‹ Écrivains et poètes de l'AllemagneChapitre 2 sur 44 · MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES -ÉDITEURS · texte numérisé non relu

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES -ÉDITEURS

DR9 OtUraiS n'ALBXATfDKB DUMAS. FOMMAT IIT-IS AlfflLAIfl

RUE VIVlBlflfB, 1.

DB

Le Lied. — Période populaire. — Période litténire.

— Klopitoek. — Bfirger. — Schiller. — Goethe. — No?«U». —

Tieck. — Amim. — Wilhelm Huiler. — Théodore Koemer. — Amdt.

— Mftx de Schenkendorf. — Uliland. — JupUo Kerner. — GusUve Pfiier.

Rfickert. — AnastMiut Grûn. — Pleten. — Frciligratli. — •

Henri Heine. — Herwegb. — Diagehledt.

fe *

DE

U Lied. — Période p«f iilatrê. — témk \Mttm,

II y a au delà dq Rhin toute une poésie qu'on ignore encore chez nous, et qu*ii serait peut-être bon d'introduire dan§ les lettres françaises. A une époque où les différentes écolei^ étrangères ont été sérieusement étudiées, où U rêveri<3 jntime des lackisles^ l*entrain cavalier des ronaances e^gnoles, ont conquis droit de cité chez nous, grâce à la médiation intelligente des esprits les plus nobles et les mieux inspirés, une poésie qui se recommande par des noms tels que ceux d'Ublondj de Riickert, de Goethe lui-même, qui Ta cultivée Qvec tai4 d'amour dans le coin le plus mystérieux de son œuvre in^mcnse, une telle poésie ne saurait demeurer à l'écart. Le JLied allemand, si vaporeux qu'il puisse parailre au premier abord, a bien aussi son çjôté vé^l, humain, et nous ne désespérons pas trop de le yoir un jour prendre racine ei) France. Il arrive un peu tard peut-être, et cependant on ne lui reprochera pas d'être né d*hier : de quelque côté qu'on se tourne en Allemagne, S} loin qu'on remonte à travers le crépuscule des temps, oq 1^ retrouve partout, soit qu'il chante au bor4 d'une haie le Lebewoht mélancolique du jeune meunier deveriu reître et saluant une dernière fois sa maîtresse avant de monter à cheval , soi^ (}u*il psaUnodie le coucou dans la cbambrette de quelque naïve

jeune fille , type adorable de la Claerchen d*Egmont. Si nous avons toujours ignoré cette ppésie, c'est que, pareille aux Vergistmeinnicht du Rhin et du Danube, elle se cache sous les grandes herbes qui bordent le fleuve de la littérature, et n'envoie ses mystérieuses bouffées qu'à ceux qui s'attardent au cœur de la nationalité germanique.

En France, nous n'avons rien qui puisse donner une idée de cette poésie. Ce n'est ni la ^ble de La Fontaine, ni l'épigramme latine d'André Ghénier, ni le couplet de Béranger; et cependant, il faut le dire, le Lied se compose de certains éléments essentiels de chacun de ces trois genres de poésie. Ainsi, de la fable telle que nous l'entendons, il gardera la bonhomie, et la moralité moins évidente, moins palpable, se dissimulant davantage sous les contours d'une forme élaborée avec le soin le plus curieux. Ses personnages, si par hasard il lui arrive d'en mettre en scène, appartiendront presque toujours au monde de. la fantaisie; ce seront des étoiles, des fleurs, des gouttes de rosée ou des brins d'herbe. Rarement les animaux apparaîtront, et, s'ils interviennent, la fable allemande, le Liedy choisira de préférence ceux qui relèvent plus immédiatement de la vie de la nature, ceux dont la végétation universelle provoque l'existence éphémère, les insectes. Donnez au Lied la nature dans toute sa pompe du printemps, donnez-lui la cascade, le jardin en fleur, le clair de lune, et soyez sûr qu'il n'en demandera pas davantage. Le Lied procède un peu à la manière des comédies poétiques de Shakspere ; il s'efforce parfois de reproduire, sous des dimensions microscopiques, ces contractes étemels que l'auteur de la Ttmpéte ébauche à si grands traits. La nature a ses fous de cour, ses bouffons, ses caricatures extravagantes, qui tombent dans le domaine de la fantaisie, aussi bien que ses plus radieuses merveilles. On connaît ce singulier personnage du conte d'Hoffmann, avec lequel l'archiviste s'entretient fort sérieusement pendant plus d'un quart d'heure, et qui se trouve n'être qu'un vieux perroquet affublé d'une paire de lunettes. Le Xt>d, en tant que fable, emploie assez volontiers ce genre de comique; il plonge aussi loin qu'il le peut dans la vie de la nature; et des phénomènes variés qu'il y surprend, compose ensuite une sorte d'épopée où l'arc-en-rciel joue je rôle du merveilleux, où le beau et le grotesque, le Caliban et la Miranda, sont représentés par quelque ridicule scarabée amoureux d'une rose. Le Lied aile-

mand dépasse le comique si naïf de Jean Lapin pour aller atteindre le grotesque pil idéalise, il est à la fable de La Fontaine ce que la comédie poétique de Shakspere est à la comédie réelle de Molière.

Lied veut dire chanson; il arrive souvent que le lied se divise par couplets, et même qu'il se termine en refrains à la manière de nos chansons. On pourrait citer à ce propos, dans la première partie du charmant petit poëme de Wilhelm Millier, intitulé la Belle Meunière^ le morceau qui commence et finit par ces vers :

O Wandern , Wandern mme Lust , O Wandern !

Cependant le véritable lied, le lied-chanson, n'a d'ordinaire qu'une strophe, deux au plus, qui se répondent l'une à l'autre, ainsi que la voix et l'écho. N'oublions pas que l'essence de cette poésie est le vague, TindéBnissable, et qu'il faut que notre âme, comme dans certaines phrases de la musique, y trouve l'expression du sentiment qui l'affecte. On le voit, la chanson et le lied, qui semblent au premier aspect de la même famille, se séparent bien vite, pour peu qu'on y prenne garde ; l'une vient de la tête, l'autre du cœur. L'une, enjouée et badine, indique une société de bonne humeur, sceptique, portée au plaisir, aimant l'ivresse plus que l'enthousiasme; une société où l'esprit règne en maître, où l'éclat de rire de Voltaire aura tôt ou tard raison de toute croyance, de toute sensibilité; l'autre, au contraire, sérieux même dans ses manifestations en apparence les plus légères, plein de je ne sais quel myticisme où le dieu de Spinosa se révèle sans cesse, rapportant toute chose à l'idéal, est l'expression d'un pays où les sources élémentaires de la poésie coulent encore, où l'homme vit en communion avec l'être universel, où les cascades qui bouillonnent, les acacias en fleur, le ciel étoile, signifient encore quelque chose, où la porte donnant sur la nature n'a point été murée. Le lied est le chant familier de l'Allemagne, de l'Allemagne rêveuse, mélancolique, chevaleresque : que la guerre éclate, et Koerner va remplacer Novalis, et le lied du printemps va se dire, comme le poëtë latin : Paulo majora canàmut. Adieu les marguerites, les insectes d'or et de feu, qui l'occupaient la veille à ses heures de loisic, la veille, lorsque la patrie était calme et que les voiles de l'occident s'étendaient

eomme un manteau de pourpre sur la vallée paisible I Hurrah ! voici le canon ; ce n'est plus un brin d'herbe, ce n'est plus la tige d'un lys qu'il lui faut, mais une tige d'acier, une vaillante épée qu'il anime et qui tressaille ^ sa voix. « Hurrah ! ma bonne épée au fourreau , t^i bats mes flancs ; ma fiancée , reste dans ta chambrelte jusqu'à ce que l'heure soit venue d'en sortir et de célébrer nos épousailles dans le petit jardin où croit la rose de pourpre, fleur de sang. » Voilà donc T idylle, le fable de tout à 1 heure, le lied devenu épopée en un clin d'œil, et sans que sa nature s'altère témoins du monde, sans qu1l change de nom ; le poème guerrier de Koerner s'intitule le lied de Vépée^ — der Lied des Schwerte$, Notre chanson, à nous, ne se hausse point jusque-là ; non certes que nous ayons à nous plaindre sur le chapitre des hymnes patriotiques; à Dieu ne plaise! la Marseillaise vaut tous les chefs-d'œuvre en ce genre, mais c'est autre chose : il n'est encore venu à l'idée de personne d'appeler l'hymne de Rouget de Lisle une chanson. Le lied occupe donc dans la nationalité allemande une place plus sérieuse et plus noble que la chanson chez nous. Vous le retrouvez sans cesse et partout au delà du Rhin ; il a des chants pour le foyer, pour la patrie, pour les amours, pour lous les généreux sentiments du cœur; il soupire avec Brackenburg sous la fenêtre de Claire, tombe avec Théodore Koerner sur le champ de bataille. En France, notre chanson ne nous prend guère qu'après souper, et, quand elle nous a conduits dans l'alcôve de quelque fillette, c'est, à vrai dire, tout ce qu'elle a pu faire de mieux. — Le lied se rapproche aussi de l'épigramme, mais à condition que l'épigramme voilera ce qu'elle a de mordant et d'acerbe sous les dehors de quelque apologue poétique. Ce sera l'épigramme, si Ton veut, mais enveloppée d'images et de fantaisie, et, qu'on me passe l'expression, sublimée. Écoutez ce Lied de Goethe, cette épigramme romantique, ce petit poème d'où l'allusion s'échappe comme l'épine d'une rose :

