‹ Écrivains étrangers (volume 2)Chapitre 2 sur 16 · A M. FERDINAND BRUNETIÈRE · texte numérisé non relu

A M. FERDINAND BRUNETIÈRE

EN TÉMOIGNAGE d'CNE ADMIRATION TRÈS RESPECTUEUSE

ET d'une très reconnaissante amitié

LE DERNIER METAPHYSICIEN ^

Frédéric Nietzsche a exercé et exerce encore sur toute la jeune génération des littérateurs et des artistes allemands une influence pour le moins égale à celle qu'ont exercée, en France, M. Taine sur les générations d'il y a vingt ans, et M. Renan sur les générations d'il y a dix ans. Feu Browning n'avait pas dans les pays de langue anglaise autant d'enthousiastes, ni d'aussi fervents, qu'en a trouvé l'auteur à^ Humain^ Trop Humain^ dans tous les lieux du monde où l'on comprend l'alle-

1. Je serais désolé qu'on prît ces quelques pages pour on résumé complet et définitif de l'œuvre philosophique de Nietzsche* Je n'ai eu d'autre ambition, en les écrivant, que d'attirer la cuiîosité du public français sur un des phénomènes intellectuels, à coup sûr, les plus singuliers de notre temps : sans compter que la personne de Nietzsche m'a toujours semblé infiniment plus intéressante que la série de ses doctrines. Et j'avoue qu'aujourd'hui encore cette personne m'apparait telle, ou à peu près,' que je l'ai naguère représentée dans les notes qu'on va lire. Quelque fortune qu'ait faite, chez nous et ailleurs, la théorie de ^^per-homme, je me refuse à y voir un dogme positif et sérieux ; ^' sous le merveilleux appareil de poésie dont elle se recouvre, ^* philosophie de Zarathiistra me touche surtout comme le suprê- ^^ et tragique effort d'un esprit avide de foi et de certitude, "^*is fatalement condamné à ne pouvoir que détruire.

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mand. Et si vous demandez à un jeune Allemand un peu instruit de vous nommer l'homme le plus remarquable de la littérature allemande contemporaine, il ne manquera pas de vous nommer celui-là.

En France, personne encore ne le connaît * ; mais j'ai la certitude que le jour où il y sera connu, son action sera aussi vive, et son renom aussi fort que dans les autres pays. Car la jeunesse française, mécontente des dieux qui ont suffi à aes aines, fispire vers un dieu inconnu; et personne n'a autant que Nietzsche les qualités qui conviennent pour remplir cet office. Il n'est pas impossible que ce singulier personnage prenne chez nous la place que n'ont su prendre^ malgré notre Sonne volonté à la leur offrir, ni Schopenhauer, qui adjoignait à ses paradoxes moraux une métaphysique trop hégélienne, ni Tolstoï, exigeant trop la mise en pratique immédiate de ses séduisantes théories, ni Ibsen, décidément incapable de préciser ce qu'il nous voulait. Tout ce qui nous a attirés depuis dix ans, tour à tour, vers chacun de ces trois maigres, on le retrouvera chez Nietzsche : sa doctrine est pessimiste autant que

I. On « coamtencé à le coxmaitre, depuis le temps déjà Mitim Qù ces aotes ont paru pour U pretnière fois. D'éloquents et sd>ijls comineataireft de MM. Schuré^ Henri Albert, et maiats autres^ ont î&itié le public français aux particularités de soa isuvre et de son caractère* Maïs le seal laoyen de le coaoaHf» tout à fait serait encore de le lire 2 et nous ne saurions trop souhaiter que M« Albert, le plus sarant et le plus passionné de nos iu«t£sckéens, nous offrît enfin une traduction de ses écrits principaux;

FREDéiUG NIETZSCHE

celle de Schopenhauer, anarchiste autant que celle de Tolstoï, et, pour la singularité et pour la nervosité) Ibsen est auprès de lui un petit garçon> J'ajoute que cette doctrine semble faite à dessein pour nous : car jamais il n'y eut doctrine philosophique plus claire, plus facile à comprendrez ni moins ennuyeuse. Mais tout ce que je dis là aurait besoin d'être prouvé, et je ne puis le mieux prouver qu'en essayant de donner une idée de Nietzsche et de sa doctrine.

Aucun écrivain allemand jamais n'a été moins allemand. Aucun n'a eu un goût aussi fin, aussi naturellement porté vers la mesure et la perfection formelle. Aucun n'a eu une aussi profonde horreur des dissertations. Développer un sujet pendant plusieurs pages a toujours été pour Nietzsche un exercice pénible. Qu'il s'efforce ou non de leur donner une apparence d'œuvres suivies, tous ses écrits ne sont que des recueils d'aphorismes. Il est clair que toute idée l'ennuie dès qu'il l'a considérée quelque temps. Mais aussi toutes les idées s'offrent à lui sous une forme brève, condensée, pour ainsi dire plastique. D'un bout à l'autre de ses écrits, ce ne sont qu'images : l'image est pour lui le mode naturel du raisonnement; et toujours une image très nette, très individuelle, [perçue dans sa forme ^to^x^

en même temps que dans sa valeur symbolique.

