'indifférence. Paris est la capitale du suicide; mais c'est aussi la capitale du monde. On se tue plus souvent qu'autrefois, c'est un mal sans doute; mais c'est le symptôme d'une inquiétude qui peut précéder un réveil; et, quand je pense que le suicide est presque inconnu en Turquie, je suis tenté de m'agenouiller devant cette Ophélie mystérieuse du dix-neuvième siècle, qui n'attend pas le triomphe d'Hamlet pour mourir.

M. E. Lisle fait à la raison humaine l'honneur mérité d'attribuer ces impatiences et ces révoltes à des vices d'éducation, à des préjugés sociaux. Il combat avec vivacité et à grand renfort de preuves l'opinion des aliénistes. C'est la première fois que cette thèse, précédemment abordée, reçoit un pareil développement. Esquirol voyait toujours un signe de folie dans le suicide. Cette doctrine, sous prétexte de respect pour la dignité humaine, ne tendait à rien moins qu'à amnistier l'homicide en général, puisque tout meurtre causé par l'égarement des passions n'eût plus été justiciable que de la maison de santé. M. Falret partage l'avis d'Esquirol. 11 n'admet plus qu'on argumente à ce sujet. Pour lui, Caton et Brutus sont des fous incontestables.

M. Bourdin, dans une brochure publiée l'année dernière, est encore plus tranchant. Caton n'est pas seulement fou, il est fou furieux. Tous ceux qui, parla violence de leurs actes, dépassent le niveau de la moralité, ou seulement de la régularité humaine, méritent les Petites-Maisons. M. Bourdin ne voit que des fous dans les Conventionnels, dans ces hommes, dit-il, qui se sont suicidés dans leur honneur; et il promet une statistique des hommes quon aypelait il y a quelques années des héros, dans laquelle il prouvera que ces héros présentent en fous une moyenne qui dépasse de beaucoup celle de la popidalion générale de la France. C'est pousser loin la monomanie de la monomanie. Je sais bien que la dernière partie de ce paradoxe a de quoi tenter. 11 y a bon nombre de

héros dont le culte embarrasserait moins, si l'on démontrait qu'ils ont été fous. Mais n'est-il pas dangereux d'expliquer tout ce qui paraît inexplicable par cette banale accusation de folie? Assimiler l'héroïsme au désespoir, peser tout au poids du sens commun, c'est diminuer le domaine de l'enthousiasme, c'est aussi pervertir la science et la morale. Que devient l'histoire, quand on lui refuse !e droit d'appliquer une règle sévère à des actions qui, par leur éclat même, sont soustraites à tout contrôle, sous le prétexte de déraison?

M. Bourdin, dans le mémoire cité plus haut, affirme qu'il est bien rare de ne pas trouver dans les écrits des suicidés des signes évidents de trouble mental, et il donne comme preuve la lettre suivante, attachée aux vêtements d'un malheureux que les mariniers ont trouvé dans la Seine, près du pont de Saint-Cloud, le 14 décembre 1847 :

« La faim et le manque de logement me forcent au suicide. Je demeurais rue Guérin-Boisseau, 52, depuis quatre ans et demi, avec ma femme et ma petite fille, qui a près de neuf ans. Me trouvant en retard de pouvoir payer mon garni, on m'a refusé ma clef.

« Signé : Philippe Toussaint. »

Comment cette lettre, si simple, si touchante, dirons-nous avec M. E. Lisle, trahirait-elle l'exaltation d'un moiiomane? Ce malheureux était un pauvre écrivain public, cité comme un modèle d'honnêteté. lia désospéréde la vie; il a pensé que sa veuve et sa petite fille trouveraient plutôt grâce après sa mort; qu'on voudrait enfin croire à une misère si bien attestée. Il s'est tué, par une sorte de sophisme dévoué. On n'a pas besoin d'être fou pour agir ainsi; le calcul était spécieux; peut-être même s'est-il trouvé juste. Mais parler de folie en pré.sencc d'un pareil cadavre, c'est calomnier la faim.