« Un large étang était gelé; les grenouilles, perdue^ dans le fond, n^osaieiit plvs coagser^ ni ' sauter, et pensaient, dans le rêve d'un derai-'Soroineil, cpi'elies cbanteratent comme des rossignols s'il leur arrivait de trouver seulement là-haut uu peu de place. Le v^nt du dégel souffla, la glace fondit, les grenouilles superl>es voguèrent et prirent terre, et s'assirent à la ronde sur le bord, et coassèrent comme par le passé, n.

j)B 14 POÉSIE lyrique;. j

Le lied n'a rien d'absolu, soq action dépend de la disposition où vous êtes. Tel lied où le lecteur iodifférent n'^ vu qu'un ggsemblage oiseux de quelques rimes, va vous afTecler au point que le livre vous tombera des mains, et que vos yeqx se n)ouiIleront de larmes. Alors tout s'animera autiMir de vous, ^lorg vous entendrez Jes clochettes de mai tinter dan? l'herbe; là plainte des cascades, les soupirs du vent d^ns la feuillée^ 1^ cours errant des nuages, auront un sens mystérieux; si c'est le crépuscule, des voix mélancoliques chanteront à vos ofeiHes, des onibres chéries vous apparaîtront, et la terre. vous rendra pour un moment ce qu'elle garde en son sein de votre propœ vie. Le lied est parfois tristo comme l'élégie, plus trisj^ s^ns doute, car F élégie ne vous donne que la douleur ()u poè'te et non la vôtre ; Télégie n'a rien de familier, rien (ïintime ; elle compose ses airs et prend ses temps ; il lui faut sop mausolée et ses cyprès. C'est toujours

La plaitttive Elégie »n Uis^s ^abàtfi âe demi ,

la sublime pleureuse qui lance des soupirs mesurés vers le ciel, arrondit les bras et combine avec art les sanglots de sa période. L^'éiégîe a sa pompe, sa beauté plastique, son style nombreux, et, si on l'aime, ?on pathos; le lied ne devient quelque chose qu'autant que vous l'y aide#; u'^est un^ to'nae Oij ce n'est rien. L'élégie se met en soène, et vous dit ses propi«4 douleurs; le lied, au contraire, se contente de vous donner le ton, puis laisse votre âme chanter quand elle a de la voix.

Pour peu que la mélancolie des lieux et te penrhant de votre humeur s'y prêtent, le lied va vous ouvrir uuej^ortc sur l'infini. Grâce à lui, vous rêverez sans fin; oii et qmad <3ette rêverie s'arrêtera, Dieu le sait. Qui ne connaît cette charmante légende du moyen âge : — Un matin, le moine Félix sort du cloître, et, comme il se promène dans le boisi, voilà qu'il entead tout à coup un petit oiseau dont la chauî^on 4e réjouit; le ciel est bleu, le ga*on frais, l'ombre heureuse et parfurnée scus les acacias en peur, et le petit oiseau chante toujours. Quels traits! (jud gpsiefl le m«ine n'a de sa vie entendu rien de pareil; les orgues même du sanctuaire ne sauraient se comparer à ce gentil rumage du printemps, à cette musique en plein soleil. Il écoute, il écoutCy et se laisse ravir tant qu'il peut. Enfin, Theure de lU fetraile arrive, le moine s'achemine ver§ le couvent; maïs, ô

s ECRIVAINS ET POETES DE L'ALLEMAGNE.

disgrâce l lorsqu'il se présente, le portier lui refuse l'entrée; un dialogue s'établit, les autres frères accourent. Chose étrange, aucune de ces figures ne lui revient ; il se nomme, personne ne le reconnaît. Alors on le conduit au prieur, et le digne lioinme, qui tombe de vieillesse, finit par se souvenir d'avoir connu au* trefois un novice appelé Félix qui ressemblait exactement à la personne qu'on lui présente. On consulte les registres du couvent, son nom s'y trouve ; cent ans se sont écoulés pendant qu'il écoutait chanter l'oiseau bleu. — Le lied allemand ressemble au rossignol 'de la légende;- il chante dans les arbres, sous les fleurs, au bord de l'eau, mais pour vous attirer vers son monde à lui, la rêverie ; il appelle, et vous le suivez, vous le suivez toujours, et des heures se passent ; au moyen âge, on eût dit des siècles.

On rencontre à chaque pas dans Goethe de ces petAes pièces qui vous ouvrent tout un monde; Uhland aussi possède au plus haut degré cet art de trouver la note de la rêverie, de vous la jeter en passant, comme au hasard. Dans le nombre de ces petites pièces où l'élément épique entre pour quelque chose, l'élément épique mêlé au drame, de ces fantaisies où l'instant romantique est seul indiqué, je n'en sais pas de plus charmante que celle-ci :

— Quelle musique me pénètre , Quelâ chants m'éveillent donc ce soir!

O mère! mère, veux- tu voir ^'■,- ..ii

A cette heure qui ce peut étrel ^ > jl^.

— Je n*entend8 rien , je ne vois rien ; Repose encore. Nul ne vient

Pour te donner la sérénade «

Pauvre enfant ! pauvre enfant malade !

— Non, ce qui tant me réjouit N'est point la terrestre musique.

Les anges chantent leur cantique ,

O mère , bonne nuit t

On reconnaît là le véritable caractère de cette poésie, où l'objet relève incessamment du sujet. Ce lied, qui se barne dans le préstnt à reproduire l'instant où meurt une jeune lille, a bien son passé et son avenir, et répond, quand on y réfléchit, â toutes les conditions qu'exige la poétique du roman. L%liusion au passé comme à l'avenir, quoique un peu vague, et maintenue à dessein dans la généralité, ne laisse pas d'éveiller les plus mé-

lancoliques et les plus suaves émotions. Le dernier soupir de cette jeune fille nous dit qu'elle a aimé ; cette sérénade ineffable, dont le motif lui revient pendant que les anges chantent pour elle le cantique de délivrance, sert de transition à la vie nouvelle. Nous voyons la pauvre malade (fÊe la Mort guette sur son lit de douleurs ; mais ce qui se rattache au passé, ce qui touche à Tavenir, nous préoccupe davantage ; il s'agit moins d'un tableau que d'un drame en quelques vers, d'une épopée en miniature, ayant son prologue dans le temps et son épilogue dans l'éternité. Cette fille a aimé, elle a seuffert, elle expire aux sons de la musique des anges, qui lui rappellent une voix connue^ et, si le passé qui s'éloigne emporte avec lui les regrets et les im> pressions douloureuses, en revanche le présept, qui va se résoudre dans l'avenir, n'a que palmes, harmonies et lumière.

Il est m autre chef-d'œuvre du même genre, un autre lied comprenant en ses dimensions restreintes tout un passé d'amour, tout un avenir de désespoir, une somme infinie d'ardeur et d'afflictions; nous voulons parler de la Fille de l'Hôlesse du même auteur. Ici comme dans la Sérénade^ un seul moment est mis en jeu par le poète, moment éternel. La simplicité de la forme, le ton naïf sous lequel les choses se présentent, concouc:^ /ent à rendre l'effet plus saisissant encore. La réticence vous . suffoque ; vous diriez la pierre d'un sépulcre pesant sur votre cœur :

« Trois compagnons passaient le Rhin ; ils entrèrent chez une hôtesse. — Mère hôtesse, as-tu de bon vin et de bonne bière? Et ta belle jeune fille, où est-elle?

— « Mon vin est frais et clair, ma bière aussi ; ma fille glt dans le cercueil.