Nulle trace de sentimentalisme ; mais, au contraire, un sens constant de la réalité, un sens qu'on devine maladif, tant il est subtil, incapable de se satisfaire aux plus spécieuses illusions. Enfin, une ironie tout autre que chez les humoristes allemands : une ironie sèche, amère, cruelle, aussi parfaitement maîtresse d'elle-même que celle de Swift; et pas un moment elle ne s'arrête, s'attaquant sur tous sujets au pour et au contre, pareille à une façon de rictus perpétuel. Ni Heine, ni Schopenhauer, n'ont pratiqué à un tel degré ce ricanement, ni avec une obstination si constante. Comme Heine et comme Schopenhauer, Nietzsche a toujours haï et méprisé l'esprit allemand. « Les gens vraiment insupportables, dit-il, ceux dont les bonnes qualités elles-mêmes sont insupportables, ce sont les gens qui ont la liberté du sentiment) mais qui ne s'aperçoivent pas qu'il leur manque la liberté du goût et la liberté de la pensée : or, c'est précisément la définition que Gœthe, qui devait s'y connaître, a donnée des Allemands ». — « Le devoir de tout bpn Aile- ; mand, dit-il ailleurs, c'est de se dégermaniser. L'esprit des Allemands est bas de nature : leurs journaux et leur bière le maintiennent dans sa bassesse. » — « Depuis vingt ans, écrivait-il encore dans une lettre à un ami, l'Allemagne est en train de devenir de plus en plus pour l'Europe entière une école d'abrutissement : Vesprit allemand y est arrivé à sa ig\\i^ Vvaule perfection %.

Dans sa figure non plus, Nietzsche n'a rien d'allemand. Je Tai rencontré il y a quelques années dans, un hôtel de Tyrol, et jamais je n'oublierai Timpression qu'il m'a faite. Ses moustaches d'un noir foncé lui descendaient jusqu'au menton; ses énormes yeux noirs luisaient comme deux boules de feu derrière ses lunettes. Je crus voir un chat de gouttière; mon compagnon gagea que c'était plutôt quelque poète russe, voyageant pour distraire sa neurasthénie. Et nous fûmes tous deux stupéfaits quand on nous dit que c'était un Allemand, M. Frédéric Nietzsche, professeur de philologie à l'Université de Bâle,

C'est que, en effet, Nietzsche a beau être né en Saxe, l'Allemagne n'a été pour lui qu'une patrie d'occasion. De figure, de tempérament, de carac-» tère, il est tout slave. Son père, pasteur protes-? tant, était, je crois, d'origine polonaise ; mais il a plutôt, lui, le corps et l'âme d'un de ces nihilistes de l'extrême Russie qu'on voit dans les ro-» mans de Goncharof et de Tourguénef. Bazarof, du roman les Pères et les Enfants^ voilà son prototype, au physique et au moral. Comme Bazarof, il est né désenchanté de tout, avec un impérieux besoin de détruire, et un impérieux besoin de rire et de pleurer tout ensemble sur ce qu'il a détruit. Jamais il n'y a eu dans loule VYà^Xovt^ Ôl^

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là pensée humaine un aussi parfait tempérament de démolisseur, Non pas un sceptique^ qui refuse de rien prendre au sérieux ; mais plutôt un apô-* tre, un affolé de vérité qui, par instinct, court à tout ce qu'il voit comme à un autel, et qui toujours s'en retourne le sarcasme auxièvres et l'angoisse au cœur, désespéré d'avoir trouvé sur l'autel la statue d'un faux dieu. Dés les premières phrases qu'il a écrites, dans son livre sur VOrigine de la Tragédie, son tempérament de nihiliste s'est montré tout entier. A mesure qu'il s'efforçait de prouver une thèse, il en apercevait l'inanité; il s'élançait pour affii:mer et retombait sur une négation. Le tempérament de Bazarof : tous les désirs et l'impossibilité d'en satisfaire aucun, Fa vaine ambition de construire et le plus effectif pouvoir pour détruire.

Joignez à ce tempérament l'influence de l'éducation. Nietzsche n'est pas un philosophe de métier : longtemps il n'a connu de la philosophie que ce qu'il en a trouvé dans les auteurs grecs, dont il avait fait son unique étude. Sous prétexte d'apprendre, puis d'enseigner la philologie, il a passé toute sa jeunesse à s^imprégner du génie grec. Platon et les épicuriens surtout l'ont passionné : Platon a répondu à son besoin naturel d'images et de poésie ; et les épicuriens ont achevé de tarir en lui les sources de toute illusion.

Wagner et Schopenhauer sont venus ensuite,

dont l'action a continué, sans doute, celle de Pla-

ion et des épicuriens. Wagner a exalté chez le

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jeune philologue la sensibilité nerveuse; Schopenhauer a fortifié sa méfiance à l'égard des hommes et des choses.