l'ne pensée, (jue j'hésitais à rendre publique, n'a cessé de me poursuivre pendant l;i Icciiiii' du livre de M. K. Lisle, et

une main d'ombre passe sur mon papier, pour effacer le mot, toutes les fois que j'écris folie; c'est la pensée d'un fou cliarmant, c'est la main d'un suicidé qui, précisément, aiderait à réfuter la théorie démoralisante, exagérée encore par M. Bourdin. Gérard de Nerval, dans les rêves pénibles de son imagination, manifestait pour le suicide un dégoût réel, profond. Lui-même, dans ce récit étrange et merveilleux qu'il a tracé de sa maladie, constate sa passion puissante pour la vie. 11 confondait si souvent et si bien ce monde-ci avec l'autre, que la pensée curieuse de franchir brusquement la frontière ne pouvait lui venir, dans cet état de vision. Je pense que, si, dans celte froide nuit d'hiver, il a accroché la guenille de son corps au gibet hideux de la rue de la Lanterne, c'est qu'il a eu tout à coup un réveil douloureux de sa conscience, une insomnie dans le sommeil de sa raison ; c'est qu'après avoir erré toute la nuit dans Paris, lui le poëte délicat, l'écrivain élégant; le rêveur extatique, il s'est trouvé grelottant et sans un sou, à la porte d'un bouge inhospitalier; c'est que l'égout qui s'ouvrait dans la rue de la Lanterne lui a parlé avec ironie; c'est que, jugeant avec amertume sa vie de misère, son insuffisance pratique, il a été pris d'un accès de honte. Les conseils de sa folie douce l'enlevaient trop à la terre pour qu'il sentît le besoin de la quitter. Une lueur de calme, un intervalle de réflexion l'épouvanta et le tua. Quel malheur que Dieu ne lui ait pas fait grâce de ce fugitif accès de raison !

M. Brière deBoismont, avant M. E. Lisle, avait réfuté en passant cet argument de la folie qui reçoit dans ce volume des démentis multipliés et définitifs. Lui non plus ne voulait pas qu'on traitât de fous ni Werther ni Béné.

« Vouloir faire d'une maladie morale, disait-il, un appendice de la folie, c'est combler une des mines les plus riches en observations. »

Ainsi donc le reproche ou l'excuse de folie est un blasphème ; c'est un outrage à l'illusion généreuse et funeste des âmes ksses d'elles-mêmes. C'est à d'autres causes qu'il faut

demander le secret de ce nombre toujours croissant de suicides. Mais d'abord le fait de l'augmentation des morts volontaires est-il certain ? Un coup d'œil jeté sur les tables dressées par M. E. Lisle suffit pour empècber d'en douter.

En 1836, on relevait en France un total de 2,540 suicides dans l'année, dont 1,775 bommes et 565 femmes. En 1852, on trouve un total de 5,674, dont 2,780 hommes et 894 femmes. C'est une différence, pour dix-sept années, de 1,554, ce qui donne un accroissement annuel de 78 environ. Nous ne doutons pas que, depuis 1852, ce nombre n'ait continué à progresser, parce que nous ne croyons pas que, depuis cette époque, les causes observées jusque-là aient brusquement cessé; et, en effet, M. E. Lisle établit par des chiffres les présomptions de cette crainte. C'est surtout à Paris, avons-nous dit, et à mesure qu'on se rapproche de Paris, que le suicide devient fréquent. On dirait que la civilisation, en perfectionnant pour ainsi dire la sensibilité morale, ait à répondre seule de celte tendance. Admettons ce fait, mais n'en concluons rien contre le progrès. Pour ceux qui trouvent que tout est pour le mieux, dans le meilleur des mondes, ces détonations de pistolets, ces asphyxies, ces immersions, doivent être un embarras réel; pour nous qui avons une insatiabilité du bien qui ne s'accommode jamais du présent, nous voyons dans ces désertions, dans ces révoles, une raison de plus d'aspirer au progrès, un déli de plus jeté par la faiblesse humaine, un obstacle de plus à franchir, une nécessité de plus d'éclairer tous les cœurs pour désarmer toutes les mains.