« Et lorsqu'ils entrèrent dans la chambre, la vierge gisait dans la botte noire.

(f Le premier leva le voile, et la contemplant d'un œil mélancolique : — Hélas ! si tu vivais encore, belle jeune fille, je t'aimerais à dater d'atyourd'hui !

«Le second, laissant tomber le voile, se détourna et pleura : — j;.^ Hjèlaslque m sois étendue au cercueil, toi que j'ai aimée si long- -. iSk •téinps! ^ .-^p

« Mais le troisième le releva aussitôt, et baisant sa bouche livide : — J^t'ai toujours aimée, je f aime encore, et je t'aimerai dans rétemité. »

Le sentiment qui domine en ce lied est énergique et viril.

Vous le voyez commander à son émotion, étouffer larmes et sanglot». Il semble que Uhland ait voulu ériger par là un mâle et sévère contraste à sa romance si élégiaque, si féminine, de la Faneuse, à cette poésie où, lui-même ne se contenant plus, il se laisse aller au torrent de son effusion, et s'écrie dans un élan sympathique vers la pauvre fille dédaignée :

Creusez l'herbe nouvelle an sentier le plus frais; De si douce faneuse , on n'eo verra jandais !

En France, le mot de Lied n'éveille encore qu'une idée toute musicale. En fait de lieds nous ne connaissons guère que ceux de Schubert et de Dessauer, et c'est tout simple. La musique n'a pas besoin qu'on la traduise ; une belle phrase mélodieuse change de climat impunément et passe d'un pays dans un autre sans rien perdre de sa grâce native, de sa fraîcheur, de sa beauté originelle. On peut admirer parfaitement VErlkoenig de Schubert ou le Wassermann de Dessauer^ on peut même savoir par cœur ces deux nobles compositions, sans avoir la moindre idée des poèmes qui les ont inspirées. Cependant il ne s'agit point ici de ces refrains vulgaires que des littérateurs spéciaux riment chez nous à l'usage d'une certaine classe de musiciens. Dans une œuvre à laquelle Goethe contribue, il faut absolument que la poésie ait sa part^ le maestro fût-il d'ailleurs Schubert ou Beethoven, d'autant plus que c'est un des principaux caractères du lied lyrique de concilier à la fois les intérêts du texte et ceux de la musique, et de se réserver le privilège de déclamer en chantant. Pour en revenir au lied poétique, au lied d'Uhland, de Goethe, de Wilhelm Millier et de Justin Kerner, il me semble que ce genre mériterait d'être connu chez nous. Mais de quelle raanièpe s'y prendre pour l'acclimater sous notre ciel? Traduire? Ici la difficulté se présente. Qui osera se charger de cet emploi? Quels doigts trouverez-vous assez délicats, assez fins, pour toucher sans la briser à cette bulle de savon? Comment espérer de pouvoir jamais rendre en quelques vers ce sentiment profond contenu dans la forme la plus artistement élaborée, la plus lim- ^ pide e.t la plus transparente, comme une essence volatile dans le creux d'un petit diamant? Quant à la prose, on n'y saurait songer. Il y a même, selon nous, une sorte de sacrilège à manipuler sans scrupule les produits les plus purs de Tintelligence exoti(}ue, Rien n'est, à mon sens, plus ridicule et plus déplorable

. DE LA POÉSIE IVRlQtJE. H

qde tes volumes indigestes où s'entassent par milliers, dans le désordre et le contre-sens, tous ces merveilleux petits chefsd'œuvre qu'il aurait fallu traiter avec tant de ménagement et de goût. Autant vaudrait remuer les diamants à la pelle ou mettre en botte les plus douces fleurs du jardin. Ce qu'il y aurait encore de mieux à faire en pareil cas, ce serait de s'inspirer vaguement de cette poésie et d'en rendre ensuite, selon sa mesure, le souffle et l'expression. Dans un temps où la littérature admet toute réforme, tout rajeunissement venu du dehors, le lecteur ne nous saura point mauvais gré d'avoir protesté en faveur d'un genre que des modiflcations intelligentes ne tarcferont pas à naturaliser chez nous, en faveur d'un genre qui pourrait bien n'être pas si étranger dans le pays de Clotilde de Surville et de Marot, et d'avoir mêlé une goutte de rosée allemande au sang nouveau que la Muse d'aujourd'hui se laisse si volontiers infuser dans les veines.

Le lied vient du peuple ; c'est encore là un de ces soulagements de la pensée, une de ces aspirations divines vers la nature et l'amour, qui tempèrent les nécessités quotidiennes et trompent les amertumes d'une existence vouée iaux plus rudes labeurs. Cependant il convient de nous expliquer : le lied appartient au peuple, en ce sens qu'il s'exhale de lui, qu'il en sort à l'état d'idée pure, et qu'il y retourne à l'état de chant. Le peuple ho» formule point, et c'est assez pour sa poésie qu'un individu se rencontre, qui plonge au fond du sentiment général et lui donne par la toute -puissance de l'art une telle consécratîbn, une telle durée, que son œuvre passe désormais pour l'œuvre du peuple même. Quel est^ensuite cet individu? Peti importe; on négligera peut-être de s'enquérir de son nom. Il en est de la plupart des lieds du moyen âge comme de ces épopées, comme de ces cathédrales dont on ignore les auteurs.

Pour citer le plus ancien, le premier lied populaire en Allemagne, il faudrait, sans contredit, remonter jusqu'à l'épopée nationale, jusqu'au poè'me des Niebelungen A mesure que les siècles marchent, que la liberté gagne du terrain, que l'individu se détache du groupe de l'humanité, le grand thème synthétique se. fractionne, la lumière se disperse en rayons variés. Le

13 ÉCRIVAINS. ET POETES DE t*ALLEMÀGN£.

peuple a toujours en lui les mémesr trésors de véritable^mour, de sensibilité légitime; mais comment les répandre? quelle forme donner aux sentiments qui le possèdent? Ni Tune ni l'autre des deux écoles qui se disputent la poésie allemande au moyen âge ne lui convient. Le Minnegesang est trop subtil^ pour lui, trop éthéré, trop insaisissable; le Meislergesang^ trop littéraire et pédantesque. Dans cette alternative, laissez faire son instinct, son bon sens, et vous allez le voir mêler à souhait, pour sa poésie à lui, les éléments les plus contraires, enfermer le Minne^ getang vaporeux dans les règles de la mailrise comme l'oiseau dans une cage, et, d'autre part, égayer la monotonie de la maîtrise d'un reflet azuré du Minnegesang.

Il fallait au peuple des couleurs puissantes, tranchées, des mélodies faciles à comprendre, à retenir. La religion, l'amour, la guerre, çà et là quelque aventure de la vie ordinaire, quelqu'un de ces faits qui frappent et dont l'imagination aime à s'emparer, telles sont les sources vives, les origines romantiques du lied. Ce que des milliers d'hommes ressentaient au fond du cœur, une voix l'exprimait, et, comme on le pense bien, à cette voix sympathique les échos ne manquaient pas. Aussi peut-on être sans inquiétude quant à ce qui regarde le fond des lieds populaires au moyen âge. Presque toujours ce fond est généreux et de bon aloi. Pour la forme, nous n'en dirions sans doute pas autant. En effet, le principe, la cause essentielle de cette poésie, le sentiment, absorbe parfois l'âme et la possède à ce point, que dans l'intensité de son émotion il lui arrive d'oublier certaines exigences de l'art. On remarquera que nous n'entendons parler ici ni du rhythme, ni de la mélodie, ces deux éléments constituant, selon nous, partie intégrante de l'idée , du sentiment, qui ne saurait se faire jour sans les entraîner avec lui, attendu qu'il existe entre Tidée, la- mélodie et le rhylhme, membres harmonieux de la trinité poétique, une indivisible union, une simultanéité solidaire. C'est dans le soin du détail, dans le choix de l'expression 'souvent embarrassée, obscure, entachée de rudesse ou de trivialité , que l'action de cette force sympathique poussée à l'excès se produit d'une façon regrettable^

Il va sans dire que le Hed, considéré au point de vue populaire, n'a d^expression sérieuse, de vie iitimédiate, qu'autant que le sentimeit dont il relève se. maintient dans. sa vigueur féconde. Otez au lied cette présence intérieure, il se flétrit et