Et, peut^tre à la suite de Schopenhauer, Nietzsche s'est mis alors à explorer la littérature française du xvii* et du xvin® siècles. Tout de suite il s'y est senti à son aise. Son éducation grecque l'avait initié à la sobriété et à la pureté de notre esprit classique. Racine, Pascal, La Rochefoucauld et Voltaire, sont apparus à cet Allemand comme des parents enfin retrouvés. 11 les a lus, relus, appris par cœur ; et après eux il a voulu connaître tout le reste de la famille, si bien que peu d'hommes en France ont pratiqué autant que lui tous les petits moralistes des deux derniers siècles. Sans cesse, dans ses livres, il les cite, les prend à témoin. Ecoutez-le : « La Rochefoucauld, La Rruyère,FontenelIe (dans ses Dialogues des morts)^ Vauvenargues et Chamfort sont les successeurs directs de l'esprit antique. Chacun de leurs livres contient plus de pensées réelles que tous les livres réunis de tous les philosophes allemands... Et Schopenhauer serait digne de leur tenir compagnie, si son sens naturel de la réalité n'était caché sous la peau d'emprunt de sa métaphysique ».

Voilà de quels éléments s'est formé le cerveau de Nietzsche. Et au moment où, vers la trentecinquième année, ce cerveau ainsi approvisionné s'apprêtait enfin à créer à son tour, le corps qui le soutenait a commencé de se détrac^w^t, L^

malheureux Nietzsche s'est vu obligé de quitter sa chaire de l'Université de Bâie. Ses^ yeux, ses énormes yeux ronds, lui refusaient leur service. Ses nerfs s'irritaient au moindre mouvement. Il était pris d'une espèce de frisson qui hérissait ses cheveux sur sa tête. Les voyages, les séjours dans le Midi, à Nice et àSorrente, échouèrent à remettre en ordre cet organisme trop surmené. L'agonie a duré dix ans, jusqu'au jour où le dernier reste de raison s'en est allé; et c'est pendant ces dix ans d'agonie que Nietzsche a écrit toute son œuvre philosophique. On ne s'étonnera pas, après cela, de la trouver un peu maladive, un peu malsaine aussi et profondément triste, avec la fausse gaieté d'un mauvais rire nerveux.

Que l'on imagine un homme outillé de cette façon; et qu'on se l'imagine formant, à trente-cinq ans, le même projet qu'avait jadis formé Descartes, le projet de passer en revue l'ensemble complet des idées, des émotions et des actions humaines. Tel a été le but de Nietzsche. Il a voulu rassasier sa faim de certitude; et pour assurer à sou système futur une base solide ^ il a examiné tour à tour chacun des objets qui peuvent occuper l'esprit humain.

Il a tout examiné : il a exploré tous les systè-

mes de métaphysique, tous les systèmes de morale, toutes les théories politiques, toutes les sciences, toutes les religions. Il a analysé Tamour, l'amitié, les sentiments esthétiques. Il a traversé tous les domaines de la pensée : il allait de l'un à l'auj^re, le bâton à la main et la besace sur le dos, sans autre désir que de découvrir une vérité certaine. Lui-même s'est comparé au cynique qui courait en plein jour avec une lanterne, cherchant un homme. « Mon malheur, disait-il, est que je ne puis même pas trouver une lanterne ».

Ainsi il allait : chacun de ses volumes est le récit d'un de ces voyages à travers les choses humaines. Il allait cherchant la vérité, tout à l'espoir d'édifier enfin quelque part un beau palais indestructible. Et à mesure qu'il avançait, il détruisait tout sur sa route. Jamais il n'y a eu un tel dévastateur. A droite et à gauche, il a touché à tout ; nulle part il n'est passé sans faire le désert. L'antithèse après la thèse, la réfutation après la démonstration, il les a cassées en morceaux, et il nous a montré en ricanant que le dedans était creux. C'est le nihiliste de la philosophie. Gorgias, Pyrrhon, Hume, M* Renan, sont des dogmatiques auprès de lui.

Voici, d'ailleurs, sa profession de foi. C'est un des passages les plus obscurs de son œuvre, mais aucun n'exprime* mieux l'étonnant mélange de besoin de croire et d'impuissance à croire qui fait le fond de cette âme malade.

Le vieillard, à PyfTkon. — Tu veux oser cette elme inouïe, d'instruire les hommes l Où est la garantie que tu leur offres ?

Pyrrhon. -r- La voici. Je veux mettre les hommes en garde contre moi-même, je veux révéler tous les défauts de ma nature, et étaler à nu, devant tous, mes contradictions et ma sottise. « Ne m*écoutez pas, dii*ai-je, aussi longtemps que je ne serai pas devenu plus petit que le plus petit d'entre vous ».

Le vieillard. — C'est trop promettre : tu entreprends là une charge trop lourde.

Pyrrhon. — Eh bien ! cela aussi je le dirai. Plus sera grande mon indignité, plus on se méfiera de la vérité qui sortira de ma bouche.

Le vieillard. — Veux-tu donc enseigner la méfiance à l'égard de la vérité ?

