BONNET, — AVOCAT, — TROIS
L'incident fut rapporté un peu partout, mais néanmoins il n'eut de suites désagréables ni pour le mari, ni pour la femme.
Un soir, dans son cabinet de la rue du Sentier, le grand avocat était seul avec sa femme. Il ne disait rien, se levait de temps en temps et se promenait d'un bout à l'autre de la pièce. Devant plaider le lendemain une affaire importante, il s'y préparait en réfléchissant beaucoup et en marchant, ce qui a toujours été un exercice excellent pour les orateurs du barreau ou de la tribune.
Ce silence prolongé ne satisfaisait pas du tout la curiosité de Mme Bonnet :
« — Mais, mon ami, vous ne dites rien ! « — Sans doute ; vous voyez bien que je travaille... »
Une heure après, le silence persistant, Mme Bonnet risque une nouvelle interpellation :
Le mari répond avec une certaine impatience et en insistant sur sa préparation.
La ripostejavait été faite d'une façon cette fois un peu sèche. Un silence complet s'ensuivit jusqu'à la fin de la soirée.
Mais Mme Bonnet ne pouvait pas en rester là. Avant de se retirer, elle se lève donc simplement, s'approche de son mari et lui dit :
« Alors, mon ami, vous leur direz donc tout cela ! Je vous en fais mon compliment, vous serez bien beau ; mais certes, je n'irai pas vous entendre ! »
M. Bonnet, je l'ai dit, habitait rue du Sentier ; il y occupait un corps de bâtiment formant hôtel entre cour et jardin, dans le fond de la propriété. Sur la rue, existait un autre corps de bâtiment qui rejoignait le premier : le cabinet de l'avocat se trouvait au point de jonction entre ces deux corps de logis. Celui sur la rue était occupé par un intime ami de M. Bonnet, M. Picot, grand-père de M. Georges Picot, aujourd'hui secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences morales et politiques.
Un jour — c'était en 1820 — dans cette maison, toujours si calme et si paisible, on entendit un cri terrible, un de ces cris déchirants qui percent les cloisons et retentissent d'étage en étage.
Etait-ce un appel désespéré ? Un crime peut-
être... On se précipite ; Mme Bonnet et ses jeunes enfants, M. et Mme Picot, tous se rencontrent dans l'antichambre et dans le cabinet de l'avocat, d'où le cri avait semblé partir. On trouve M. Bonnet calme, seul avec un visiteur aussi tranquille que lui. D'un geste, M. Bonnet rassure les siens et ses amis : « Ce n'est rien, dit-il, vous avez tort de vous émouvoir ainsi ; nous causions Talma, et moi » ; et du doigt, il montrait son interlocuteur, qui était en effet le grand artiste. « Il vient d'être admirable, ajouta-t-il, je vous raconterai ce soir la scène qu'il a jouée devant moi. »
Voici ce qui s'était passé. On répétait alors au Théâtre-Français la Marie Stuart (1), de M. Pierre Lebrun. Talma jouait le rôle de Leicester. Au cinquième acte, à la dernière scène, Leicester est seul avec un confident ; il vient de faire ses adieux à la reine, qui est livrée au bourreau. A l'instant du supplice, il devait dire six ou sept vers pour peindre sa douleur. Talma avait demandé à l'auteur de les supprimer. En un tel moment, soutenait-il, la passion, comme la dou-
( 1 ) Marie Stuart fut représentée, pour la première fois, le 6 mars 1820. Admirablement jouée par Talma et par MUe Duchesnois, la pièce alla aux nues.
leur, n'admettait qu'une expression se traduisant par un cri. C'était ce cri : Ah ! je meurs, que Talma avait poussé devant M. Bonnet, qu'il était venu faire juge de la question. Ce cri produisit à la scène — comme dans la maison de la rue du Sentier — un effet prodigieux.
M. Denormandie me permettra-t-il ici, une toute petite rectification ? A la scène, au dernier vers, au moment du coup fatal, Talma ne cria pas : A h ! je meurs ! Le A h ! eût été trop classique ; il devint, dans la bouche du grand tragédien, un Han ! qui sentait le bourreau. Ce terrible H an ! interjection inouïe en tragédie, préludait au Han d'Islande, de Victor Hugo, qui ne devait venir que trois ans plus tard,