DE Là POÉSIE LYRIQUE. 13

meurt, jcar dès oe moment la conscience populaire cesse d'y trouver cette émanation morale d'elle-même. Alors s'ouvre pour le lied la période littéraire. Le peuple n*en veut plus, et, comme nul ne le réclame, il a bientôt fait de le mettre dehors. Les temps s'écoulenl ; enfin viennent les poètes, qui, voyant le genift nourrisson se débattre, le recueillent avec amour et lui vont filer, dans leurs loisirs, une robe nouvelle. Alors le lied se régénère; il va revivre par la grâce de la poésie. Peu à peu, vous le voyez se couvrir de tous les joyaux dont l'art dispose, Tart de Goethe, d'Uhland, deRuckert; la forme eàt réhabilitée : on invente, on' combine, on élabore, on se perd en caprices merveilleux, en élégantes ciselures, en broderies de toute espèce. L'enfant populaire se voit environné des mages de la littérature, qui déposent à ses pieds l'encens, l'or et la myrrhe. Voilà le soupir de la chaumière, l'e&pression des masses laborieuses, devenu, par le seul prodige de l'art, une fantaisie de luxe ; voilà le lied devenu chose de l'intelligence, de simple chose de sentiment qu'il était, et, voyez l'étrange phénomène I dans sa transformation glorieuse, il n'a rien perdu de sa grâce naïve, de cette ingénuité qui lui vient de son humble origine. La preuve, c'est qu'il retourne au sein du peuple, qu'il y rentre avec les chansons de Marguerite et de Claire, les hurrahs de Roemer, les élégiaques mélodies d'Uhland, en un mot, sous toutes les formes qu'il adopte au moyen âge. Le lied retourne au peuple conune la rosée au fleuve, après avoir passé par le soleil.

C'est du XIV* au xvi* siècle que le lied populaire proprement dit se développe en Allemagne. Vous ne trouvez que lui pendant cette grande période historique; lieds d'amour, de compagnonnage, de chevalerie et de guerre ; de tous côtés vous le voyez fleurir et se multiplier; un esprit original, actif, singulier peut-être, parcourt l'Allemagne du nord au raidi ; le sentiment déborde; la crise politique, les tiraillements universels ont dans l'intelligence des contre-coups fécouds, et le génie populaire trouve en lui, pour répondre aux commotions qui l'ébranlent, des échos profonds et variés. Je me figure que plus d'un brave compagnon dont la postérité n'a point à s'enquérir, plus

d'un LanzknecM mort ignoré dans quelque rencontre, dut faire un beat! jour son lied, poème de son cœur, histoire où sa vie entière se résumait. Or, il s'est trouvé que cette histoire, ce poë'me, dans un temps où la milice humaine se groupait encore à T'abri de certains dogmes comme sotis d'inviolables drapeaux, il s'est trouvé que cette voix du compagnon et du lanzknecht exprimait lés sentiments inarticulés de toute une multitude, et remuait des consciences sans nombre. Voilà, je pense, le grand secret de la popularité du lied au moyen âge. Au xri* siècle, son caractère national se perd, il dégénère; c'est l'époque où le goût italien et français fait invasion. Les associations musicales se forment, les maîtrises s'instituent ; adieu la poésie du sentiment; voici les querelles de mots qui commencent avec Hans Sachs et ses confrères les artisans de Nuremberg ; voici les solennels débats qui s'ouvrent à propos d'une rime. Alors le lied cède la place aux motets, aux villanelles de toute espèce, et disparaît jusqu'à la renaissance de la poésie allemande au siècle dernier, jusqu'à ce magnifique mouvement dont Goethe est le héros.

Grâce aux mille fantaisies d'une nature incessamment variée, le lied répond à toutes les nécessités de son origine. Vous ne citerez pas une tendance populaire qui n'ait en lui son expression, pas' uti sourire, pas une larme qu'il ne reflète dans le cristal de son miroir. Sans prétendre porter dans ce monde mélodieux la classification scientifique , nous essaierons cependant ici d'en séparer les différents groupes , d'autant plus appréciables qu'ils se distinguent chacun par un type particulier, une couleur, une existence individuelle. .Nous rattacherons à ces trois groupes les trois espèces-mères du lied allemand, les lieds d'annour, les lieds de la vie commune, lés lieds patriotiques, tous populaires, ainsi que nous l'avons dit, tous identiques au sentiment dont ils émanent.

L'amour comprend deux espèces : l'amour divin et l'amour terrestre ; l'un absolu, l'autre relatif; l'un ayant pour objet Tintelligence suprême, l'autre se renfermant dans le culte exclusif de l'individu; le second, par conséquent, plus susceptible que le premier de s'acclimater dans le peuple et d'y porter i^es fruits. La religion n'a d'éléments populaires dans un pays qu'autant qu'elle se soumet à certaines conditions de mœurs, de nationalité, de pompe extérieure, et consent, elle fille do Dieu« elle grande

m LA POÉSIE LYRIQUE, 15

comme l'espace et le temps, elle infinie, à se modeler sur des types humains et p>érissables. Cette tendance de ramener à la terre toute chose divine vous frappe d'autant plus au moyen âge, qu'elle est naïve et procède du seul instinct de l'humanité. C'est merveille comme le peuple au x\® siècle arrange la tradiXion selon ses besoins, presque selon ses fantaisies. Vous le voye:^ prendre çà et là dans la Bible, dans l'Évangile, une phrase qu'il développe comme il lui plaît, un motif qu'il varie à son usage, et cela avec tant de franchise et de bonhomie, qu'on ne remarque pas que le dogme se dénature à ces interprétations arbitraires, et que la familiarité quelque peu grande- vous semble toute naturelle. Il n'y a guère que les hymnes de la litui^ie qui échappent à ce caractère, en s'effof çant de produire sous une forme absolue l'absolue vérité. On trouverait difficilement un acte de la sainte légende d'où ne soit point sorti quelque lied, toiyours dans la mesure que nous observions tout à l'heure. L'imagination populaire se contente, en pareil cas, d'emprunter au texte sacré le germe qu'elle se réserve ensuite de féconder. Elle compose, elle arrange, elle invente, elle môle son merveil-r leux à la vérité traditionnelle, et, par une préoccupation égoïste dont elle-même n'a point conscience, se crée en quelque sorte des rapports intimes avec la Divinité, qu'elle attire ainsi dans son cercle.

Cette manière propre au moyen âge d'accommoder l'universel au particulier, de réduire la synthèse à des proportions presque usuelles, mérite qu'on l'étudié avec soin, surtout dans le lied populaire, où elle se montre sous un aspect singulier et quelquefois plein d'intérêt. Le lied s'inspirant a la source commune de la poésie au moyen âge, il en résultera que les évangiles finiront par lui fournir non-seulement des berceuses pour les petits enfants, mais encore des airs de chasse, des complaintes, et môme (chose assez curieuse) des refrains de table d'un mysticisme équivoque. La conception de Jésus dans le sein de l'Immaculée deviendra le sujet d'un lied de chasse. Le Saint-Esprit bat les champs du paradis avec l'ange Gabriel, qui lui sert de piqueur :

« Le hardi chasseur était en campagne, il voulait chasser sur les hauteurs du ciel. Que rencontre-t-il dans le bois? Marie, la belle jeune vierge »

Le même sens populaire trouvera le motif d'une berceuse dans l'adoration des rois mages :

« Joseph dépouille son manteau pour en faire à Jésus des langes. Joseph, mon doux Joseph, aide-moi à bercer mon enfant, etc., etc. »

Le lied religieux s'attache de préférence aux mystères qui entourent la venue du Rédempteur. La Visitation de l'ànge Gabriel en dalmatique de brocart d'or dans cette petite chambre d'Albert Diirer où s'épanouit un beau lys à côté, du prie-Dieu, l'adoration des rois, la conception immaculée, tels sont les sujets qu'il affectionne. Plus tard, à mesure que le Christ se mêle aux hommes, que son existence revêt une signification plus déterminée, une notoriété plus authentiqué, le lied s'en éloigne peu à peu, sa fantaisie ne sait plus où se prendre sur ces actes consacrés par la liturgie et qui rentrent dans le cycle de l'année ecclésiastique. Il y a cependant tels de ces actes auxquels l'imagination populaire n'a pu s'interdire de toucher, les scènes du Golgètha, par exemple. L'Allemagne possède plusieurs Heds de ce genre qui sont de véritables hymnes, entre autres celui qui énumère les douleurs de la croix, et, après avoir raconté le coup de lance, se termine par ces strophes :

« Ployez-vous, arbres, et vous aussi, rameaux ; pleurez, feu. liage ; ei vous, brins d*herbe et gazons verts, partagez la détresse commune.

« Les hautes cimes sMnclinèrent, les rocs gigantesques se fendirent, le soleil voila sa clarté, les petits oiseaux laissèrent là leurs chansons et leurs cris.

