‹ Écrivains et poètes de l'AllemagneChapitre 43 sur 44 · W ÉCRIVAINS ET POETES · texte numérisé non relu

W ÉCRIVAINS ET POETES

M Je déaire qae ceci rette entre vous et moi. — Me répondrex-vous! Je voudrais bien savoir où vous êtes, ce que vous faites. Je vis pour la plupart du temps retirée à la cairpagne. Ma chère nièce, la fille de mon plus jeune frère, est auprès de moi. Elle a treize ans ; c'est mon amour et mon bonheur. Je vous tends la main; votre souvenir ne s'est jamais éteint en moi, et mon intérêt pour vous reste le même. Je fais des vœux pour votre vrai bonheur, et , tant que je vivrai, ne cesserai de prier pour vous. Fasse le ciel que votre âme s'unisse à la mienne! Mon Sauveur est aussi le vôtre; en dehors de lui, il n'y a ni salut ni félicité. Vous souviendrez-vous encore de moi! Je vous en prie, écrivez-moi deux mots, v

Puis en post-scriptum :

M Après être resté quelque temps sans m'écrire, vous me demandiez autrefois, dans une de vos lettres, de renouer le fil fie noire amitié, ajoutant qu'il n'y avait qu'une femme pour s'acquitter d'un pareil emploi. Eh bien ! le voilà renoué, ce fli , 6 Dieu ! et pnisse-t-il s'étendre jusque dans l'éternité ! — Adieu dotic, et ne méconnaissez pas mes intentions. »

Voici maintenant quelle fut la réponse de Goethe :

(' J'ai été sensiblement ému de recevoir un si doux souvenir de l'aiicienne amie de mon cœur, dont mes yeux n'ont jamais vu les traits, et cependant j'hésite et ne sais ce que je dois répondre. Permettez-moi de rester dans la généralité, puisque les conditions particulières^ nous sont réciproquement inconnues.

M Vivre loi^^ement, c'est survivre à beaucoup, aux amis, aux ennemis, aux indifférents, survivre aux royaumes, aux cités, même aux bois, même aux arbres que nous avons semés et plantés dans notre enfance. Nous nous survivons à nous-mêmes, et célébrons avec reconnaissance les moindres facultés qui nous restent du corps et de l'esprit. Tous ces biens périssables nous captivent, et, pour peu que nous ayons toujours devant les yeux l'élément éternel, le temps qui passe n'a plus prise sur nous. Vis-à-vis de moi-même et des autre?, mes intentions ont toujours été droites, et, dans tous les actes de mon existence, je n'ai jamais cessé de regarder là-haut. Vous et les vôtres en avez fait autant. Continuons de la sorte aussi longtemps que la clarté nous luit; pour les autres, un soleil aussi se lèvera; le jour viendra pour eux de s'y produire et de nous éclairer à leur tour.

« Croyez-moi , sur le chapitre de l'avenir restons tans inquiétude ! Dont le royaume de notre père, il y a plue d'une province , et lui , qui nous accorde sur la terre une hospitalité si douce, aura certainement pourvu à ce que là-bas tout soit bien. Peut-être alors nous sera-t-il donné, ce qui jusqu'à présent nous a manqué, de nous voir face à face, -et par là de nous aimer plus foncièrement encore. Souvenez- vous de moi en pleine confiance.

« Ce qui précède était écrit peu de temps après la réception de votre chère lettre, mais je n'osais vous l'envoyer, me rappelant avoir jadis, par une manifestation semblable, offensé à mon insu , et bien contre mon gré, vos nobles et dignes frères. Cependant, comme je relève aujourd'hui d'une maladie mortelle et reviens à la vie, je vous l'adresse, afin qu'elle vous annonce directement que le Tout-Puissant m'accorde encore de contempler la lumière ^e son divin soleil. Je fais des vœux pour qu'à vous aussi le jour soit favorable, et

que vous vous i^uveniez de moi avec tendresse, comme, de mon cà\4, je n'oublierai jamais ce temps dans lequel agissait, encore réuni, ce qui, plus tard, devait se sépu^r.

« Puisse txnn se retrouver dans le sein du Père tout* aimant!

« Votre sincèrement affeetionné,

M GOBTRE. I*

Weimar, 17 avril 1823.

Cette réponse, d*une si haute modération, où la dignité humaine touche en certains endroits à l'onction religieuse, est sans contredit le plus bel hommage que Goethe pût rendre à la mémoire de ses relations avec la comtesse. En effet, quiconque a pénétré un peu avant dans les secKts de cette organisation indomptable, quiconque n'ignore pas à quel point lui répugnaient les professions de foi de toute espèce, s'étonnera de la déférence, je dirai presque de la grâce avec laquelle il accepte la discussion. Évidemment, un prêtre n'en eût jamais tant obtenu, et nous devons voir là un des miracles qu'il attribue quelque part à ce don de faiblesse divine dont le mysticisme fait honneur aux femmes. Cependant, on l'aura remarqué, la politesse n'exclut pas les réserves, et si d'un côté il veut bien imposer silence, en faveur des circonstances, à l'esprit de révolte, à ces rumeurs prométhéennes qui grondent en lui chaque fois que la question métaphysique est agitée, de l'autre il n'accorde rien. Point de réticence, point de sarcasme ni de blasphème, mais aussi point de concession. Sa lettre est un chef-d'œuvre de diplomatie et de goût, et le dernier trait, espérons qu'il nous sera donné de nous voir enfin là-bas, en ramenant p^r une allusion ingénieuse le ton de la plaisanterie en si grave sujet, éloigne adroitement toute prétention au dogmatisme, et laisse aux choses je ne sais quoi de superficiel qui maintient les positions respectives sans que les plus rigoureuses bienséances en aient à souffrir. Pu reste, la lettre si touchante et si vraie de la comtesse ne demandait pas moins. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que ce dialogue aux portes du tombeau a de la grandeur et de la solennité. C'est en finir dignement. Cette amitié tout intellectuelle, contractée au matin d'une jeunesse poétique et chaleureuse, qui s'assoupit un moment sur le midi, puis reparaît unie et calme au seuil de l'éternité, vous rappelle involontairement ces eaux vives et bondissai\tes qu'on perd de vue au sortir de leur source, pour les retrouver ensuite, fleuves puissants et gêné-

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reux, au moment où la mer va les engloutir. Quel t|ue soit le jugement qu'on porte de cette correspondance, on ne saurait assister sans être ému à la crise suprême qui la dénoue, ^e mets ici à part toute question d'opinion religieuse, et prétends n'envisager que la grandeur morale des personnes ; assurément, deux êtres capables de se retrouver et de se quitter ainsi n'avaient pas commencé de la veille à prendre la vie sous son côté sérieux, et de pareils exemples de tenue et de dignité humaines sont bons à reproduire au temps où nous vivons.

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