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petites maisons alignées, çà et là faisait scintiller quelques-uns des petits carreaux des fenêtres à guillotine.
La ville mignonne et souriante ne se donnait point des airs de défier l'Océan; mais elle le regardait gaîment, sans peur, retranchée derrière sa vaste plage, derrière le talus de sa voie ferrée, derrière son esplanade encore; bien assise entre le fort Régent, cette caserne en nid d'aigle au sommet d'un roc nu en éperon, et le fort Elisabeth, inutile défense, mais décorative silhouette, fantôme de vieux castel romantique, aujourd'hui recouvrant son prestige avec ce couronnement de nuées tapageuses, qui rarement s'accumulent ainsi sur l'île fortunée de fersey.
Mais la lumière n'atteignait pas jusqu'aux dernières maisons plus loin éta- ■ • le deuil de leurs teintes neutre-, attristait le fond de ce clair tableau comme une arrière-pensée gâte une joie. Les collines qui ceignent la vallée confondaient leurs couleurs et leurs formes avec celles des nuages, et ces éminences du sol et du firmament, les unes érigi les autres renversées, se soudaient, comme dans une grotte les stalactites et les stalagmil
11 n'y avait pas de bruit humain. La natU exprimait, par la plainte
du vent, par Le choc rythmé des vagues,
et aussi par une autre voix mystérieuse, par une voix d'orchestre invisible, qui dégageait en harmonies fortuites et en mélodies continues l'expression musicale de l'automne, de la tourmente, de la solitude, de l'infini.
Pas un bateau n'était dans le port, qui paraissait abandonné. Parfois, de brèves rafales de pluie cinglaient le rivage et l'eau. Elles venaient tour à tour de l'une ou l'autre des deux nappes de nuages.
Mais jamais l'abîme étroit de lumière n'était comblé par les vapeurs, même durant l'ondée. Seulement les rayons s'irisaient, et de grands arcs-en-ciel se dessinaient. La ville semblait morte, comme un dimanche. Il n'y avait qu'un être humain, à la pointe de la jetée Victoria : une enfant.
Déjà si grande — mais enfant : car elle n'avait rien de la femme que les signes immatériels et l'essentielle grâce du sexe ; elle était vêtue d'un fourreau gris, et par-dessus d'un manteau gris, soyeux, avec des reflets argentés où glissaient les gouttes comme sur le plumage toujours sec des oiseaux nageurs.
Un capuchon ruche était rabattu sur sa tête, et elle ne portait point de chapeau. Deux lourds panneaux de cheveux noirs, lisses, et seulement une fois bouclés à leur extrémité fine, venaient en avant sur ses épaules, cachaient ses oreilles,
ses- joues même, pâles, et ne laissaient voir du visage que les parties qui traduisent rame. Par son profil hardi, par ses lèvres nettes, surtout par la courbe de son menton long et effilé, elle accusait déjà une volonté, capable d'énergie permanente sinon d'efforts intermittents; mais ses veux ne lui appartenaient pas encore, ils n'avaient pas de couleur propre, ils obéissaient aux variations de l'atmosphère et se nuançaient au gré des ehoses qu'ils regardaient. Bleus sans doute par les temps sereins, étincelants et noirs pendant la nuit, ils étaient ce matin neutres ou gris, vagues et tumultueux.
Sa pensée ne lui appartenait pas davantage. Elle ne recevait pas des objets ces impressions définies, qui, à chaque nouveau contact du monde extérieur, nous affirment la séparation et l'indépendance de notre personne. Mal liée de la nature, elle paraissait moins sentir les objets qu'en avoir conscience, comme de quelque chose de -,>i.
Aussi, tous se- g( -te- rares, à peine indiqués, toute- ses attitudes, lui étaient commande- par la façon d'être des clément-, autour d'elle. Lorsqu'une \ a plus forte survenait, chevauchant pardessus le- autres, sa poitrine se gonflait d'un souffle plu- puissant. Aux brusques
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sautes de la brise, elle trahissait comme une incertitude ; et de furtives lueurs s'allumaient sous ses cils baissés, quand une crête écumeuse, atteignant la zone des rayons, s'y pailletait d'étincelles.