M. Denormandie, dans ses Souvenirs, n'a eu garde d'oublier les hommes et les choses du théâtre.
C'était autrefois un commun proverbe de dire : « Ceci est à moi comme Paris est au Roi, » Rien
n'était moins exact ; Paris était au bourgeois, le théâtre surtout était son bien propre, sa chose. Il y était vraiment chez lui. On apercevait bien, à certaines places, quelques étrangers et quelques bonnes gens de province, Picards ou Bretons — rari nantes, — mais à peine quatre ou cinq sur cent. Aussi n'était-ce pas pour eux que jouaient les acteurs, mais pour les seuls Parisiens et principalement pour les habitués ; car chaque théâtre possédait les siens. M. Ernest Legouvé, dans ses Souvenirs de soixante ans, nous apprend que, de 1829 à 1831, il a vu soixante fois Othello, à la salle Favart. La première fois qu'il rencontra Lablache dans un salon : « Ah ! monsieur, lui dit le grand chanteur, je vous connais bien ! second rang du parterre, à la sixième place. Oh ! j'ai bien souvent chanté pour vous ! »
Tout cela est changé. Le théâtre, aujourd'hui, appartient aux étrangers et aux provinciaux, et le moment n'est pas loin où ils diront aux bourgeois de Paris :
La maison est à moi, c'est à vous d'en sortir. Mais y a-t-il encore des « bourgeois de Paris » ? Au temps passé, — vous vous en souvenez, monsieur Denormandie ? — on était bourgeois de Paris comme on était bourgeois de Chartres ou
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d'Orléans, parce que Paris n'était que la plus grande, la plus peuplée, la plus spirituelle des « petites villes ». En détruisant dans Paris la « petite ville », les chemins de fer ont tué, du même coup, le bourgeois.
Le 4 octobre 1831, dans le discours qu'il prononça en faveur de l'hérédité de la pairie, M. Royer Collard disait aux députés qui l' écoutaient : « Avant de faire un pas décisif vers la démocratie, dites, dites un long adieu à la liberté, à l'ordre, à la paix, au crédit, à la prospérité. » Le jour où la première locomotive amena dans Paris le premier flot de la province et de l'étranger, aux Parisiens qui s'applaudissaient de ce nouveau triomphe de l'industrie et du progrès, un homme qui aurait lu dans l'avenir, comme Royer-Collard, aurait pu dire à son tour : « Applaudissez, messieurs, mais sachez le bien : Ceci tuera cela. Dites adieu à ce qui a fait jusqu'ici la séduction, le charme, la physionomie propre de votre ville ! bourgeois, mes frères, dites adieu au bourgeois de Paris. »
Lorsqu'une famille est à la veille de s'éteindre, il arrive souvent que son dernier représentant résume en lui les traits et les caractères de sa race, les qualités des ancêtres. Le vieil arbre,
avant de tomber, se couronne d'une dernière et brillante frondaison. Ainsi en sera-t-il cette fois encore. A l'heure où la race des bourgeois de Paris va disparaître, il lui aura été donné de rencontrer un galant homme en qui revivent ses meilleures qualités. Si M. Denormandie doit être le dernier de ses représentants, il laissera d'elle du moins à nos fils une aimable et souriante image.
Si le spirituel auteur de Temps passé et Jours présents fréquentait beaucoup les spectacles, il était plus particulièrement un habitué de la Comédie-Française.
Trois de ses ascendants n'avaient-ils pas fait successivement partie du Conseil de ce théâtre ? C'est le 27 germinal an XII (17 avril 1804) que les Comédiens firent un acte qui, passé devant notaire à cette date, constituait le fait d'une société « entre MM. et Mmes les Comédiens Français ». En voici les trois derniers articles :
« Article 51. — Il y aura un Conseil de la Société.
« Article 52. — Le Conseil sera composé de jurisconsultes, avocats, notaires et avoués.
« Article 53 et dernier. — La Société nomme
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par les présentes, pour composer son Conseil, savoir :
« MM. Delamalle, de Sèze, Bellart, Bonnet, Denormandie. »
Les deux derniers étaient les deux futurs grands-pères de l'auteur de Temps fasse et Jours présents. Son père devint, à son tour, en 1815, membre du Conseil de la Société, et lui-même en a fait partie depuis 1852.
M. Denormandie est donc de la maison, il en est depuis l'an XII, et il a pu y recueillir de nombreuses anecdotes. Il en a aussi de très intéressantes sur Eugène Scribe. Orphelin de très bonne heure, Scribe avait été recommandé à son parent M. Bonnet, qui accepta d'être son tuteur. Naturellement, M. Bonnet voulut en faire un avocat et le fit entrer comme clerc chez un avoué, Me Guyonnet-Merville, dans l'étude duquel le futur auteur de la camaraderie ne brilla guère que par son absence. M. Denormandie a parlé tout à son aise de Scribe et de son théâtre, et il a donné de lui de très jolies lettres. La première de ses pièces qui ait eu un succès réel fut un vaudeville, fait en collaboration avec M. Poirson-Delestre, et qui avait pour titre : Une nuit de la Garde nationale,
On en a retenu ces couplets si roulants, si bien tournés :
Je pars ; Déjà de toutes parts La nuit sur nos remparts, etc., etc.