Pyrrhon. — Une méfiance comme jamais encore il n'y en a eu, la méfiance à Tégard de tout et de tous. C'est le seul chemin vers la vérité- Ne croyez pas que cette voie conduise à des arbres fruitiers et à de belles prairies. Vous trouverez çà et là de petits grains tout durcis : ce seront des vérités. Pendant des dizaines d'années, il vous faudra ramasser des poignées de mensonges, pour ne pas mourir de faim. Et si vous semez ces petits grains que vous aurez trouvés, alors j^ni-èire^peut-être, récolterez-vous un jour une moisson. Mais c'est ce que personne ne peut vous promettre sans être un fanatique.

Le vieillard. — Ami, ami, mais tes paroles aussi sont d'un fanatique !

Pyrrhon. — Tu as raison. Je veux me méfier de toutes les paroles.'

Le vieillard. — Mais alors tu en seras réduit à te taire?

Pyrrhon. — Je dirai aux hommes que je dois me taire, et qu'ils doivent se méfier de mon'^silence.

Le vieillard. — Ainsi tu recules devant ton projet ?

Pyrrhon. — Au contraire, tu m'as montré la porte par où Je dois passer.

PRÉDéaiG NIETZSCHE l3

Lb TiciLLàRD. — Je ne sais pas^alors, si nous nous com-. j^nons bien?

Pyrrhon. — Il est fort probable que non.

Lb viEiLLUiD. — Pourvu seulement que tu te comprennes toi-4nêmeI

{Pyrrhon s^agite et rii).

IM VIEILLARD. — Ah! ami, de te taire et de rire, est-ce mainteiiant toute ta philosophie ?

Ptrrhon. — Ce ne serait pas la plus sotte.

Voilà, — n*est-ce pas? — de singuliers raffinements de scepticisme ; et Ton peut d'avance imaginerîes résukats que donnera une enquête philosophique entreprise avec de pareilles dispositions.

« Au commencement était le non-sens ; et le non-sens venait de Dieu, et le nonnsens fut Dieu. » C'est Nietzsche tni-méme qui a résumé dans cette formule révolution de l'univers. « La philosophie, ditnil ailleurs, se trouve maintenant ramenée au point eà elle était il y a deux mille ans : elle est obligée d'expliquer comment les choses naissent de leur contraire, par exemjJe le mouvement de l'inertie, la raison de l'irrationnel, la logique de l'iltogique, l'altruisme de l'égoTsme, la vérité de l'erreur : problème que pendant deux mille ans les métaphysiciens ont trouvé plus éommode de nier.é. » Et quand la métaphysique serait parve*

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nue à définir la chose en soi^ ce serait encore comme si elle n'avait rien fait. « Ce n'est pas le monde en sdi\ c'est le monde en tant que représentatîon^ donc en tant qu'erreur, qui a de l'intérêt pour nous. Connaître la chose en soi nous importe aussi peu qu'il importe peu à des passagers qui se noient de connaître la composition chimique de l'eau de mer. »

La métaphysique est une illusion : elle a pour origine « un malentendu sur le rêve, où nous croyons découvrir la possibilité d'un monde différent de celui de la veille ». Mais elle est une illusion nécessaire, inévitable. « Le jeune homme a besoin de la métaphysique pour se sentir irresponsable, et pour trouver le courage de s'intéresser aux choses... »

La métaphysique est Une illusion : la science en est une autre, plus misérable encore. Les diverses parties de la science peuvent paraître sérieuses et utiles : l'ensemble s'appuie sur l'absurde, et personne ne peut dire à quoi il sert* Si la métaphysique est née du rêve, la science a pour origine une duperie optimiste ; « la croyance dans la valeur de la logique et dans l'utilité de la connaissance. »

Reste la religion. « Ces fausses affirmations des prêtres, qu'il y a un Dieu qui exige de nous le devoir, qui observe nos pensées et nos actes, qui dans tous nos malheurs ne cherche que notre bien : comme on aimerait à échanger cela contré des vérités aussi salutaires et aussi consolantes

que ces erreurs î Maïs c'est l'élément tragique de notre destinée, que de telles vérités il n'y en ait pas ; notre tête et notre cœur sont désormais trop imprégnés du désir de la vérité pour croire à la religion et à la métaphysique, et d'autre part notre désir de vérité ne sert qu'à tarir en nous toutes les sources de satisfaction. » La foi religieuse, au surplus, n'a jamais existé : « Si l'humanité avait cru un seul jour aux dogmes religieux, à la justice de Dieu, au péché, à la possibilité d'une damnation éternelle, tous les hommes seraient aussitôt devenus prêtres, apôtres, ou ermites.. # Le christianisme a voulu empêcher les hommes de se mépriser les uns les autres en leur enseignant que tous étaient également pleins de péché ; mais chaque homme en a simplement tiré la conclusion qu'il n'était pas plus pécheur que les autres. »

Et voici où nous en sommes de la question religieuse :