Parfois de la poussière d'eau l'enveloppait toute : ses lèvres s'entr'ouvraient, ses éclatantes dents de nacre aimaient le sel. Elle se dressait orgueilleusement comme le flot qui avait surgi tout d'un coup vers des hauteurs plus ambitieuses. Elle se laissait aller avec des souplesses de vertige, les paupières closes, lorsqu'un tourbillon se creusait à ses pieds.
Et pendant les accalmies, elle regardait l'horizon fixement, d'un regard d'attente, d'un regard patient et passif. Ainsi les villes qui sont construites sur les côtes et surtout dans les îles, regardent l'horizon, et attendent : car leur destinée, qui ne dépend point d'elles-mêmes et qu'elles ne peuvent même pas pressentir, leur arrive toujours à l'improviste du mystère de l'infini.
Née sur les rivages de cette île qu'elle n'avait jamais quittée, l'enfant n'était point venue jusqu'ici chercher un spectacle qui ne lui était point nouveau. Mais elle avait compris pour la première fois cette voix d'orchestre invisible qui dégageait l'expression musicale de l'automne et de l'Océan. Elle avait obéi à cette
voix comme à une annonciation. Elle avait jeté sur ses épaules ce manteau soyeux et gris, imperméable aux ondées.
h Vous sortez, Eddy ? lui dit sa mère, la bonne M ' < rlategny, penchée dehors, au window du salon. — Oui », répondit-elle simplement : les enfants de cette île heureuse ont la liberté de se promener seuls par les rues. Obéissant à son instinct que guidait la voix, Edith Glategny prit sans y penser le chemin qui la < onduisait à la mer le plus directement. Du cottage, situé à l'extrémité de la rue Rouge- Bouillon, à l'entrée du riche quartier d'Almorah, elle descendit vers l'Esplanade. Mais elle ne s'arrêta point, elle poursuivit jusqu'au port, et elle hâta le pas encore le long des quais, comme si la vue de cette <-au donnante l'irritait ; et elle arriva enfin à l'extrême pointe de l.i jetée Victoria. Elle y demeurait immobile comme à un poste d'observation.
('• pendant, ci »mme l'heure de midi approchait, les rayons qui s» glissaient par la fissure des nuages devenaient peu .1 peu moins obliques. Bientôt il> tombèrent d'aplomb sur Eddy, <t malgré l'atn riv, malgré ses \ êtements
il lumineuse . elle lut illuminer.
Alors, p. ii' un effet miraculeux de sa puissant a t réatrice, l'astre qui tait faillie
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la vie de la matière inorganisée, fit germer une personne dans cette âme qui ne se discernait pas elle-même des objets.
Les yeux d*Eddy se colorèrent de nuances qu'ils ne devaient plus aux vagues de la mer ni aux nuages du ciel. Sa pâleur dorée s'anima. Malgré l'humidité froide, elle sentit une chaleur intime, due à l'activité de son cœur qui précipitait ses battements, et ses longues mains nues entr'ouvrirent le manteau. Si elle prêtait l'creille encore à cette voix des éléments qui l'avait attirée jusqu'ici, elle entendait une autre voix aussi, qui n'exprimait qu'elle-même, et qui ne vibrait qu'à travers ses méninges. Son masque de volonté s'accusa davantage et son regard despotique se concentra comme pour fasciner l'infini.
Lasse déjà de cet effort, elle allait de nouveau se disperser parmi les choses, lorsque son regard se fixa sur un point précis, vers le sud, un peu vers l'Orient. Un navire venait de gravir la courbe de l'horizon ; déjà il était nettement visible, à cause de sa couleur blanche, presque crue, qui faisait tache sur le gris du ciel et des eaux.
D'abord, comme il était très loin, il parut voguer au hasard, faire des circuits inutiles et capricieux. Mais dès qu'il fut vraiment distinct, avec ses mâts
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courts, ses voiles ouvertes pour profiter du vent arrière, sa cheminée trapue qui vomissait une lourde fumée blanche, Eddy vit bien qu'il se dirigeait sans détour vers l'île, vers le port. Elle fit quand même un effort de volonté superflu, de son regard «lie l'appela. Bercé par les vagues, tantôt lavé par la pluie, tantôt doré par la lumière du soleil dissimulé, le yacht gracieux venait. Il était légi r, il était jeune, il jouait avec la houle.