M. Denormandie, en deux endroits, donne cette pièce comme ayant été jouée pour la première fois en 1816. Il y a là une légère inexactitude. La première représentation est du 4 novembre 1815. La pièce avait été composée aussitôt après le second retour de Louis XVIII et les deux jeunes auteurs, très royalistes tous les deux, s'y étaient surtout proposés de faire applaudir le nom des Bourbons.
Dans son chapitre sur la seconde République, qui ne lui inspire, on le pense, aucune tendresse
— et pourtant elle valait cent fois mieux que la troisième — M. Denormandie parle de la Foire aux Idées, jouée sur le théâtre du Vaudeville, alors place de la Bourse, et dont les auteurs, MM. de Leuven et Brunswick, étaient affreusement réactionnaires. Ce « Journal- vaudeville »,
— c'était ainsi que l'affiche qualifiait ce factum mêlé de couplets, — eut quatre numéros différents. Une boîte placée sous le vestibule du théâtre appelait les tributs de mots ou de couplets
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que les amateurs voudraient fournir à la pièce. Les auteurs étaient du reste en fonds pour se passer des contributions du public. Le succès de la Foire aux Idées fut prodigieux et se maintint pendant près d'une année. « Le premier numéro, dit M. Denormandie, a dû être donné à la fin du mois de décembre 1848. Je ne puis pas préciser, parce que ce premier numéro est complètement épuisé et qu'il est impossible de le retrouver ; la seconde pièce a été jouée en 3 actes, le 22 mars 1849 '• la troisième en 3 actes, le 23 juin 184g ; la quatrième pièce, également en 3 actes, a été jouée le 13 octobre 184g. »
Plus heureux que M Denormandie, j'ai retrouvé le premier numéro de la Foire aux Idées. Il fut joué, non en décembre 1848, mais le 16 janvier 1849, un mois après l'élection du prince Louis-Bonaparte à la présidence de la République. J'en citerai une scène, celle de la France, qui était représentée par Mme Octave :
l'idée Allons, je vous fais mon compliment. Vous paraissez en pleine convalescence.
CAPITAL
Je vous ai vue bien malade !
FRANCE
Ils m'avaient tant affaiblie avec leurs quarante-cinq cent...
CAPITAL
Sues ?
FRANCE
Non...times. C'est la même chose. Oh ! j'ai eu de violentes crises.
CAPITAL
Voilà une cure qui fera la réputation du docteur qui vous soigne.
FRANCE
Un docteur... Mais j'en ai pris neuf cents !
CAPITAL
Diable ! c'est bien cher...
FRANCE
Hors de prix ! Vingt-cinq francs par visite !
l'idée Et ils vous en font une tous les jours !
FRANCE
Excepté les dimanches et les jours fériés... Mais je les paie tout de même...
l'idée Neuf cents médecins !... Que d'avis différents !
FRANCE
Je vous le laisse à penser...
Air du Fou de Tolède (Monpou) Les uns m'ont dit : « Pour donner à ta peine
Un lénitif, Viens avec nous, nous sommes de la plaine ; L'air est moins vif ! »
Je me plaisais assez dans leur campagne,
Mais sort fatal !
D'autres m'ont dit : « Viens, viens sur la montagne ! »
L'air m'a fait mal,
Oh ! ça m'a fait mal.
CAPITAL
Oui, ça suffoque un peu... Mais grâce au ciel, vous avez maintenant moins besoin de vos docteurs.
FRANCE
Oui, mais il paraît qu'ils ont besoin de moi... Ils se réunissent encore tous les jours, ils font des ordonnances...
CAPITAL
Et vous avalez les pilules ?...
FRANCE
Sans qu'ils prennent la peine de les dorer.
l'idée Mais puisque vous allez bien, il me semble...
FRANCE
Ils soutiennent qu'il y a encore quelques organes malades...
CAPITAL
Ah ! oui... les... choses organiques (i) ?... Et pensent-ils avoir bientôt fini ?
FRANCE
Oh ! deux ou trois ans encore !...
CAPITAL
Tant que ça ?
FRANCE
Par dévouement à ma personne Ils veulent rester à Paris.
CAPITAL
Mais ces braves gens, je frissonne, Vont avoir le mal du pays.