« Un matin les prisonniers entrèrent dans le préau où on les faisait travailler ; le gardien n'y était pas. Les uns se mirent au travail malgré cela, par habitude ; les autres restèrent immobiles eit embarrassés. Alors, il y en eut un qui s'avança et qui dit : «Travaillez ou ne laites rien, cela « i'evient au même : le gardien de la prison connaît vos « crimes secrets et va bientôt vous châtier. Mais écoutez : « je ne suis pas Fun de vous, je suis le fils du gardien de « la prison. Je puis, je veux vous sauver, mais seulement « ceux d'entre vous qui croiront que je suis le fils du gar- « dien de la prison ». Après un silence, un vieux prison*

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nier demanda : < Mais en quoi cela peut-il importer que « nous croyions ou non à ce que tu dis ! Si tu es vraiment « le ûis du gardien, sauve-nous tous... — Et moi, dit un « jeune prisonnier, je ne crois pas à ce qu'il prétend : c'est « une idée qu'il s'est fourrée dans la tête. Je parie que « dans huit joars nous serons encore ici, et que le gardien « m sait rien. *- Et s'il a jamais su quelque chose, mainte tenant il ne sait plus rien, ajouta un prisonnier qui « venait d'entrer dans la cour. Le gardien ne sait plus « rien, car il vient de mourir. — Holà, holà î s'écria-t-on, « eh! bien, seigneur fils, où en es-tu de ton héritage? « Sommes-nous par hasard maintenant tes prisonniers à « toi ?» — Celui qu'on interpellait ainsi répondit douce^ ipent : « Je vous l'ai dit, je rendrai la liberté à ceux qui « croiront en moi ». Mais les prisonniers, après avoir pour toujours cessé de rire, haussèrent les épaules et s'écartèrent de lui ».

Ce qu*on appelle les sentiments itlorau^, ndil plus, n'inspirent pas une grande confiance à notre phiIosophe.il partage sur ce sujet les idées de La Rochefoucauld et des moralistes français, qui, dit-il, € tirent toujours dans le noir, mais dans le noir de la nature humaine ».

La morale, suivant lui, est un mensonge « nécessaire pour tenir en respect la bête qui est en nous, et qui sans cela nous mangerait ». Mais la Oiorale est un mensonge : elle a pour bases tour à tour la peur, respérance, Tintérêt et la vanité.

FRÉDJERIG NIETZSCHE 17

La conscience est une commodité ; c'est un prétexte que nous nous sommes créé pour ne pas recourir à notre raison.

Voici, par exemple, la compassion. « Montrer de la compassion à quelqu'un, c'est montrer qu'on a cessé de le craindre, qu^on n'est plus sur le même niveau que lui, en un mot, qu'on le méprise. Je ne comprends pas pourquoi l'humanité en est venue à estimer autant qu'elle fait la compassion, 'comme aussi le désintéressementi qui, à l'origine, était universellement méprisé... Quand un homme est honoré et que sa digestion va bien, la compassionlui devient un sentiment naturel... Pas plus que la méchanceté, la compassion n'a autrui pour objet : il y a peu de sentiments d'un égoïsme aussi banal... Gardez-vous d'être malade trop longtemps ou trop souvent : car la compassion des spectateurs ne tardera pas à s'impatienter, et chacun aura naturellement l'idée que vous méritez bien d'être malade. »

La reconnaissance ? C'est « une forme adoucie de la vengeance ». En rendant un service, le bienfaiteur s'est fait supérieur à celui qu'il a obligé : celui-ci reprend sa supériorité par l'effort de la reconnaissance.

Le sacrifice? « Vous prétendez que le signe d'une action morale est le sacrifice ? Mais montrez-moi une seule action qui ne soit pas un sacrifice, le sacrifice de ce qui nous plaît moins à ce qui nous plaît davantage?... »

L'humilité ? « Celui qui s'abaisse «era éieoé^

dit saint Luc ; non, mais celui qui s'abaisse dé' sire être éleoé, »

L'égoîsme est la seule loi de la nature humaine. C'est lui qui est le fondement de tous les préju- .gés moraux. La véracité, par exemple, ne nous apparaît comme une vertu que parce qu'elle est plus facile à pratiquer que le mensonge. « Chacun de nous blâme ou loue, suivant que Tune ou l'autre de ces choses sera plus capable de faire valoir sa force de jugement... L'homme le meilleur se fâche si on lui démontre qu'il s'est trompé en accusant quelqu'un de sottise ou de méchanceté... Les hommes éprouvent delahonte, non pas quand ils ont des pensées honteuses, mais quand ils se représentent qu'on les soupçonne d'en avoir... La fidélité aux personnes est une affaire de mémoire ; la compassion est une £^ffaire d'imagination. »

Ce qui tient lieu de sentiments désintéressés, c'est la forme suprême de l'égoîsme, la vanité. « La vanité est la peau de l'âme ; elle sert à cacher aux yeux d'autrui la misère qui est au fond de chacun. »

Et voici le tableau complet de l'activité humaine : « On ne risque guère de se tromper en attribuant les actions extrêmes à la vanité, les actions moyennes à l'habitude, les petites actions à la peur. » •

On devine qu'une pareille conception de la nature de l'homme ne devait pas conduire Nietzsche à respecter beaucoup l'amitié ni l'amour.