Quand il dut décrire une longue courbe pour mettre ensuite le cap sur le goulet du port, entre la jetée Vi< toria et la jetée Albert, instinctivement Eddy tourna aussi la tête : de sorte qu'il parut encore obéir au magnétisme de son regard.
Puis il fut si près qu'Eddy vit sur le pont se mouvoir les matelot- et les paspeu nombreux. Elle vit les raies fines et les étoiles d'un pavillon américain, dont les couleurs vive- prenaient une valeur singulière parmi toutes ces choses grises uniformément. Elle lut sur les ceintures de sauvetage le nom du yacht, Y Ontario. Enfin il doubla la p
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et dans l'eau morte du port il s'assagit. Eddy tourna le dos à la mer, et remonta le long du quai, vers l'endroit où le yacht allait s'amarrer.
Il venait d'accoster quand elle arriva ; elle fut surprise de le trouver si petit. Elle lui avait attribué des proportions surhumaines à cause du mystère de son apparition : c'était un jouet. Comment pouvait-il tenir la mer ? Mais il était si vigoureusement construit, qu'à le mieux voir elle ne s'en étonnait plus. Et elle l'examinait avec une curiosité de sauvage, qui, pour la première fois, voit aborder un bateau dans son île.
Sur le quai jusqu'alors désert, des gens du port, sortis on ne sait d'où, se trouvaient là pour aider à la manœuvre :
on l'exécutait en silence. Il y avait trois passagers, un homme jeune encore et très grand, blond et imberbe, une vieille dame à cheveux blancs, vêtue de noir, et qui ressemblait un peu à Mme Glategny : sur l'un des bancs encombrés de colis, elle était assise; à côté d'elle, un enfant costumé en matelot, large col très ouvert, le béret en arrière, laissant échapper sur le front des cheveux peu fournis mais fins, d'une soie légère et maniable, dorée mais pâle, comme la lumière du soleil éteinte par les nuages gris. Il avait le teint clair, éblouissant, l'éclat de la
santé, la coquetterie plutôt que l'orgueil de la force, la joie de vivre dans les yeux, et une sympathie affectueuse pour tout < ■ qui vivait à l'entour de lui. Il témoignait cette sympathie avec une égalité un peu banale, en distribuant aux moindres êtres la faveur de ses regards très mobiles, mais inconstants plutôt qu'inquiets.
Eddy eut néanmoins le privilège de fixer cet insaisissable regard. Le jeune matelot parut enchanté à sa vue. 11 s'épanouit, il sourit. Et Eddy sourit ensuite, mais avec plus de contrainte, plus lentement, comme si elle souriait de plus loin, de plus profondément : ses lèvres s'entr'ouvrirent à peine et s'éclairèrent de la blancheur nacrée île ses dents. L'autre enfant rougit, mais il se fit violence. Il n'est pas très difficile de soutenir le regard d'une personne absolument inconnue : sa timidité put s'y résoudn . L'enfanl voyageur prenait plaisir à contempler cette étrangère, qui presque seule sur le quai assistait à son débarquement, et qui se trouvait être une enfant comme lui.
Lorsque la passerelle fut posée, il courut le premier à terre. Il s'arrêta non loin d'Eddy, qui semblait faire les honneurs de son île. Pour la regarder, il était forcé de lever un peu la tête, car
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elle était plus grande que lui. Mais il ne s'approchait pas davantage, ni elle : ils avaient l'air de deux enfants qui n'osent
pas se demander l'un à l'autre : « Voulezvous jouer avec moi ? »
— Madame Collins!...
— Oui, monsieur Higginson, répondit doucement la vieille dame.
Ils échangèrent quelques mots que l'on n'entendit point, et ils s'éloignèrent dans la direction de la ville, suivis d'un homme de l'équipage qui portait les sacs.
M. Higginson se retourna :
— Hep! Paddy!...