M. Ferrus, que M. Lisle cite souvent, a remarque que « c'est précisément dans les époques où la civilisation est le plus avancée, où les mœurs sont le plus douces et les vertus publi(|ues le plus répandues f|ue les suicides apparaissent le plus fréquemment, et que, lors(|u'on interroge l'histoire générale des peuples, on voit que dans les contrées où le brigandage, le vol, le meurtre et la corruption étaient en quelque sorte habituels, le suicide était pivs(|n(' absolument ignoré. »

[-a statistique à laquelle M. E. Lisle emprunte ses arguments témoigne donc d'une façon flatteuse de la perfection de nos mœurs; et ce serait vraiment un motif pour permettre ces quelques pauvres suicides, en faveur du certificat de douceur et de vertu qu'on en tirerait. Mais on oublie l'hypocrisie, qui explique tout et complique tout. Les formes modernes sont polies: mais il y a encore un contingent de barbarie ([ui maintient des anachronismes et crée des antithèses.

Les réactions impitoyables qui suivent toujours les mouvements, les appétits delà spéculation, entremêlent à nos relations aimables assez de brigandage de bon ton pour qu'on puisse expliquer ces désespoirs fréquents sans blasphémer le progrès. C'est cette contradiction douloureuse qu'il faut faire disparaître; mais combien de temps encore la statistique ramassera-t-elle des cadavres pour en faire un holocauste à la civilisation triomphante? Combien de temps encore traiterat-on d'utopie ce rêve normal du respect de la vie? L'utopie! C'est le leurre de toutes les routines, le prétexte de toutes les revanches du passé. Tout homme qui se tue passe pour un utopiste méconnu; comme si le cœur n'était pas une utopie perpétuelle!

M. Saint-Marc Girardin, dans son Cours de littérature dramatique, a fait un singulier aveu qui serait d'une na'iveté primitive, si les écrivains des Débats pouvaient passer pour na'ifs. (( Le suicide, dit-il, n'est pas la maladie des simples de cœur et desprit; c'est la maladie des raffinés, des philosophes ; et, si de nos jours les artisans sont, hélas! atteints euxmêmes de la maladie du suicide, cela tient à ce que leur intelligence est sans cesse agacée et aigrie par la science et par la civilisation modernes. »

N'est-il pas piquant d'entendre un des éducateurs de la génération, un des maîtres du haut enseignement, proclamer que la science aigrit et agace! Se débite-t-il quelque part une autre science que la science universitaire'? M. Saint-Marc Girardin n-t-il mis m circulation une épigrarame à l'adres.se

d'un débit rival et pour la plus grande exaltation de son propre fond? Non, C'est de toute la science moderne, à laquelle il a droit de coopérer, que M. le professeur parle avec ce dédain. Étonnez-vous donc ensuite de l'incrédulité des auditeurs, quand ceux qu'ils vont entendre se jugent ainsi ! Toute magistrale qu'elle soit, l'assertion de M. Saint-Marc Girardin est exacte. Oui, la science est mauvaise; oui, ceux qui devraient instruire et purifier, en doutant d'eux-mêmes, pervertissent et corrompent. Mais faut-il supprimer la science? Faut-il forcer la civilisation malhabile à rétrograder ou à se pétrifier? Non ; mais il faut redoubler de science et de civilisation (ce qui ne veut pas dire qu'il faille redoubler de professeurs et de cours en Sorbonne); il faut encourager l'étude et l'exaspérer en quelque sorte, jusqu'à ce qu'elle rompe toute entrave; il ne faut laisser aux hommes de bonne volonté aucune excuse d'ignorance pour refuser leur lâche et pour déserter. Tout le problème est là. Cette époque-ci veut-elle et peut-elle le résoudre? That is the question!