■WiT

Va à l'ouest, j'irai à Test : c'est seulement à cette condition que l'amitié est possible. — La véritable amitié suppose qu'on estime son ami plus que soi-même, qu'on l'aime moins que soi-même; et encore faut-il se garder de l'excès d'intimité, car alors cet équilibre se rompt et l'amitié est en péril. — 11 ne faut point parler de ses amis, sans quoi le sentiment de l'amitié s'écoulera en paroles... Il n'y a d'amitié possible qu'avec un homme occupé : car l'homme inoccupé se mêle des affaires de son ami et devient très vite gênant.

Le monde est une île qu'habitent les anthropophages. Si tu vis seul, il te faudra te manger toi-même ; si tu vis parmi les hommes, les hommes te mangeront. Choisis,

Et voici le choix le plus sage :

De rester immobile à l'écart de tous et de penser le moins possible: c'est le meilleur remède pour toutes les maladies de l'âme ; c'est dur au début, maison s'y fait.

L'amour ne vaut pas mieux que l'amitié :

D'où naît le profond amour d'un homme pour une femme ? Non pas, en vérité, de la seule sensualité, mais de ce que l'homme trouve en même temps dans une femme la faiblesse, le besoin d'aide et le sentiment de la supériorité; il éprouve alors, au même instant, un mélange de pitié et d'humiliation qui est la source de l'amour. — Les fiancés s'entraînent à aimer leurs fiancées parce que cela leur rend plus commode de bien faire leur cour : tels les chrétiens qui se forcent à croire, parce que cela leur facilite les actes extérieurs de la foi. ^ Les femmes aiment les hommes de telle façon qu'elles voudraient les garder pour elles seules; et cependant elles les montrent, parce que leur vanité est plus forte que leur amour*

Nietzsche, d'ailleurs, a sur la femme à peu près la même opinion que Schopenhauer.Mais avec son besoin maladif de vérité exacte et complète, il prend toujours soin d'établir, sur ce sujet comme sur tous, le pour et le contre»

Rien ne vaut, dit-il, pour guérir un homme du mépris de soi-même, comme d'être aimé par une femme intelligente. — C'est, dit-il ailleurs, une preuve étonnante de la supériorité intellectuelle de la femme, que la femme ait toujours su se faire nourrir par l'homme. La femme a spéculé sur la vanité de l'homme. Sous prétexte de lui laisser le commandement, elle lui a laissé la peine et la responsabilité.

Les mères s'aiment dans leurs iils. Telle mère souhaite de voir son fils heureux, telle autre de le voir malheureux : il s'agit avant tout, pour elles, de montrer leur bonté de mère.

Tout ce qu'ils apprennent ou éprouvent de nouveau, les hommes s'en font un instrument ou une arme ; les femmes s'en font tout de suite une parure.

L'éternité de l'amour est une illusion ridicule :

L'homme ne peut promettre que des actions et non pas des sentiments. Et ainsi l'on ne peut promettre que les apparences extérieures de l'amour.

Enfin voici la façon toute pratique dont Nietzsche considère le mariage :

Le mariage d'amour, dit-il, a la déraison pour mère et le besoin pour père... La seule question que l'on doive se

poser, ayant de se marier, est celle-ci : « Crois-tu que tu auras de quoi causer indéfiniment avec cette fenmie? > Car tout le reste est passager, et quand le reste a passé, il faut encore avoir de quoi causer. »

Je voudrais pouvoir citer encore quelques-uns des jugements de Nietzsche sur Tart et la politique.

L'art, Tappréciation des artistes ou de leurs oeuvres, a toujours tenu dans ses écrits une place considérable. J'ai trouvé, par exemple, éparse à travers les dix volumes de ses écrits, la meilleure histoire de la musique que peut-être on ait faite* Sur le style, « qui devient le grand style quand il renonce à étonner », sur Tutilité des trois unités pour la profondeur de l'analyse, sur le danger de l'étude des langues vivantes et la nécessité de l'élude du latin, Nietzsche est le seul Allemand qui ait dit des choses claires, sensées, mais tout à fait contraires au goût allemand et conformes à notre goût français. Je ne puis, d'ailleurs, le mieux comparer qu'à ces Canadiens qui ont gardé la langue française d'avant 1770. Nietzsche s'çst véritablement assimilé toutes les façons de penser françaises du xviii® siècle. N'a-t-il pas osé affirnier que Racine créait des caractères plus vivants que Shakespeare, que l'aTC;\v\l^ç.\.w\^

était un art dont l'humanité avait perdu le sens (la pierre, dit-il, est devenue plus pierre qu'autrefois) ? Et n'a-t-il pas enfin soutenu à mainte reprise que la littérature et l'art de l'Allemagne étaient une littérature et un art d'imitateurs maladroits ?