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Paddy les rejoignit en courant. Eddy resta seule, penchée vers le yacht. Puis elle partit, hésitante ; mais son pas se régla bientôt sur le pas des étrangers, et, de loin, elle les suivit. En arrivant au bout du quai, sur la place où est la statue de la Reine, elle les vit entrer à la Pomme d*Or. Elle fit quelques pas encore et se trouva dans les rues.
Elle eut ce tressaillement léger qui nous avertit nous-mêmes que nous venons d'agir comme des automates, mais que nous reprenons l'exercice de notre volonté. Sa démarche devint nette et résolue. Comme une petite personne acthe, sans même jeter un coup d'oeil distrait aux étalages des bazars, où les ingénieuses argenteries de dinette fabriqu à Londres scintillaient derrière les vitres sur des tablettes de glace, elle grimpa King-Street et Hill-Street. Elle arriva au quartier des cottages eu toutes les maisons sont presque pareilles, derrière leur fossé ou derrière- leur terre-plein île ciment, les plus petites avec un seul window, à droite ou a gauche du couloir d'entrée, les plus grandes avec deux windows symétriques. Les stores levés et les guillotines entr'ouvertes laissaient voir d'identiques ameublements clairs. Les pianos jouaient des ans de danse eu de chansonnettes, Une rafale nouvelle de
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vent et de pluie balaya le trottoir. Eddy se mit à courir.
Elle atteignit enfin le cottage d'Almorah, qui était pareil aux autres, aux plus grands : car Mme Glategny avait de l'aisance. Elle cherchait néanmoins à augmenter ses ressources en logeant des pensionnaires à l'époque des villégiatures. A vrai dire, son dessein était plutôt de mettre un peu d'animation dans sa vie : elle était veuve.
— Vous n'êtes pas trop mouillée , Eddy ? dit cette bonne dame, qui décidément ressemblait à Mme Collins d'une manière frappante. — Mais aussi quelle bizarre idée de sortir par un si vilain temps ?
Eddy en convint gaîment. Elle ne s'expliquait plus son caprice : elle n'entendait plus la voix, la pluie battait trop fort sur les vitres.
— Et Dick justement qui était venu nous visiter ! reprit Mme Glategny. Je craignais qu'il fût obligé de partir avant votre retour : par bonheur, la pluie l'a retenu.
— Ah ! fit Eddy, je ne le voyais point. Il faisait sombre comme le soir, à cause
des nuages ; et en effet elle n'avait pas vu le jeune homme, qui timidement demeurait assis dans un coin. C'était un très grand garçon de quinze ans, très
gauche. Il s'appelait Richard Le Bouët, et il était cousin lointain d'Eddy. Son père, cultivateur enrichi par l'exportation des pommes de terre et des poires de Chaumontel, centenier de sa paroisse, et en passe de devenir connétable, habitait à quelque distance de Saint-Hélier, au village de Gorey, prés du château de Montorgueil. Richard était l'un des trois ou quatre jeunes gens de l'île qui pouvaient un jour prétendre à la main d'Edith Glategny. 11 y avait convenance de fortune et d'âge, Eddy était âgée de treize ans. Parmi ces populations restreintes, les mariages ne peuvent guère présenter d'imprévu, et Eddy savait bien qu'un jour elle épouserait Dick probablement. Ils se souhaitèrent le bonjour avec des façons d'une loyale camaraderie.
L'on prit ensuite des sièges, mais L'on ne pouvait s'occuper à rien, à cause de l'obscurité. On n'était pas non plus en train de causer. Mais c'était un véritable plaisir de se sentir à L'abri, dans un home confortable, pendant que la pluie tombait, ei Eddy se trouvait heureuse entre sa bonne \ ieille mère ei ce jeune homme destiné sans doute à devenir son mari.
Vers deux heures, comme il pleuvait toujours, M"" GLategny prit sur elle de dé( ider que 1 )ick Le Bouët Luncherait à la maison, et L'on passa dans La salle à
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manger, qui était vis-à-vis du salon, à gauche du corridor.
Au moment où Mme Glategny plongeait dans le pie froid à la viande un couteau démesurément long, un rayon de soleil assez vif perça la vitre.