« Les nuages crièrent : Malheur et désespoir I les montagnes craquèrent, les portes s'ouvrirent aux morts, et ils sortirent de leurs sépulcres. »

Opposons maintenant à cette inspiration toute *naïve du XVI* siècle la parabole des Cerises de saint Pierre^ si célèbre dans la poésie moderne.

« Lorsque, méconnu encore et chétif, Notre-Seigneur allait sur la terre, entraînant après lui de nombreux disciples, qui rarement comprenaient sa parole, il aimait outre mesure là tenir sa cour en pleine rue, parce que sous la coupole du ciel on parle toiûours mieux et plus librement. Il laissait là de sa bouche sacrée se répandre sur eux les plus hautes leçons, et, par les paroles et les exemples, faisait un temple de chaque marché.

« Un jour qoe, dans le c^m^ de Tesprit, il cheminait vers une petite ville avec eux, il vit luire sur le chemin quelque chose qui était un fer à cheval hrisé. Aussitôt il dit à saint Pierre : « Lève-moi ce fer.» Saint Pierre ne se dépêchait guère; il venait -d^agi ter, chemin faisant, de ces rêves sur le gouvernement du monde, rêves où chacun se complaît. Sur un pareil sujet, le cerveau ne connaît point d^entraves. Cétaient donc là ses plus douces pensées. Or, maintenant la trouvaille lui semblait bien mesquine; encore si c'eût été une couronne, un sceptre ! Mais valait-il donc la peine de se pencher pour un fer à cheval? Il se tire alors de côté, et fait comme s*il n'avait pas entendu.

« Le Seigneur, dans sa longanimité, lève lui-même le fer à cheval, et s'en tient là sans faire semblant de rien. Puis bientôt, lorsqu'ils ont atteint la ville, se dirigeant vers la porte d'un forgeron, il échange sa trouvaille contre trois pièces de monnaie ; et comme il traverse le marché, voyant là de belles cerises, en achète plus ou moins, autant qu*on veut lui en donner pour ses trois pièces, et les garde ensuite paisiblement dans sa manche.

« On s'achemina vers l'autre porte à travers plaines et champs sans maisons; pas un arbre sur la route; le soleil dardait, la chaleur était grande, et telle qu'en pareil lieu on eût donné beaucoup pour une gorgée d'eau. Le Seigneur, toujours marchant en avant des autres, laisse à la dérobée tomber une cerise. Saint Pierre aussitôt se précipite, comme si c'était une pomme d'or. Le fruit délecte son palais. Le Seigneur, peu de temps après, envoie une autre cerisette, et saint Pierre de s'incliner bien vite pour la prendre. Ainsi le Seigneur lui fait baisser le dos et se pencher maintes fois vers les cerises. Un laps de temps s'écoule de la sorte; puis, souriant, le Seigneur dit : « Il fallait donc savoir te remuer à temps, ta paresse y trouvait « son compte. Tel méprise de petites choses qui va s'évertuer pour « de plus petites. »

On retrouve dans ce lied de Goethe comme un souvenir des inspirations évangétiques de Tart populaire au moyen âge. Dans le mouvement de réaction imprimé aux lettres par sou génie, Goethe a voulu que toutes les tendances du type original fussent représentées, et, grâce à lui, la reproduction s*est consommée aussi rayonnante, aussi complète que les diiettanti les plus exaltés de Tarchaïsme germanique, les partisans les plus vifs de Walther de Vogelweide et de sa phalange étoilée et fleurie ont pu le souhaiter. Nous n'appellerons qu'un seul témoignage à l'appui de ce que nous avançons : les poésies de Goethe, jardin où s'épanouissent en fleur et sur une tige solide tous les

iS ÉCRIVAIljS fiT POETES DE L'ALLEMAGNE.

germes, toutes les élamines poétiques disséminées dans Tair par ie M4mnê(fe$ain§,

Mais la véritable patronne du lied , le principe étemel de grâce et d'amour où la fantaisie populaire va puiser incessam* ment, c'est la mère du Christ, Marie, la vierge féconde, Yitnpératrice^ comme l'appelle, en son paroxysme fervent, l'extatique docteur Marianus. On connaît l'action universellement sympatjique attribuée à la reine des anges au moyen âge S et sans revenir sur ce divin symbole de l'attraction et de la mansuétude féminine, nous nous bornerons à citer quelques traits qui s'y rattachent. Nulle part ces attributs dont nous parlons ne se manifestent avec 'plus de charme que dans un lied intitulé i'AiûsHmce de la Vierge à Passau. La Vierge, en tant que femme, se montre encore plus accessible que son divin Fils luimême, et représente, sans aucune arrière-pensée, sans aucune espèce de restriction ultérieure , l'idée de grâce et d'amour. Ainsi vous la voyez, dans un lied, intercéder elle-même en faveur de deux misérables qui avaient tenté de lui ravir son propre enfant ; 4ans un autre, elle sauve d'une mort certaine la comtesse Elsbeth, surprise par deux assassins pendant qu'elle prie à l'autel. Ailleurs, c'est une noble dame que son époux veut aller vendre au diable, et que Marie délivre en renfermant dMS son oratoire, tandis qu'elle monte à cheval à sa place auprès de son époux, dupe jusqu'au dénoûment de la métamorphose. Puisque nous en sommes sur le chapitre de ces petites pièces lyriques dont la Vierge fait en même temps le snjet et l'objet, citons le lied de la Racine de Jessé, panégyrique ingénieux, charmant de poésie et de concision :

a La racine est la race de David ; toi, Marie, ti| es la tige ; ton fils, la fleur, la belle rose; le Dieu et rhomme résident en ton seio.

« La rose est pourprée, la feuille verte, une même -tige les a toute&deux ; ainsi on trouve deux natures et une seule personne en cetenfant. »

Dans l'imagination populaire, la superstition se mêle toujours au dogme, en Allemagne surtout, où l'antique religion de la

t Voir notre étade sur )a Mystique de Faust dans notre traduotion du poème .d^ GoeUie.

DE LÀ POÉSIE LYRIQUE. iO

nature est loin d'avoir déposé toute autorité primitive. De là une poésie bizarre^ hétérogène, où les éléments les plus contraires se heurtent et se confondent; poésie de mystère et d'incantations, qui s^élabore un peu comme certains philtres cabalistiques des montagnes du Harz, en commun, car tous y prennent part, depuis Thomme d'église avec sa tradition orthodoxe jusqu'au maître sorcier avec ses formules extravagantes, jusqu a la vieille femme avec ses plantes magiques et ses recettes pour guérir ^u clair de lune les abcès et les blessures. Vous assistes: à l'origine de la poésie fantastique, vous voyez le romantisme naître de cet hyménée de la nature avec la religion. Ainsi, de pièces ^ de morceaux, le Pinde allemand s'élève, le Brocken se forme avec ses légendes, qui serpentent sur ses flancs par myriades et foisonnent comme autant de couleuvres et de vives eaux dans ses cavités granitiques. Laissez la veine populaire se répandre ; les temps viendront où le génie nouveau saura mettre à profit tant de fragments épars, tant d'inspirations dispersées à tous vents, où la Muse allemande fera sa gerbe ; et le grand pontife de cette régénération, Goetlie, en réhabilitant le lied populaire, ne se contentera pas d'en caresser la forme et d'en polir avec un art de lapidaire le contour lumineux. Le poëté fra plus avant daas l'esprit des siècles. Le lied étant Tunique manifestation du sentiment pqmlaire au moyen âge, Goethe fera dans la masse un triage immense : il choisira cà et là quelques épis de luxe pour les cultiver aux heures de loisir dans un petit enclos tout spécial; puis, s'emparant du reste à larges brassée^â, il l'enfermera, pour la nourriture intellectuelle de l'humanité, dans quelque grenier gigantesque et profond. Vous retrouvez dans Faust toute la mythologie du Nord. Le poème de Goethe est pour l'Allemagne le véritable pendant des Niebelungen, La nationalité poétique allemande se concentre là tout entière comme dans les Niebelungen la nationalité héroïque et barbare ; et je ne parle pas ici des caractères principaux, mais de certains détails cachés, de certaines créations secondaires, et qu'it faut renoncer à comprendre, à moins d'en aller chercher ie sens dans le cœur même de la tradition où Goethe les a trouvés. Témoin, par exemple, ce fameux preneur de rats de Hameln, der Rallenfanger zu Hameln, qu'on rencontre dans les appendices du poëme, ce personnage mystérieux si étran- ' gement marqué du caractère à la fois mélancolique et narquois

20 ÉCRIVAINS Eï POETES DE L'ALLEMAGNE.

de la sorcellerie. « Quel est cet homme bizarre? il porte le mal sur son enseigne ; il éiflle, mais d*un ton si farouche et si avisé ! » Le voyez-vous traverser la ville en sifflant, et tous les enfants qui jouent sur la plac« de Téglise, tandis que les vieillards sont à l'office, se laisser ravir à ses sortilèges et le suivre hors des portes» sans se douter que Tétranger maudit les enlève pour jamais à leurs familles ' ?