FRANCE
Aussi, moi qui suis bonne fille, Reconnaissante envers eux tous, Je voudrais leur dire, entre nous :
(i) Afin de s'éterniser, la Constituante de 1848 avait inscrit à son ordre du jour un certain nombre de lois, dites lois organiques, sur le Conseil d'Etat, sur les Elections, etc.
Allez revoir votre famille...
Allez-vous-en chacun chez vous.
CAPITAL D'ailleurs, ils peuvent être tranquilles sur votre compte... Ils vous laissent en bonnes mains.
FRANCE
Oui, j'ai choisi un intendant, un factotum, qui présidera à mes affaire-.
CAPITAL
Et vous avez confiance ?...
FRANCE
Oh ! il m'a été recommandé par quatre-vingtsix départements... Aussi, je le prends à l'essai pour quatre ans.
CAPITAL
Bravo !... Et quand il aura fait ses preuves,
quand il se sera montré économe, intelligent,
honnête et courageux ?
FRANCE, riant.
Je le renverrai... c'est l'ordonnance de mes médecins.
l'idée Mais celui qui lui succédera peut être un...
FRANCE
Oh ! c'est égal... Je l'accepterai tout de même.. C'est l'ordonnance de mes médecins.
Plus encore que le théâtre, le Palais était cher à M. Denormandie. Fils d'avoué, petit-fils d'un grand avocat, il a été lui-même le premier avoué de son temps. Aussi, que de curieuses anecdotes n'a-t-il pas recueillies sur les magistrats et les avocats de son temps, sur le président de Belleyme et le premier président Séguier, sur Chaixd'Est-Ange, Philippe Dupin, Paillet, Léon Duval, Plocque, Liouville, Emile OUivier, Lachaud. Dans ces souvenirs du barreau, Berryer tient naturellement la première place.
M. Denormandie était l'avoué de la famille d'Orléans, et, à la suite du décret de confiscation du 22 janvier 1852, ce fut lui qui, le 13 avril, en vertu d'une ordonnance rendue sur requête par M. de Belleyme, assigna l'administration des domaines devant le tribunal civil de la Seine.
L'affaire vint à l'audience du 23 avril. Berryer et Paillet plaidaient pour les princes. Je laisse ici la parole à M. Denormandie :
« Debout, agité par la responsabilité d'une pareille défense, Berryer parlait avec une grande animation, allant d'un bout à l'autre de la barre, dans le petit espace réservé à l'avocat qui plaide ; tout à coup, se tournant très vivement, plus vivement qu'il ne l'avait fait encore, il aperçoit de sa place même, par l'une des fenêtres de la salle d'audience, la Sainte-Chapelle. Une admirable inspiration s'empare de lui. Joignant les deux mains, il les tend dans la direction de la fenêtre, semble appeler la Sainte-Chapelle en témoignage, et s'écrie d'une voix forte, mais tremblante d'émotion :
« Ah ! murailles sacrées, qui depuis tant de « siècles écoulés, assistez aux grandes œuvres de « la justice, ah ! certes, vous n'avez jamais vu un « pareil spectacle : le droit méconnu, la propriété « violée, et par celui au nom de qui la justice se « rend en France !... »
« Personne ne se permit d'applaudir, car toutes les démonstrations sont sévèrement interdites dans les enceintes judiciaires ; mais l'auditoire composé de l'élite de la société parisienne était
frémissant. La plupart des hommes se levèrent ; dévorant l'orateur du regard, ils semblaient emportés par lui vers les régions supérieures où il venait d'élever le débat.
« L'impression était telle que l'un des magistrats (le vice-président), ne pouvant plus se contenir, dit assez haut pour être entendu des personnes assises au premier rang : « Dieu que c'est beau ! » J'en étais, c'est un témoin qui parle en ce moment.