La pluie continuait d'ailleurs
à tomber; mais ■matB^mÊmmmmmaâ^ chaque goutte jetait autant de feux qu'un diamant.
Il fallut baisser les stores.
Eddy se précipita. La guillotine était soulevée . Avant de tourner la manivelle du
store, Eddy eut une curiosité instinctive. Elle se pencha. Elle reçut quelques gouttes multicolores sur ses cheveux noirs et lisses, qui venaient en avant de ses épaules parce qu'elle était penchée.
— Eddy!...
Elle n'entendait pas. Elle était stupéfaite. Voici qu'elle apercevait, au bout de la rue Rouge-Bouillon, les trois étrangers du yacht Ontario. Ils marchaient
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sous leurs parapluies, d"un pas raide, Paddy entre Mme Collins et M. Higginson. Et comme Eddy les regardait, ils venaient vers elle.
— Eddy !... répéta Mme Glategny.
— Oui, maman, répondit-elle d'un ton d'impatience.
Elle se retourna pour répondre, et presque aussitôt se remit à la fenêtre. Mais les trois étrangers étaient passés, ils gravissaient la pente de la rue.
Il lui parut que si elle n'avait pas détourné la tête un instant, si elle n'avait pas cessé de diriger sur eux son regard despotique, ils n'auraient pas été plus loin, ils seraient entrés dans la maison, comme tout à l'heure le yacht qui les portait était entré dans le port.
Mais elle les perdit de vue. Elle se décida enfin à baisser le store d'étamine. Quand elle revint vers le fond de la pièce, encore éblouie de la clarté' extérieure, tout lui parut plus sombre. Elle ne distinguait plus que la blancheur de la nappe, les cheveux blancs et le teint frais de sa vieille mère. Dick était comme un fantôme.
Elle vint nonchalammenl reprendre sa place entre celle qui était tout son passé et celui qui était tout son avenir. Mais elle n'était plus sensible au plaisir du borne confortable et de l'abri sur. Voici
qu'elle entendait de nouveau cette voix qui ce matin lui avait ordonné de sortir, d'aller jusqu'au bout de la jetée, de regarder vers l'infini et d'en évoquer l'inconnu. Mais cette voix s'affaiblissait jusqu'à mourir. Et en même temps s'éloignaient les pas sonores de celui qui était venu de la mer et que ce soir sans doute allait remmener la mer...
Eddy tressaillit. Un coup de marteau ébranla la porte d'entrée. Elle se leva, avant que les deux autres eussent entendu. Elle courut ouvrir, avant que sa mère lui en eût donné l'ordre. C'est elle qui devait ouvrir à M. Higginson, à Mme Collins et à Paddy : car elle ne doutait point que les visiteurs inattendus fussent les trois passagers du yacht.
Avant d'ouvrir la porte elle les voyait derrière, et elle aurait été bien surprise si quelque autre visage lui avait apparu.
La pluie se tairait, l'n instant on entendu la voix lointaine. Une odeur printanière de campagne mouillée se glissa par la porte entre-bàillée, une odeur printanière bien que ce fût l'automne. Eddy et Paddy se jetèrent un regard malicieux et triomphant.
Elle introduisit les voyageurs dans la salle à manger. M: Glategny s'avança vers M. Higginson, en faisant un geste
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de politesse et d'interrogation. Eddy apporta des chaises. On forma un cercle, en dehors duquel resta Dick Le Bouët, modestement relégué dans l'ombre.
Mme Glategny prit place, avec cette
lenteur des gens que rien ne presse dans la vie, et qui ne négligent aucun détail du confortable, même quand il s'agit tout bonnement de s'installer sur un siège pour faire la conversation. M. Higginson, au contraire, en homme qui sait la valeur marchande du temps, prit sur-le-champ
la parole ; et après avoir vérifié l'identité de Mme Glategny, il lui exposa, en termes d'une précision et d'une concision louables, l'objet de sa visite.