M. E. Lisie n'ose faire le procès de l'Université ; mais il trace de l'éducation des collèges, de cette vie d'études monotones, de compression illogique, de vanité désordonnée, d'agglomération corruptrice, un tableau qui contraste avec l'indulgence de ses conclusions. Il est hors de doute que le grec et le latin ne suffisent pas à lester un esprit que le monde met ensuite en présence de problèmes complexes, de situations équivo- (jues, de sentiers difficiles. On ne développe que rérudition dans les collèges, mais la conscience s'arrange comme elle peut, comme elle veut, et, pourvu qu'on soit bachelier, le reste, c'est-à-dire la croyance, la foi, l'arme de la volonté, importe peu. Le concours g(''néral a bien des suicides à se reprocher. Que d'écoliers grands hommes se sont tués, parce que le monde ne ratifiait pas tout de suite les bulletins des maîtres !

Et qu'on ne nous accuse pas d'e\ag('ralionI L'imjilacable statistique est là qui éclaire, qui fait tomber un jour froid sur des cadavres d'enfants. Le nombre des suicides est sept fois

plus considérable aujourd'hui qu'il y a trente ans chez les enfants âgés de moins de seize ans, et douze fois plus chez les jeunes gens de seize à vingt ans. D'où vient celte peur de la vie, à un âge où la vie ne devrait avoir que des promesses'? Ce n'est pas encore l'expérience qui décourage. Mais c'est la désertion avant le combat, de la part des enrôlés qui n'ont pas de drapeau, pas de foi au cœur, pas de Marseillaise aux lèvres. Esquirol cite le suicide d'un jeune homme qui laisse, avant de se tuer, un écrit dans lequel il accuse ses parents de l'éducation qu'ils lui ont donnée. M. Falret raconte qu'un enfant de douze ans se pendit de dépit de n'avoir été que le douzième à une composition où il espérait une meilleure place. Un autre, selon M. Lisle, se pendit à treize ans pour quelques heures de cachot injustement infligées.

Pauvres enfants, ceux qui meurent! Pauvres hommes, ceux qui survivent ! Comment remédier à cet empoisonnement des sources mêmes de la vie? M. E. Lisle, trop timide, conseille les exercices du corps, la gymnastique ! C'est une autre gymnastique qu'il faut aux esprits; ce sont d'autres exemples, d'autres maîtres, d'autres leçons. Tant qu'on fera des sceptiques dans les collèges, la société ne recevra que des railleurs et des découragés.

L'ouvrage de M. Lisle, très-intéressant, très-exact sous le rapport des faits observés, nous paraît manquer d'audace quand il s'agit de démêler la loi de cette progression effrayante des suicides, et d'interroger l'avenir à ce sujet. Ainsi l'auteur croit tout simplement que les lois sévères établies contre le suicide arrêtèrent longtemps la maladie qui nous dévore; et c'est à l'abrogation de ces lois en 1789 qu'il attribue l'augmentation effrayante des morts volontaires. C'est là une défaillance de l'esprit philosophique qui avait servi l'observateur dans la première partie de sa tâche. Si l'on se tuait moins pendant le dix-huitième siècle que pendant le dix-neuvième, c'est qu'on avait devant soi l'espérance, la Révolution, et qu'on a maintenant derrière soi des défaites et des Restaura-

lions. C'est que Voltaire encourageait et que Chateaubriand a découragé. C'est que la conscience, connaissant bien ses ennemis, se ruait contre eux, et n'était pas troublée par ces transactions, par ces concordats qui laissent subsister les haines en supprimant les luttes.