Mais tout cela est de la critique. L'esthétique de Nietzsche, comme sa métaphysique et sa morale, n'est qu'une série de négations. « Le sentiment artistique, d'après lui, naît parfois du plaisir de comprendre la pensée d'autrui ; d'autres fois, l'œuvre d'art rappelle aux hommes des impressions agréables, ou encore des impressions pénibles heureusement écartées. Ou bien on aime dans l'art l'excitation artificielle et sans danger qu'on y trouve, ou bien encore on y aime l'ordre, la symétrie, dont on a éprouvé l'heureux effet dans la vie.., etc. » Mais toujours le plaisir de l'art est un plaisir tout égoïste, et motivé par des raisons qui n'ont rien d'artistique... « Il y a d'ailleurs, dit Nietzsche, deux espèces de besoins d'arl, et, par suite, deux sortes d'art. Certains hommes demandent à l'art d'accentuer en eux le sentiment de leur existence ; d'autres lui demandent de le leur faire oublier. »

Ce qu'on appelle l'inspiration est une mystification ingénieusement entretenue par les artistes. En réalité, l'imagination produit sans cesse un mélange de bon, de médiocre, et de mauvais, et la faculté critique ne cesse pas un instant de fonctionner. Parfois seulement des idées se trou-

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vent avoir été longtemps retenues au fond de' l'esprit, et tout d'un coup elles jaillissent en un flot abondant ; la même chose arrive pour les vices et les vertus, qui ont aussi de ces élans après une contrainte. Mais ce sont des idées entassées qui se débondent, et non pas le fait d'une inspiration d'en haut.

Le culte de l'humanité pour le génie vient de ce que, par vanité, les hommes attribuent une grandeur surnaturelle à des œuvres qu'eux-mêmes se sentent incapables de créer. Nous ne voulons pas convenir qu'un homme ait pu produire ce que nous-mêmes ne. pourrions produire : et de cet homme nous faisons un dieu, pour sauvegarder notre amour-propre.

La soi-disant création de caractères, la soi-disant nécessité, dans une œuvre d'art, la soi-disant perfection, autant de notions que nous avons imaginées pour nous tromper nous-mêmes sur l'origine toute égoïste et toute conventionnelle du sentiment artistique.

Si encore ce sentiment pouvait remplir le rôle pour lequel nous l'avons inventé I Mais dans le domaine de l'art comme dans tous les autres, c'est à la désillusion que mènent tous les chemins. « Il en est des œuvres d'art comme du vin. Et pour le vin, il vaut mieux n'en avoir pas besoin, boîre de l'eau, et trouver toujours dans son âme le secret de changer l'eau en vin. »

Ai-je besoin, après cela, d'analyser la politique de Nietzsche, ou plutôt de dire \a ^a\^wt ^V

Fintérét qa'il attache aux diverses doctrines politiques ? L'humanité prise en niasse, d'ailleurs, ne lui inspire pas grande confiance. € Inutile d'es* pérer qu'on amènera les masses à chanter hosanna, dit-il, si l'on n^entre pas dans la ville monté sur un âne, »

Monarchie, démocratie, propriété, socialisme, autant d^absurdités. Sur le socialisme, Nietzsche a des raisonnements admirables. € Les socialis-* tes, dit-il, se divisent en deux groupes, ceux qui veulent le gâteau pour eux-mêmes, et ceux qui le veulent pour leurs enfants. Les premiers peuvent toujours se laisser corrompre ; mais les seconds sont infiniment dangereux, parce qu'ils s'imaginent être désintéressés. »

«Vaines sont toutes les recherches de l'homme, qu'il cherche le bonheur ou la vérité. » L'homme qui réfléchit s'aperçoit qu'il se trompe toujours, quoi qu'il fasse ou qu'il pense. « El qu'est-ce au surplus que les opinions humaines ? Les uns tiennent à leur opinion parce qu'ils s'imaginent l'avoir inventée, les autres parce qu'ils se sont fatigués pour l'acquérir ; tous donc par vanité. »

Et la conclusion pratique de toute cette philosophie ? Ce n'est pas à coup sûr l'action ; toute action est une mauvaise action. Ce n'est pas la poursuite du plaisir : où poursuivre une telle chimère ? Et ce n'est pas non plus le renoncement ; « L'homme qui s'est délivré de ses passions ressemble à un colon qui a arraché du sol les matura/^es racines : mais il n'a rien à semer, sur le

terrain qu'il a défriché, et aussitôt y poussent les herbes folles et les chardons... Celui qui renonce aux biens de la terre s'aperçoit tôt ou tard qu'il a fait un marché de dupe ; au lieu d'avoir été sage , il a simplement laissé prendre par son voisin la part de jouissances qui lui revenait dans la vie. »

Rien, il n'y a jamais rien eu, il n'y a rien, et jamais il n'y aura rien : tellç est en une phrase la philosophie de Nietzsche. Mais je m'aperçois que mes citations, prises d'ailleurs un peu au hasard dans le livre le plus typique de l'étonnant philosophe, Menschliches^ AllzumenschlicheSy {Humain^ trop humain /), ne peuvent en aucune façon donner l'idée de sa doctrine. Chacune des réflexions que j'ai traduites, mes lecteurs l'ont vue déjà dans la Rochefoucauld, dans Helvétius, dans Stendhal ou dans Schopenhauer pour ne rien dire des poètes grecs, comme Théognis ou Euripide, que Nietzsche a tant pratiqués. Et vraiment son originalité n'est point dans l'invention de ses idées, mais dans ce que, seul de tous les philosophes, il a donné à toutes ses idées une même direction, portant sa négation sur l'ensemble des occupations humaines, sur le pour et le contre, de façon à ne plus laisser un seul point

fc:

OÙ l'on puisse rattacher une croyance ou une certitude. J'imagine que Pascal aurait aimé une philosophie comme celle-là : il y aurait trouvé la préface qu'il désirait à sa théologie.