Il affirma d'abord qu'il s'appelait Justin Higginson, et qu'il se livrait à un commerce d'exportation et d'importation. Il était propriétaire de plusieurs bâtiments. Le yacht l'Ontario, entré ce matin dans le port de Saint-Hélier, lui servait pour ses voyages personnels, d'affaires ou de plaisance. Puis il présenta Mme Collins, gouvernante de son fils, qu'il présenta également, sous les noms de George, Eli, Patrick Higginson : familièrement Paddy.
Il déclara ensuite qu'il était veuf.
Ne pouvant s'occuper lui-même d'élever son fils, répugnant à l'enfermer dans un internat et à le sevrer des douceurs du home, il avait fait choix pour lui du collège de Jersey, dont la réputation est excellente, les prix modérés. En outre, lui-même, Justin Higginson, ne ferait pas un déplacement inutile en venant ici deux luis par an, au début et à la fin des vacances, ehcrcher et ramener Paddy, attendu qu'il en profiterail pour nouer des relations avec les cultivateurs de l'île, et pour étendre considérablement son commerce d'exportation et d'importation.
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Pouvait-il établir dans un hôtel Paddy et Mme Collins ? Non. Quant à louer pour eux un cottage, cela paraissait excessif et peu pratique. Il s'était donc, dès son arrivée , mis en quête d'un boardinghouse, et la maison de Mme Glategny lui avait été recommandée, comme tout particulièrement respectable. Il s'était égaré dans les rues, ainsi que Mme Collins et Paddy, grâce à une fausse indication de numéro. Mais revenant bientôt sur ses pas, il avait enfin trouvé le cottage, sur la bonne physionomie duquel il faisait à Mme Glategny tous ses compliments.
Les conditions de la pension furent réglées à l'instant même, et sans difficulté. Puis Justin Higginson se leva. 11 annonça qu'arrivé ce matin avec la marée, il repartirait ce soir avec la marée. Et manifestant une émotion que l'on n'attendait point de la part d'un homme aussi exclusivement pratique, il exprima le désir de visiter, afin d'en emporter l'image dans sa mémoire, la chambre où son cher, cher Paddy allait passer quatre ou cinq ans de sa vie. L'émotion réveillant en lui des souvenirs classiques, il ajouta : « Grande mortalis œvi spaiium. » Mme Glategny, bien qu'elle n'en- ' tendît point le latin, s'inclina en signe d'assentiment.
Tous les assistants, à l'exception de
Dick, se levèrent, et montèrent en cortège l'étroit escalier. La chambre de Paddv était au second étage, à droite du couloir et vis-à-vis de la chambre d'Eddy. De même, à l'étage inférieur, la chambre destinée à Mme Collins faisait vis-à-vis à la chambre de Mme Glategny.
M. Higginson s'arrêta au milieu de la pièce exactement, avec Mme Glategny.
Paddy resta en arrière avec Mme Collins, et Eddy, seule, appuyée au chambranle de la porte. Elle remarqua pour la première fois combien cette chambre était intime et coquette, avec ses rideaux de cretonne claire. Les meubles étaient de frêne tourné, avec des poignées de cuivre, le lit très large, en cuivre et fer, avec un couvre-pied de piqué blanc. Des carreaux de faïence ornaient la toilette, et au mur un tub émaillé d'aspinall primerose par Eddy elle-même, faisait pendant à une poétique figure d'enfant, chromolithographie extraite du Christmas-number d'un grand illustré anglais.
Après un examen minutieux, Justin Higginson prit congé. M Collins et Paddy l'accompag nient. Dick était parti depuis longtemps. Les bagages turent apportés peu de temps après ; puis M Collins et Paddy rentrèrent et s'enfermèrent dans leurs chambres. Eddy faisait des bouquets pour égayer le cou-
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vert, et tirait de l'armoire sans rien dire un saladier de cristal cerclé d'argent, que l'on n'exhibait qu'aux jours de fête. Mme Glategny, dans la cuisine, s'entendait avec la servante pour ajouter un entremets au dîner.
A sept heures moins cinq, les hôtes reparurent. MmeCollins était toujours vêtue de noir, mais elle avait changé de robe. Paddy ne portait plus son costume de matelot, mais des pantalons gris fer, une très courte veste à trois coutures, avec un col de chemise exactement rond, très empesé, et luisant comme la porcelaine des assiettes.