Après Marie, la puissance que la poésie populaire, au moyen âge, invoque avec le plus de ferveur et de persévérante dévotion, c'est la Mort. Vous la retrouvez partout^ dans les pompes du sanctuaire et sur les tréteaux des carrefours, sous les rideaux de l'alcôve où dort la châtelaine, et sous l'ombre immense de ces grands bois où le comte Ëberhard de Wiirtemberg chasse au milieu de sa meute endiablée ; et cette vogue de la Mort au moyen âge, de la Mort en tant qu'apparition plastique, personnage, n'a rien qui nous étonne. La Mort est une des inventions les plus originales du catholicisme. Ge squelette vivant s'associant à nos passions, à nos travaux, à nos plaisirs, intervenant dans nos douleurs, dans nos misères, jusque dans nos querelles domestiques, ce voisin toujours prêt à se rendre au premier appel, ce compagnon moitié solennel, moitié goguenard, terrible en même temps et familier, parfois grotesque , devait frapper au plus haut point l-imagination populaire. L'antiquité n'envisage guère la Mort que comme une abstraction philosophique ; l'Académie et le Portique veulent bien consentir à la discuter dans leurs harmonieuses conférences, mais non à frayer avec elle; à l'admettre comme idée dans leurs paisibles théories, mais non comme individu dans leur commerce. Jamais la pensée ne leur est venue d'inviter la Mort à leurs banquets pour couronner de roses son front chauve, et mettre en ses doigts décharnés la flûte

1 M Je suis le fameux chanteur, le preneur de rats voyageur, dont cette antique et célèbre ville a certes grand besoin surtout. Et quand les rats seraient par myriades, quand les belettes se mettraient enjeu, il faut que j'en purge la place et que tous s'en aillent avec moi.

u En outre, le joyeux chanteur est aussi un preneur d'enfants, qui, pour dx>mpter les plus rebelles, n'a qu'à chanter ses légendes dorées. Et les garçons seraient-ils plus obstinés, les jeunes filles plus farouches, dès que je fais vibrer mes cordes, il faut que tous me suivent.

M Par occasion, Tindustrieux chanteur est encore preneur de filles; dans nulle ville il ne séjourne sans y faire des siennes, et si simples que soient les fillettes, SX prudes que les femmes soient, le mal d'omovr les prend i mes sons magique.s, à mon chant! » (Goetmb.)

rhythmique du tibicen. Voilà pourtant ce que fait ie catholicisme. Il la convoque à tous les festins, à toutes les pompes de l'existence; pas un sacre d'empereur en Allemagne, pas une exaltation de pape à Rome, où la Mort n*ait sa place au premier rang parmi les électeurs ou les cardinaux. Elle berce avec la nourrice Tenfant qui vient de naître, assiste au rouet la pauvre filandière, vient s'asseoir à la veillée autour de la table où la famille se rassemble, et, tout en devisant galamment de chose et d'autre, serre la main au vieillard, cligne de l'œil du côté de la jeune fille qui tousse, ou présente les dés au jeune homme impatient. Habile à se déguiser, à prendre en un instant l'aii* et le costume du rôle qu'il lui plaît de jouer, vous la retrouvez sans cesse et partout sur les traces de la vie ; elle en est comme l'ombre. En Grèce, sous le beau ciel d'Athènes et de Corinthe, la vie n'a point d'ombre. — Je le répète, c'était là pour l'humanité un personnage nouveau. Le squelette devait réussir au moyen âge, même en dehors du principe catholique, en dehors de l'idée su< blime qu'il proclame ; il devait réussir (qui le croirait?) par la forme. Le moyen âge a des goûts bizarres, on le sait; le fantastique l'attire, il s'éprend même assez volontiers de la laideur. A ce compte, le squelette camard ne pouvait manquer de faire fortune chez lui. Dans cet élan unanime, furieux, immodéré, qui. précipite aux xiv* et xv« siècles tous les arts vers la Mort, on recherche, à coup sûr, moins le symbole religieux qu'on ne se passionne pour ce personnage nouveau , pour cette bizarre poupée qu'on affuble à loisir de tous les oripeaux entassés pélc-méle dans le grand vestiaire de l'univers, et qu'on lance à toute occasion (véritable deu$ ex machina, moyen de contraste et de péripétie s'il en fut) dans la pièce de marionnettes de l'existence humaine. La Mort s'empare du monde ; on la choie, on l'installe, tous les esprits s'enivrent d'elle ; c'est un délire, un fanatisme, une mode. La Mort a véritablement au moyen âge sa période d'incarnation. Elle s'y fait homme, non à l'instar du fils de Dieu pour expier et gémir, mais pour régner en souveraine, pour occuper )e trône universel, pour recevoir des mains de l'humanité idolâtre le sceptre d'or et la tiare d'empereur. On dirait un concert unanime, un hosannah sans fin que tous les arts entonnent à sa gloire. L'orgue lui chante ses hymnes les plus beaux, le peuple invente des poèmes à son intenti(tn, et la peinture n'a pas unelimtdisie qui ne soit pour cette royale patronne.

La Mort donne le verbe de Tart au moyen âge ; il faut dire qu'elle est alors dans toute sa jeunesse, dans toute sa vitalité plastique. Les temps nouveaux ne l'ont jamais vue telle, et, si l'action n'a rien perdu de son infatigable puissance, la figure poétique, le personnage s*est de nos jours bien effacé. La Mort est retournée désormais dans le domaine de l'entité philosophique; de forme, elle est redevenue idée comme aux jours antiques, idée moins féconde en images désormais qu'en syllogismes, car il était dit que, pour la poésie éternellement déshéritée, la Mort elle-même devait mourir.

Le lied de la jeune Fille et de la Mort, bien que d'une forme souvent rude et grossière, peut à bon droit passer pour une composition pleine de mélancolie et de grâce. — Une jeune fille est à cueillir des pâquerettes dans son jardin, lorsque tout à coup la Mort, écartant les ramures d'une baie d'aubépine en fleur, se présente à ses yeux et lui dit : Je viens te prendre. La jeune fille pâlit et s'épouvante; son bouquet lui tombe des mains. Elle veut {uir, mais un ascendant irrésistible la retient là, palpitante comme l'oiseau sous le regard qui la fascine. Elle pleure, elle sanglote, elle supplie, se roule aux genoux de la Mort, lui parle de sa mère, de ses quinze ans, de son jardin et de ses fleurs. Peine inutile; la Mort ne veut rien entendre. Cependant une lutte s'engage , lutte cruelle et désespérée, où la jeune fille succombe, et la Mort, sans laisser voir plus de contentement de son triomphe qu'elle n'si montré d'embarras tout à l'heure, la Mort,, toujours impassible ,et sûre d'ellermème , étend alors sa douce victime sur le gazon, et lui va cueillir près du ruisseau quelques fleurs, qu'elle tresse à la hâte en psalmodiant ce refrain, dernière strophe du poème :

La couronna

Qne Je donne 8'appeUe la mortalité 1.

Prends-la, vierge de pureté.

Tu ne seras pas la dernière Qui la portera sur son front.

Autant il en naîtra sur cette Iroide terrcf.

Autant avec moi danseront.

Pour qu'un jour aussi je leur donne

La couronne !

Et n'ayons garde de nous y tromperf ce ballet excentrique,

I E« ftUcmwd St9rkliehk€it,

De la POÉStK LYtllOtJS. il

cette chorégrdt)hie singulière où le personnage de la Mort figure toujours plus ou moins sous un asper t grotesque y relève, à sa manière, de la loi fondamentale de la philosophie catholique. C'est le caractère du moyen âge, que l'idée organisatrice y domine toute chose. Voyef cette danse qui nous occupe, ce jeu bi« zarre qu'on prendrait au premier abord pour la fantaisie eitra* vagante de quelque imagination oisive, pour Tœuvre d'un Gallot ou d'un Hoffmann du xiv* siècle ; qu'est-ce antre chose, sinon le principe catholique mis en relief de la plus originale façon, le dogme de la rédemption traduit en langue vulgaire; sinon la victoire de l'humanité sur la Mort? L'homme, dans la personne du Christ, a vaincu la Mort au Golgotha. Pourquoi n'en userait-il pas désormais librement avec son antique ennemie t Que lui reste-t-il à craindre de cette puissance abolie et brisée? Il l'admet à son foyer, l'installe, lui donne à partager ses fes* tins et ses jeux, et pousse la familiarité jusqu'à danser avec elle.