A Nietzsche aussi, cette philosophie est toujours apparue comme une préface, qui devait le conduire à une doctrine positive. Tous les jours de sa vie, le malheureux s'est imaginé qu'il était enfin guéri de l'erreur et de l'incertitude ^ « J'enterre ici mes doutes passés, pour pouvoir désormais aller sans entrave dans la voie enfin découverte » ; voilà ce. qu'on est assuré de lire en tête de tous ses écrits. L'angoisse que donne, même aux plus blasés, son effrayant nihilisme, il a dû l'éprouver lui-même aussi longtemps qu'il a eu sa raison. r4'est cette angoisse qui, peu à peu, lui a rendu impossibles toute société, c'est elle qui l'a chassé dix ans de pays en pays. Un jour enfin, ses amis ont pu croire qu'il était vraiment guéri : il publiait un livre. Ainsi a parlé Zarathustra^

1. Une des plus mémorables, parmi ces guérîsons de Nietzs* che, est sa guérison du wagnérisme, dont il avait été l'un des premiers et des plus ardents fanatiques. Sa brochure, le Cas Wagner,a. déterminé dans la jeunesse allemande un curieux mou vementde réaction contre les théories, sinon contre la musique, du maître de Bayreuth, Inutile d'ajouter que, après avoir accusé Wagner de rendre la composition musicale impossible à Ses suc. cesseurs en faisant produire à tous les artifices du métier leur maximum d'effet, Nietzsche se retourne dans sa brochure contre les antiwagnériens, proteste de son mépris pour tous les musiciens contemporains qu'on a prétendu opposer à Wagner^ et affirme que, sans Wagner, la musique n'en eût pas moins été couâsjnnécà périr, dans l'état nouveau de la société.

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OÙ les idées étaient obscures et fantasques, mais aussi, autant qu'on pouvait en comprendre l'intention, affirmatives.

Pat» dessus la médiocre humanité présente, par dessus notre misérable vie de petits vices et de petites vertus, il y développait, en des termes tout parfumés de fraîche poésie, l'idéal d'une humanité, d'une vie supérieures. Avec une éloquence à la fois joyeuse et désespérée, et qui fait pour moi de ce livre le plus beau poème de la prose allemande, il y invoquait l'avènement du superhomme, de l'être intelligent et fort qui viendrait délivrer le monde de sa dégradation, résultat de tant de siècles de morale et de religion. Certes, là encore, l'élément négatif dominait : et, tout en y raillant plus cruellement que jamais l'humanité et la vie d'à présent, Nietzsche y prenait encore prétexte de son attente du super-hortïme pour accabler des plus féroces moqueries les scepti" ques, les pessimistes, les nihilistes, de telle sorte qu'il ne restait plus littéralement homme ni chose, en le comptant lui-même, qui obtinssent grâce devant lui. Mais ce Zarathustra n'en attestait pas moins, au total, un sérieux effort pour construire, après dix ans d'acharnée destruction: et les amis de Nietzsche pouvaient enfin s'attendre à le voir réellement guéri.

Hélas 1 ils ne tardèrent pas à comprendre de quelle nature était cette guérison ! Quelques mois après la publication de Zarathustra, Nietzsche fit savoir à ses correspondants que « décidément

ç*était lui qui avait créé le monde ». Et il était encore tout à la joie de cette découverte, lorsqu'on renferma dans une maison de santé.

II avait lui-même remarqué, dans un de ses livres, que la civiIi3ation moderne, en multipliant les objets de la connaissance, affinait jusqu'à le déséquilibrer le système nerveux : « de sorte, disait-il, qu'il viendra un jour où l'œuvre du progrès sera enfin achevée, mais ce jour-là aucun homme n'en jouira, car tous les hommes seront fous, ♦ Personne d'ailleurs n'a autant exalté la folie, personne ne l'a aussi constamment invoquée,, comme le seul refuge contre la terrible vision du néant universel.

Ce refuge lui est désormais assuré : et je sais plus d'une âme pareille à la sienne qui sincèrement lui envie de l'avoir trouvé. Mais peut-être lui-même, pendant ce temps, s'aperçoit-il, le malheureux, qu'il s'est une dernière fois déçu, et qu'il n'y a point dans la vie de refuge contre la vie ! « Quand une fois un homme a pris goût à souffrir, c'est un goût que rien désormais ne peut lui faire perdre, pas même la folie, pas même la mort, peut-être !»

Novembre 1891,

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