De 1794 à 1804, pendant la période la plus agitée du siècle, il y eut cent sept suicides par an dans Paris. A la fin de 1852, on en comptait, pour cette année-là, six cent quatre-vingttreize. Et pourtant, à part 1850 et i848, l'ordre a régné, les mœurs se sont adoucies ; il va moins de guerres, moins d'échafauds. D'où vient donc que la mort l'ail ses recrues pendant la paix? C'est que la paix est mal employée ; c'est que le progrès n'est pas seulement dans le bien-être matériel, dans l'activité industrielle, dans les prouesses de l'esprit; c'est qu'il est aussi, c'est qu'il est surtout dans la joie de la conscience, dan- son équilibre ; c'est qu'une seule injustice fait plus de mal à une génération que vingt travaux gigantesques ne lui procurent d'avantages; c'est que la vie ne tient pas seulement au pain et au cirqiie, mais à la libre expansion de toutes les facultés. M. E. Lisie accuse l'irréligion, mais en même temps il prouve qu'on se tuait moins à l'époque des impiétés et du culte de la Maison que maintenant, où, Dieu merci, les églises se muliplient, les miracles abondent.

On corrige les mœurs par des idées, et non par des violences. L'ennemi de l'avenir, ce n'est pas le présent; c'est toujours le passé. Ensevelissez bien le passé, et vous aurez conquis l'avenir. Il ne s'agit donc pas d'attaquer le dix-huitième siècle et la raison, de reculer au moyen ;'ige, de demander qu'on s'en remette à la Providence du soin de résoudre les grands prohlèmes qui agitent le monde; il ne s'agit pas d'abdi(|uer toute volonté, ni de se changer en cadavres moraux, pour conserver la vie matérielle!

Non, les remèdes proposés par M. E. liisle sont des railleries et des causes de suicide. La socii'ié a mieux à faire que de traîner les suicid(;s sur des cl.iies ei de confisquer leurs biens.

Elle a à mettre des instiuments de travail aux mains de tous les vivants; à leur donner les moyens de se développer, de s'instruire. Elle a à leur enseigner par l'exemple le respect du droit, l'amour du bien, l'immortelle ambition du juste. Elle a à effacer toute contradiction entre le but et les moyens. Elle a à honorer la vie, en l'encourageant, en consacrant son inviolabilité.

L'ennemi, c'est toujours, c'est plus que jamais l'erreur. On ne se tue pas parce qu'on sait trop, mais parce qu'on sait mal, c'est-à-dire parce qu'on ne sait pas assez. Le salut n'est donc point dans des pratiques vieillies, dans des formules usées. C'est précisément l'orgueil, la présomption de ces religions caduques, de ces philosophies impuissantes, qui décourage et irrite le présent.

M. Lisle aura rendu un grand service en établissant les comptes de la mort. C'est le moyen de piquer la vie au jeu; mais l'efficacité de son livre se borne là. Il constate un fait, un mal, une plaie qui gagne. Avis aux guérisseurs du peuple ! Il est impossible que le suicide soit le dernier mot du progrès. Ce serait assigner le néant comme terme aux efforts de la Providence. Il est impossible que Paris, en multipliant la vie, continue à donner l'exemple du découragement. Le dix-neuvième siècle manquerait à sa tâche, si on ne parvenait pas à mettre d'accord la civilisation avec le bonheur. Que dirait de nous la postérité, si ces chemins merveilleux, si ces communications rapides ne servaient qu'à propager le désespoir? et si Paris s'embellissait, se couvrait de palais, pour faire asseoir le suicide en permanence, au milieu de ces féeries, en paraissant proclamer la mort, comme la divinité logique de ce temps-ci? Non ! nous le répétons en finissant, les ingénieurs et les maçons n'accomplissent que la moitié du progrès ; la philosophie et la liberté ont aussi leur Louvre à bâtir; tout le mal réside dans l'infériorité des remueurs d'idées à l'égard des remueurs de pierres.

Mai 1857.

Page 1