On trouve dans un poë'me de Regenbogen une des plus anciennes représentations de cette idée, idée reproduite, du reste, sous mille formes différentes et dans des volumes sans nombre presque toujours ornés de gravures sur bois. Dans une de ces planches, on voit un prêtre qui gesticule en chaire ; et tandis que le vieillard prêche aux hommes le néant de l'existence, la Mort, joignant l'exemple à la morale, s'évertue de son mieux, et mène d'un pied hardi, sur les dalles du sanctuaire, sa danse accoutumée, sa danse universelle, qu'un prêtre ferme justement. — Dans un autre livre, où Ggure une longue suite de vignettes, la Mort apparatt constamment avec un instrument de musique. Tantôt c'est la viole d'amour, tantôt la flûte ou la guitare. Elle donne des sérénades au clair de lune, cachée sous les tilleuls en fleur, et fascine la jeune dame qui saute à bas du lit à sa voix, et, tiède encore des moiteurs du s« mmeil, livre au froid de la nuit son épaule blanche qui frissonne; ou, vaillant ménétrier, debout sur un tonneau, elle racle avec frénésie, animant au plaisir fillettes et garçons, qui se laissent choir tout essouffla dans la tombe. Que vous semble du virtuose? — Maié la plus complèto de ces imaginations fantastiques, de ces œuvres ntacabres, est à coup sûr un poème en bas allemand, imprimé à Lubeck en 4 496, et qui contient soixante-huit gravures. Tous ceux qui doivent prendre part à la danse s'efforcent dé s'excuser ; la Mort, impas-

sible, réfute leurs arguments en quelques mots auxquels pas un ne réplique. Le pape seul (prérogative suprême attachée au chef spirituel de l'humanité) , le pape seul a le droit d'interpeller deux fois le squelette. Assemblée curieuse où la vie n'a pas manqué de se faire représenter par de nombi^uses députations prises dans tous les points de l'activité sociale, conclave universel où se retrouve, du sommet à la base, l'édifice politique du moyen âge, cette indissoluble hiérarchie qui se maintient même en présence de la Mort. Voici l'ordre dans lequel sont rangés les personnages de la scène : le Pape, l'Empereur, Tlmpératrice, le Cardinal, le Roi, l'Archevêque, le Duc, l'Abbé, le Templier, le Moine, le Chevalier, le Chanoine, le Bourgmeàtre, le Médecin, le Gentilhomme, l'Ermite, l'Étudiant, le Bourgeois, le Marchand, la Nonne cloîtrée, l'Homme de justice, le Maître ouvrier, le Paysan, la Béguine, le Courtisan, la Vierge, l'Archer, et, comme toujours, la Nourrice avec son nourrisson. — Le caractère de ces divers états ne saurait être exprimé mieux qu'il ne l'est dans^ ce poème, véritable microox)àme où vous voyez se mouvoir le moyen âge tout entier. Cependant les convives assemblés comprennent la solennité du moment : en face de la Mort, leurs dernières illusions se dissipent; on >a voue ses fautes et ses crimes, on implore une prolongation d'existence, et, toute chance de salut évanouie, on se recommande à la miséricorde divine. La Mort, de son côté, poursuit sa tâche et leur adresse une réprimande profonde, disant que, s'ils se sentaient la conscience pure, ils n'auraient point à trembler devant elle, puis, à la fin, les console à sa manière, en leur rappelant que son blâme n'atteint pas l'individu, mais l'espèce humaine. — La danse des morts, représentée par Johann Rlumber sur le mur du cimetière des Prédicateurs, à Bâle, remonte à U34 . Celle de l'église de Sainte-Marie, à Lubeck, du même auteur, date de 4403. Sous cette peinture, on lisait autrefois plus d'une poésie, plus d'un lied expliquant les attitudes pittoresques et les sentiments des personnages, entre autres ces deux vers si naïfs, écrits sous le berceau d'un enfant que la Mort venait prendre pour l'entraîner dans le terrible divertissement-: « Mort, comment dois-je entendre ceci? Tu veux que je danse, et je ne puis marcher encore 1 »

Nous avons voulu donner une idée du lied religieux en Allemagne, du lied mystique et divin ; essayons maintenant de caractériser en peu de mots un autre genre de cette poésie populaire, de mettre en évidence une facette nouvelle du diamant. Parlons du lied terrestre, du lied d^amour proprement dit. Ce n'est pas que nous devions nous attendre à perdre de vue tout à fait les sources religieuses, à ne plus retrouver trace de l'influence catholique. Les rayons dorés de la légende nous frapperont encore çà et là, mais moins vifs, car nous sommes, sur la terre, moins saisissables, car ils auront à percer désormais à travers le nuage des passions et des calamités humaines. L'amour terrestre remontera plus d'une fois jusqu'aux sources de l'amour divin pour s'y vivifier; comment ferait-il différemment? La légende est aussi indispensable à son existence que la nature, autre élément dont nous le verrons disposer à son gré et qui lui servira à rendre sensibles les affections du cœur, comme l'autre, l'élément divin, à les épurer. La nature Interviendra toujours, l'image ne dût-elle se prolonger que le temps d'un soupir, comme dans ce refrain, par exemple :

« Si fêtais un petit oiseau, et si j'avais deux petites ailes, je volë^ rais à toi. »

Une chose qui vous étonne dans le lied populaire, c'est la concentration du sentiment. Vous trouvez là, dans quelques vers, la tendresse, le désespoir de toute une existence ; un mot suffit à cette effusion profonde, une image, un trait. Vous ne citerez pas une nuance de l'amour qui ne soit exprimée au moins dans cette poésie : les regrets, les ardeurs dédaignées, l'incertitude et les angoisses qui accompagnent Tinstant de la déclaration, les souffrances du doute, les tristesses de la séparation, que sais-je? tout cela dans une forme charmante, gaie ou mélancolique, rayonnante ou sombre, selon qu'il convient au sujet ; car le lied a ses élans tragiques tout comme ses humeurs rêveuses, ses vagues aspirations vers l'infini, et même ses joyeuses boutades. Quoi de plus mélancolique et de plus douloureux que la plainte de cette jeune fille qui déplore la fleur dé sa jeunesse enfermée

M ÉCRIVAINS ET f^ÔETlSS DE L'ALLEMAGNE.

dans les monotones solitudeâ da cloitre, rêve à l'amour qu'elle ignore, et, du fond des ténèbres et de la mort, tend les bras vers le soleil qui ne doit point l'atteindre? «Puisse Dieu lui envoyer des jours funestes, à celui qui m'a faite nonne, qui m'adonne le manteau tioir et la robe blanche 1 » Il y a dan« cet hymne, qui commence par un cri de détresse et se termine par la résignation au sein du Christ, par l'espérance dans la tombe, quelque choae de solennel et de touchant, de terrible et de mystérieux, qui n'appartient qu'à la poésie du catholicisme. Vous y respirez comme une Odeur de sépulcre et d'encens, de cierge et de renfermé, de jeunesse et de mort. C'est bifiu là, en effet, la poésie du catholicisme, de cette religion qui sème de petites croix Therbe nouvelle, et trouble les fêtes du printemps de l'appel des cloches lugubres. Schubert a saisi admirablementcette double impression qui vous glace le sang dans les veines et vous invite aux larmes, ce double mouvement de terreur et de saiAte mélancolie, dans son chant de la Religieuse^ qui n'est, au reste, que la para* phrase musicale de cette poésie. — Quel parfum élégiaque ne 8>xhale-t-il pas tle tous ces lieds où deux amants se quittent pour ne plus se revoir? Le jeune homme va courir le mottde, et, lorsqu'il revient de ses campagnes, sa douce fiancée est morte. Ainsi le roi d' Angleterre trouve sa bien-aimée au séput^ cre, ainsi le comte palatin àji Bhin trouve sa mattredse auclot-^ tre. Parfois vous rencontrez des souvenirs de l'antiquité, échos perdus des jours anciens, qui vous frappent, non sans charme, au milieu de ces bois romantiques. Un lied qui commence par ces mots : a Un bel adolescent s'épuise à fendre les vagues, » est une réminiscence de la romance d'Héro et Léandre ; un autre qui débute ainsi : c La jeune fille se lève à l'aurore, et va courir dans le bois vert, » rappelle l^histoins de Pyrame et Thisbé.

