‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 4)Chapitre 54 sur 54 · MARNIX DR SAINTE-ALDEGONDE · texte numérisé non relu

MARNIX DR SAINTE-ALDEGONDE

nous semble que ce portrait est encarlré dans une large et épaisse bordure ovale, et qu'il nous sourit dans la pénombre de son fond barmonieusement obscur. Image d'une âme indomptable, il regarde avec une pitié un peu fière les courages indécis, les consciences troublées de nos contemporains.

Tout, dans cette existence de Mariiix, est d'un conseil salutaire, d'une leçon grandiose. Jouir avec modération du triomphe est, sans doute, une vertu difficile; toutefois certains tempéraments y atteignent, quand la prudence n'en fait pas une obligation superstitieuse à certains esprits médiocres; mais combien n'est- il pas plus difficile de rester debout, entier dans sa foi, dans ses illusions, dans ses espérances, quand pourtant on se sent vaincu?

Il n'y a que les opinions complices d'intérêts immortels pour ne pas s'ébranler. L'égoïsme est fragile, quelque génie qu'il ait; la personnalité la plus robuste a des heures de défaillance, un moment de recul. Le sacrifice seul est impassible et stoïque; n'attendant rien pour lui-même, il espère toujours pour les autres, parce qu'il sait se résigner. Des gens comme Marnix comptent toujours sur le retour de l'île d'Elbe, même au plus âpre moment de leur Sainte-Hélène ; et ils sont logiques, car ils n'ont jamais abdiqué.

Je voudrais bien ne pas quitter encore ce philosophe selon l'Évangile, dont l'entretien fortifie l'esprit et épanouit le cœur. Il écrivait à un autre grand réformé, Duplessis-Mornay: « Je n'attends que les occasions ; de les chercher ambitieusement ne me permet mon naturel, mais je les embrasserai avidement quand elles s'offriront. Touchant votre état, j'en ai fort bon espoir, à cause que le voyant désespéré j'espère que Dieu se souviendra de ses miséricordes; mais le nôtre me semble en danger, parce que ses ulcères sont cachés, et comme cicatrisés sous les ampoules de la prospérité, d

A cela, Duplessy-Mornay répond d'un accent non moins profond et pénétré : k En ces ennuis publics, je ne trouve consolation qu'en la conférence des bons, et entre ceux-là je

VOUS tiens des meilleurs. Avec tels, j'aime mieux soupirer profondément que rire effrontément avec les autres, parce que le plus souvent Dieu se rit de nos ris et au contraire exauce nos gémissements et nos larmes. En particulier, faitesmoi toujours cet honneur de m'aimer, et croyez que je vous honore uniquement. Faites-moi quelquefois part de vos solitudes, car j'estime vos déserts plus fructueux et plus fertiles que nos plus cultivées hahitations. De moi, tenez-moi pour un homme noyé dans les sollicitudes de ce temps, mais qui désire nager, s'il est possible, jusqu'aux solitudes. » Avec son esprit un peu contourné, avec cette afféterie un peu mélancolique, cette réponse n'est-elle pas touchante, et les épanchements de ces deux sages ne formeraient-ils pas une leçon toute-puissante, quoique tout humaine?

Nous voudrions multiplier les citations; mais il faut nous hâter; le charme de ces fréquentations a son vertige; et, si l'on doit demander au livre de M. Quinet assez de consolation pour moins sentir la faiblesse, la trivialité, la déchéance d'un grand nombre de penseurs contemporains, il ne faut pas que nos yeux soient assez éblouis par celte lecture pour ne plus voir la réalité. Marnix est une ombre qu'il faut invoquer pieusement, mais qu'il ne faut pas s'attendre à rencontrer. Qu'i| vive en nous et nous conseille; mais ne croj^ons pas, à force de le désirer et do le chercher dans ces pages colorées, qu'il est ressuscité en chair, et qu'après avoir vu son sourire transfiguré par la vie immortelle nous allons heurter sa main loutc frémissante des fièvres de la vie terrestre. M. Ouinet ne songe pas à démuntrcr iju'il y a toujours et dans tous les temps des philosophes comme Marnix de Sainte-AldogonHe; mais fju'il suffit, pour n'tablir la justice et la conscience en é(iuilibre, (|ue Dieu en lasse entrevoir un de temps en temps, même dans des regrets, à l'humanité fatiguiie, mais jamais las.^iée. Le passé est ri'liMncUe illusion de l'avenir!