Le dîner fut un peu solennel, mais cordial ; il semblait que Mme Glategny eût à sa table des invités plutôt que des hôtes payants. La conversation des deux dames ne dépassait point la banalité ; les deux enfants, d'une sagesse exemplaire, se regardaient sans rien dire. Dès que l'on sortit de table, ces deux dames, observant qu'ils tombaient de sommeil, leur conseillèrent d'aller se coucher. Ils partirent ensemble.
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Dans l'antichambre, Eddy enseigna à Paddy la place des allumettes et des bougeoirs. Puis ils montèrent les deux étages silencieusement, et ils s'arrêtèrent dans le corridor entre les deux chambres fraternelle^.
Eddy lui dit :
— Vous savez, si vous manquez de quelque chose, il ne faudra pas craindre de m'appeler.
11 répondit :
— Je vous remercie... et après un temps, avec un effort : Bonsoir, Mademoiselle.
— Bonsoir, Monsieur.
Ils se touchèrent la main. Ils s'enfermèrent dans les chambres à double tour.
Mais Edith ne se décidait point à se mettre au lit. Elle revint frapper à la porte de Paddy.
— Vraiment, dit-elle, vous ne manquez de rien ?
— De rien, vraiment.
■ — Vous n'avez pas l'habitude de boire avant dormir ?
— Oh! non, papa l'a bien défendu.
— Bonsoir, Monsieur.
— Je vous souhaite une bonne nuit.
Il parlait de son lit. où il était blotti déjà dans le- draps un peu rêches, sous la couverture de piqué blanc. 11 s'y endormit sans peine : né cosmopolite il
nomade, le pays inconnu, la maison étrangère, le litnouveau ne le troublaient point.
En bas, dans le salon, Mme Glategny et M Collins travaillaient ensemble à des ouvrages de broderie et s'entretenaient familièrement. Mme Glategny était une personne réservée, et Mme Collins une personne discrète ; mais il fallait considérer que Mme Collins et Paddy n'étaient point des hôtes de passage. Us entraient pour ainsi dire dans la famille, ils étaient aussi désormais les seuls étrangers que Mme Glategny pouvait accueillir dans le cottage d'Almorah, puisqu'elle n'avait que deux chambres à louer, jusqu'au départ lointain de Paddy. Ces dames jugèrent donc à propos de s'expliquer leur caractère, et se mirent au courant de leur passé.
Il se trouva que leurs goûts étaient identiques, ainsi que le pouvait faire présager la ressemblance de leur physionomie et de leurs allures. Elles aimaient l'ordre, le confortable, elles étaient douées d'une sentimentalité vive, et, pauvres d'esprit, elles possédaient la divine intelligence du cœur. Elles y avaient atteint cependant par des voies opposées.
On donnait à Mme Collins ce titre de madame par respect. Elle n'avait jamais été mariée. Elle ne s'était d'ailleurs jamais appartenu. Elle comprenait tout,
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parce qu'elle ne savait rien de la vie réelle et vulgaire. En lui confiant Paddy, Justin Higginson avait confié véritablement son cher, cher fils à une créature céleste.
Mme Glategny, au contraire, avait vécu avec une rare intensité, bien que sans aventures ni péripéties. Elle avait aimé uniquement et passionnément son mari.
Cet amour, toujours partagé, n'avait jamais été contrarié. Ensuite M. Glategny était mort. De sorte que, dans son petit coin d'existence, elle avait connu les sommets de la félicité et de la douleur humaine.
Elle donna une grande preuve d'amitié à Mme Collins en partageant avec elle le gouvernement de la maison, lui peu de jours — il leur fallait si peu de jours pour se connaître entièrement — leur intimité devint absolue.
Les enfants ne firent point de même; et pourtant, ils avaient, eux, pour séduire l'un l'autre, Le charme de leur beauté, la splendeur de leur enfance. Mais à cet âge, si le coup de foudre d'une amitié instinctive est plus fréquent, L'établissement d'une intimité réfléchie comporte plus d'hésitations et de marchandages. Les enfants ressemblent à ces sauvages des enfants aussi, qui
n'abordent Les nouveaux venus qu'avec