Bon nombre de lieds, dont la vie de chasseur féit le fond, se distinguent par roriginalité du caractère. Il ne s'agit plus de rè-^ Verie mélancolique au bord du lac, d'aveux timides, de soupirs étouffés, de longs regards au clair de lune, mais de baisers furtife, d'étreintes vives, d'alarq^es et de surprises au fond du bots. Figure moitié réelle, moitié ^ntastique, souvent de sang royal, toujours noble, le chasseur marche entouré de toute la poésie da la montagne» de la forêt et du torrent. Cousin de Samiel et d'Othon, il est vêtu de vert des pieds à la tête; it a la barbe in-

m LA POESIE LYRIQUE. • %7

culte, les cheveux touffus et noira, l'œil vif et libertin, et porte à son feutre un bouquet de plumes de faisan ou de coq de bruyère. Aussi les jeunes filles le redoutent, car elles sont le gibier qu'il poursuit à travers I9 haie ou le fossé. Leur faible cœur bat aux accents de sa trompe ; elles sentent k son approche ce mélange dé terreur superstitieuse et d'ardente curiosité dont s'enflamment les jeuneâ tètes en présence d'une apparition extraordinaire. Elles s'efif^aient de lui d'abord, mais pour l'aimer ensuite à la rage. Le chasseur est jaloux, violent, implacable ; joignez à ces défauts Tauréole de mystère dont sa vie errante le décore, et vous comprendrez la fascination qu'il exerce sur tant d'aimables créatures. Il fond sur les jolis minois comme l'épervier sur Thirondislle. Autant il en découvre, autant il en affole. Malheur aux sensibles meunières ! malheur aux garçons de ferme, aux amoureuit de tous 1^ jours! Dès que le chasseur apparaît, tous leurs droits aoat perdus, et, devant ce fléau de Dieu, il ne reste plus aiiîx pauvres diables qu'à s'aller pendre ou noyer. Plus tard , lorsque Gk)ethe ramènera la poésie du Nord aux sources primi- Uves du moyen Âge, dans le mouvement rétrospectif qui s'emparera de toutes ces nobles imaginations allemandes au xviit^ siè-^ ele, nous verrons Wilhelm Miiller faire son profit de ce type populaire, et chanter dans un poëme plein de naturel et de grâce' eharmantO) les vaillantises du hardi chasseur, les faiblesses de la belle meunière, et le martyre si touchant de son pauvre amoureux ééMsBé i

Que veut donc le chasseur en ces lieux! Qui l'amèfie Au ruisseau du moulin 1 — Reste dans ton domaine, Hardi chasseur. Ici point de gibier pour toi. Une douce chevrette ici ttvmble pou? moi; Et si tu veux la voir, il tu veux qu*^lc vienne ,

Laisse dans le bois ton fusil ,

Enferme ta meute an chenil , De ta trompe d'airain apaise la fanfare , Et va de ton menton raser le poil grossier , Car autrement, au fond du vert sentier , Je crains qu'en te voyant la biche ne s'égare.

Ne peux-tu donc rester au sein^e tes (orêts , Et laisser les moulinA et les meianierstlii paikt Que ferait le poisson dans la feuillée épaisse! Que cherche Vécureuil dans le Cristal de Teaut Reste, chasseur altie^, daBS t^n bois, et me laisse Seul avec mon mpulin au bord de ce ruisseau.

— > Mais si )u veux gagner à tout prix ma maîtresse , Apprends, mon doux ami, d'où lui vient son tourment: Les sangliers la nuit sortent de leur tanière ,

Et viennent ravager son champ.

Allons, délivre-nous des sangliers, compère 1

L*honnète garçon commence par railler. Hélas ! il ne sait pas encore où cette rencontre le mènera, et bientôt son ironie et son persiflage vont se fondre «n sanglots. La belle meunière ne sent rien de cette invincible répugnance que son naïf amoureux lui suppose ; bien au contraire, cet attirail de bruit et de victoire ne tarde pas à lui tourner la télé. L'odeur de la poudre Tenivre tout d'abord. Habituée aux mœurs douces et paisibles du vallon, à des jours limpides et monotones comme le ruisseau qui coule devant sa maisonnette, elle écoute de toutes ses oreilles ce tintamarre qui vient de la forêt et de la montagne, et prend pour un héros cet hoinme qui lui apparaît au milieu des hurrahset des fanfares, au milieu des chiens qui aboient et des trompes qui sonnent Thaïlali à plein gosier. Elle admire en cet homme hardi la force et le courage ; elle sent, à le contempler, des émotions profondes qae n'a pu lui donner le garçon naïf et médiocre qui n'a su que la chérir. Elle aime ce front hautain, cet œil d'oiseau de proie» ce geste souverain qui commande à la multitude ; la barbe même ne lui déplaît pas trop, et bientôt l'altier chasseur remplace dans les bras de la belle meunière le pauvre amoureux dépossédé, qui se lamente et soupire une dernière fois ses regrets, assis sur les myosotis du bord et laissant pendre ses pieds au fil de l'eau qui va l'ensevelir :

LE MEUNIER

Quand un cœur sincère et Adèle Périt de langueur et d'amour.

Tous les lys dans l'herbe nouvelle 8e fanent bientôt à Tentour.

La lune cache sa lumière Et se voile dans ses douleurs.

Pour que les hommes de la terre ]fff puissent rien voir de ses pleurs.

Les anges ferment leur paupière, Les petits anges bienheureux 1 Et toutes les voix dans les deux Chantent pour le repos d'un frère.

LE BUIMEAU.

Et quand le cœur tendre et fldèle

Echappe enfin au mal cruel , Une étoile blanche et nouTelle Fleurit aussitôt dans le ciel.

Du seiii des fatales épines Sortent trois roses au teint frais.

Roses blanches et purpurines Qui ne se flétrissent jamais.

Et tous lea anges de lumière Coupent leurs ailes sans regret.

Et, sitôt que le jour parait, Viennent au jardin de la terre.

LE MBUNIBR.

O ruisseau , doux ruisseau chéri !

Je te laisse dire.

Mais sais-tu, ruisseau, pauvre ami,

Ce qu*est ce martyre t

Là-bas le calme et les amours,

lia paix douce et profonde.

Ruisseau, frais ruisseau, que ton onde Chante ainsi toujours 1

Puis, lorsque le sacrifice est consommé, que la nappe limpide, troublée un moment, a reployé son transparent linceul sur le. corps de Tinfortuné, le ruisseau recommence à chanter, et murmure à la pauvre victime endormie en son sein une lente et plaintive mélodie :

Bon repos , bon repos I Que tes yeux se tiennent clos 1 Voyageur, ton pied touche enfin au seuil propice. Ici, la foi!

Repose en moi Jusqu'à ce que la mer à son tour m'engloutiiie.

Étends-toi désormais Sur un coussin humide et frais.

Dans ma chambre d'azur où tout est transparence. k l'œuvre, ici, Tout ce qui berce et qui balance ; Qu'on me berce à loisir cet enfant endormi.

Si le cor de chasse au bois gronde , Je veux tout à l'entour faire écumer mon onde. Vous, biens ne m'oubliez pat l,

Par ici ne regardez pas :

Vous troubleriez sa paix si douce et si profonde. ^

1 Vergis9meinnicht,

ê9 - ÉCRIVAINS ET POETES DE L!ÂlIiEMAGNE.

Et Vous, ne vous laittes plut voir

Sur cette édielle; •

Ne le réveillez pas de votre ombre, eraelie.

Laissez-moi choir

Votre mouchoir, Que j*en couvre ses yeux, compie un ïïmi fidèle.

Adieu! adieu!

Jusqu'au réveil de Dieu Endors ta joie, endors ta peine.

La lune monte pleine, Le nuage fuit peu & peu, Et le ciel, qu'il est grand là-haut ! comme il est bleu 1

Cependant les Nemrods ne se rencontrent pas tous les jours pour enlever les cœurs d'assaut : les vilains ont aussi leurs revanches. Il arrive souvent que la belle meunière, trouvant sur son chemin quelque damoiseau peu discret, béjaune échappé pour la première fois du donjon paternel, le remette à sa place lestement, et se donne le malin plaisir de venger sur lui les défaites de ses compagnes, comme dans ce lied de Goethe :

Page 1