Pour l'heure crépusculaire que nous traversons au milieu d'ticrivains (|iii nient, de pliibisoplics (|ui doutent, d'hommes

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(l'intelligence hébétés par l'imprévu, la vie de Marnix doit être une lumière qui conduise à la foi stoïque, à la fermeté d'opinion, à la pureté des actes, au désintéressement du patriotisme, et qui guide dans le difficile chemin du devoir.

Cette esquisse d'une histoire de la fondation de la république néerlandaise serait incomplète, si elle ne se terminait par des considérations sur la foi, sur la politique, sur l'art dos queux. Nous ne pouvons nous arrêter qu'à ce dernier point. L'art n'est-il pas d'ailleurs la synthèse suprême des institutions et des croyances?

M. Quinet a écrit sur Rembrandt et sur Rubens quelques pages éloquentes qui resteront comme une appréciation élevée et rigoureuse du génie de ces deux maîtres et des liens mystérieux qui unissent les arts aux faits humains. Citons au hasard : « Rembrandt a rompu avec toute tradition, comme son Eglise avec toute autorité; il ne relève que de lui-même et de son inspiration immédiate. Il lit la nature, comme la Bible, sans commentaires étrangers. Aussi donne-t-il 1 impression d'un monde nouveau, d'une création spontanée qui vient d'apparaître sans analogue dans les règnes précédents. Un Etat surgit tout armé d'une grève déserte; un art splendide naît de lui-même, sans ébauche, sous le pinceau du peintre. Quand Rembrandt peint les scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament, il peint ce que ses yeux ont vu. Il a vu le sermon de la montagne à l'écart, dans les prêches des protestants. Cette foule qui hurle et qui menace dans X'Ecce homo, ne sont-ce pas les hommes qui viennent de demander la mort de Barneweldt? Ne demanderont-ils pas bientôt celle des de Witt ? l'Évangile s'accomplit sous les yeux du peintre ; tout est vie, réalité, histoire immédiate, dans cette école nationale. »

Il est impossible de mieux définir le génie tout d'ombre et de lumière de Rembrandt. Les pages consacrées à Rubens ont aussi emprunté la verve, la couleur, l'inspiration du maître. C'est sur ces deux portraits ;'i l;i toiirhe virile que se referme

le livre, laissant dans l'imagination et dans la raison du lecteur un double éclair qui lui rend cette lecture doublement profitable au point de vue de ses rêves et de sa conduite.

(( L'inspiration de la vie nationale, dit en terminant M. Ouinet, se prolonge encore chez quelques hommes, même après qu'elle s'est éteinte pour la foule, et, comme il y a des héros, il y a aussi des artistes qui survivent d'un jour à la patrie perdue. » Magnifiques paroles appliquées à Rembrandt et à lîubens, et qui sont la formule du rôle providentiel réservé à l'homme de génie. Quand un pays méconnaît sa propre gloire et sa mission, quand il s'endort dans sa prospérité ou dans sa honte, il y a toujours à l'écart, exilés, même au milieu de leurs concitoyens, quelques hommes d'élite qui ramassent et cachent dans leur sein la foi, le drapeau dédaigné. Vienne le jour de réveil, et ces hommes rendent à la masse inquiète le mot de ralliement perdu, l'espérance oubliée.

C'est la conscience de cette mission qui donne dans l'histoire une attitude si simple et si calme à la plupart des grands hommes frappés par l'ingratitude; c'est ce sentiment fier et pourtant dévoué qui détournait de Marnix les blasphèmes et les reproches et qui lui faisait dire : « Regardons notre devoir et fions-nous à Dieu. »

Cette phrase est la conclusion du livre de M. Quinet, elle en est la morale. Elle doit être, dans ce temps-ci, la conclusion de tous les livres et la morale de tout le monde.

Fi'vi Il'c 1856-

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