‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 5)Chapitre 15 sur 22 · LE PASTEUR DU DÉSERT · texte numérisé non relu

LE PASTEUR DU DÉSERT

On a beaucoup abusé du XiiveAe chef-d'œuvre; c'est la monnaie courante de la camaraderie. Quand l'ami ne tient pas

* Le Pasteur du désert. 1 voL Pagnerre, rue de Seine, 18.

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absolument au cœur, on met un correctif, et Ton dit un petit chef-tTœuvre, ce qui peut aussi bien signifier une inutilité, une niaiserie irréprochable. Eh bien ! nous demandons qu'on ne nous soupçonne d'aucune complaisance, et qu'on veuille restituer à cette épithète ce qu'elle a de solennel et de religieux. Oui, nous le pensons,- ce petit livre, ce poëroe mélancolique de la conscience, ce récit simple et pourtant chaleureux du martyre obscur d'un pauvre pasteur de bourgade est un chef-d'œuvre ; il en a tous les caractères : forme irréprochable, intérêt, moralité. C'est le bréviaire des âmes qui luttent. Or^qui donc, autour de la Babel que les philosophes ont essayé de bâtir, qui donc, s'il n'est pas engourdi par l'ivresse d'une jouissance matérielle et idiote, ne lutte pas et ne souffre pas! Pour les Pangloss en petit nombre qui s'émerveillent toujours du bonheur présent, on annonce avec fracas les épopées grotesques de ces bourgeois enrichis qui veulent couronner toutes les vanités par la vanité littéraire, qui enseignent la morale par le contraire et qui rédigent leurs mémoires sur des cartes de restaurants ; pour ceux qui ne savent pas jouir, quand d'autres souffrent, on écrit dans la retraite, dans la méditation, ces quelques pages graves et tendres qui enseignent le courage, la charité et la patience. Le livre de M. Pelletan ira au plus grand nombre. Que Ton soit catholique ou protestant, peu importe; ce morceau de pur froment est le viatique. Il ne s'agit pas de chercher dans l'histoire du pasteur Jarousseau des émotions étroites de sectaire; il faut comprendre que cet homme de foi, persécuté pour sa foi, est l'humanité qui pense, l'humanité supérieure à la force, qui plaide depuis le commencement du monde le procès contre la brutalité, et qui le gagne, chaque fois qu'elle semble le perdre en succombant.

George Sand, dans un remarquable travail sur Werther, parle de ces petits livres (elle en a fait elle-même quelques-uns) qu'on lit dans une heure et dont on se souvient toute la vie. L'œuvre de M. Pelletan laisse cette empreinte. Pour moi, je

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verrai toujours le pasteur Jarousseau avec son feutre éternel, et son cheval symbolique, UisèrCy trottant sur la grève dans la pourpre d*un coucher de soleil! Où va-t-il, ce médecin des esprits, ce soldat de Dieu sans armes et sans armées? 11 va simplement raconter au roi de France ce qu*on souffre dans les campagnes et demander à Sa Majesté Louis XVi le droit de vivre et de prier le bon Dieu à sa guise. Louis XVI était un habile serrurier que ses juges commirent la faute de traiter en roi. Le pasteur Jarousseau, introduit par Malesherbes dans l'atelier de cet honnête homme, chargé de l'héritage de son aïeul Louis XV, y fait la rencontre de Franklin. Ces deux champions de la liberté s'embrassent et arrachent au roi de France ces concessions timides qui attestaient autant son impuissance que sa bonté. Le soir, un souper réunit à la table d'une nièce de Malesherbes l'homme du nouveau monde et le pasteur du monde à venir. La maîtresse du logis, belle, spirituelle, grisée des parfums de liberté, embrasse sur les deux joues le ministre ébloui; elle déverse sur cette tête blanchie la bénédiction qu'elle-même a reçue de J. J. Rousseau. Puis, après cette halte de quelques heures à Versailles, le pasteur reprend le chemin de son village, emportant comme un gage ce droit de vivre qu'il a doucement extorqué à Louis XVI. On ne tuera plus les protestants, mais on continuera à les proscrire et à les persécuter.

Ce livre se termine par quelques pages solennelles comme une méditation, et cependant fortifiantes comme un conseil. L'auteur, après le récit des luttes et des martyres, ne profère ni menace ni blasphème; il recommande le courage, la patience; et la sérénité touchante qui sert de fond à ce tableau religieux ne se dément pas un seul instant. Nous le répétons, un pareil livre est irtile à toutes les consciences, quelle que soit la communion. On devrait le mettre dans les mains de tous les jeunes hommes, dans le panier de travail de toutes les jeunes, filles. Ce n^est pas une histoire d'amour, c'est mieux que

cela : c'est l'évangile de touô les amants de la justice et de la • 12

vérité. On dit que la génération actuelle, morne et défiante, n'a plus d'enthousiasme, parce qu'elle a trop de raison ; eh bien ! nous lui recommandons cette œuvre, cpmme le témoignage d'une raison forte, solide, élevée, que l'injustice ne rebute pas, et qui met toujours son but au delà et au-dessus des intérêts vulgaires et passagers.

Décembre 1856.

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