« J'ai appartenu pendant quarante ans à la vie judiciaire, mais jamais je n'ai passé une pareille journée. »
Une autre fois, — M. Denormandie a omis de nous donner ici la date, mais c'était le 14 février 1868, — Berryer avait prononcé au Corps législatif un superbe discours sur la composition des tribunaux chargés de juger les délits de presse. Le lendemain, étant en conférence avec lui, M. Denormandie trouva l'occasion bonne pour lui exprimer toute son admiration. Le grand orateur accueillit ses éloges avec sa bonne grâce ordinaire ; M. Denormandie ajouta : « Et quand je pense que vous faites tout cela avec une si merveilleuse facilité ! »
A ces mots, Berryer se lève avec une véritable
impétuosité, s'avance vers son interlocuteur, lui serre le bras fortement et lui dit : « Mais, malce heureux, vous ignorez donc que ce discours « dont vous voulez bien me féliciter a exigé un « grand travail, une énorme préparation. Sachez « que lorsque j'ai à faire un discours, puisque a vous me parlez de la Chambre, je fais, je défi fais, je refais dix et vingt fois des notes que je « détruis successivement, et que ce n'est qu'après « un travail prolongé, que je suis à peu près sa- « tisfait du résultat auquel je suis arrivé. »
M. Denormandie termine ainsi ses intéressantes notes sur Berryer :
« Tout le monde sait qu'en ouvrant ses portes à Berryer, l'Académie française nommait l'Orateur, et alors, au début de son discours de réception faisant allusion à ce caractère spécial de son élection, il dit avec une modestie d'un charme infini :
« Je ne sais trop, messieurs, pourquoi vous « m'avez appelé dans votre illustre compagnie, « car je ne sais ni lire ni écrire.
« Ma citation n'est pas absolument textuelle, mais c'est bien la pensée qui a été exprimée. »
Non seulement la citation n'est pas « absolument textuelle » : elle est de tous points inexacte.
Berryer était aussi spirituel qu'éloquent. Il se peut donc fort bien qu'un soir, dans un salon, il ait dit avec son bon sourire : « Je ne sais par pourquoi ces Messieurs m'ont choisi, car je ne sais ni lire ni écrire. » Ce mot, en effet, lui fut prêté, longtemps avant le jour de sa réception (i) ; mais il ne pouvait pas, sans se moquer de ses confrères, le répéter devant eux, alors qu'il allait précisément prouver, en lisant son discours, qu'il était un lecteur incomparable. Il se garda donc bien de rien leur dire de semblable, et il commença en ces termes, pleins à la fois de modestie, d'élévation et d'éclat :
« Messieurs, en venant vous remercier, bien tard, d'un choix que je ne me sens pas capable de justifier ; en venant au milieu de vous prendre la place de M. de Saint-Priest, et rendre à sa mémoire un hommage qui devrait être digne de son esprit à la fois brillant, délicat et sérieux, je suis effrayé de mon propre dénûment et de ma faiblesse. Cette crainte qui n'a rien d'affecté, peut suffire à vous expliquer et vous faire excuser le long silence que j'ai gardé. Si je me suis arrêté devant les difficultés d'une tâche nouvelle pour
(i) Le 22 février 1855.
moi, ne croyez pas que j'aie méconnu le prix de vos suffrages ; je ne pouvais oublier ce que je vous dois et les secours qui me sont venus de vous durant quarante années de luttes soutenues à la tribune et au barreau. C'est grâce aux heureux emprunts que je vous ai faits qu'il m'a été permis d'aspirer à l'insigne honneur que vous m'accordez, et je peux dire comme l'avocat Patru, prononçant, devant l'Académie française le premier compliment qui lui ait été adressé : « Je « vous remercie, Messieurs, du profit que j'ai tiré « de vos enseignements et de vos exemples... « Que si tout me manque d'ailleurs, vous ne pouce vez pour le moins jeter les yeux sur une perce sonne qui eût ou plus l'amour des lettres ou « plus de respect et de reconnaissance pour cette « illustre compagnie. »
« J'ignore comment, en un jour de bataille, sous une attaque imprévue, au fort d'un vif engagement et devant son drapeau, un homme de guerre peut être inspiré par le souvenir des hauts faits des grands capitaines, ou par les savants écrits des hommes éprouvés dans l'art des sièges et des combats. Mais au sein des assemblées politiques, quand une nation, en possession de ses droits, travaille à garantir ses destinées par le
développement de son génie et de sa puissance, de ses besoins et de ses richesses, ou lorsque, durant les jours où s'ébranlent et succombent les pouvoirs qui l'avaient constituée, agrandie, honorée, elle cherche, inquiète, les sécurités de son avenir ; dans cette mêlée impétueuse des passions, des partis, des intelligences, des intérêts, je sais combien les méditations et les tra* vaux des écrivains contemporains, historiens, publicistes, philosophes et poètes prêtent sour dainement à l'orateur, ainsi qu'on l'appelle, de fécondes pensées et de puissantes paroles. »
L'éloquence académique compte-elle beaucoup de pages qui se puissent comparer à cellelà ?...
Ici ou là, j'aurais peut-être deux ou trois réserves à faire sur le livre de M. Denormandie, mais elles n'ôteraient rien à l'agrément de cet aimable volume. Il aura beaucoup de lecteurs, car il me semble bien qu'ils sont de plus en plus nombreux ceux qui aux Jours présents préfèrent le Temps passé.
Mars 1901.