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Edgar-A. Poë

T a vie et la mort d'Edgar Poë ! — Il y aurait là, pour •^ qui voudrait dramatiser, matière à écrire un chapitre de littérature inouïe, aussi étrange, aussi extraordinaire ■ que V histoire la plus étrangement extraordinaire qui ait jamais été inventée par Vimagination la plus fantastique, par V imagination même d'Edgar Poë ! — En ce qui nous concerne, nous serons beaucoup moins prolixe ; en revanche, nous nous efforcerons à une exactitude plus rigoureuse. Nous n'avons pas, en quelques pages, à m romantiserif notre récit ; ce n'est point de la fantaisie que Von demande ici, c'est une narration concise, complète et véridique.

Lorsque Edgar Poë naquit à Boston {Etats-Unis d' Amérique), le 19 janvier 1809, ses parents exerçaient l'honnête mais décriée profession de comédien ambulant. Son père, David Poë, issu d'une famille originaire d'Irlande, avait été destiné au barreau : le métier théâtral lui convint mieux. Ce fut sur les planches qu'il connut Elisabeth Arnold (1), jolie Anglaise qu'il prit pour femme. Après de nombreuses pérégrinations dans les prin-

lle était veuve d'un acteur nommé C. D. Hopkins.

cipales villes d'Amérique où, ils ne rencontrèrent pas la fortune, les deux époux s'en vinrent mourir à Richemond. La mère d'Edgar mourut en décembre 1811 et son père quelques semaines plus tard, vraisemblablement car on manque de renseignements sur ce point. Par bonheur le petit orphelin était fort joli, il séduisit, par sa grâce, de riches négociants de la ville qui n'avaient pas d'enfants. M. et Mme Allan l'adoptèrent et le firent élever comme ils auraient pu faire pour leur propre fils. Durant plusieurs années, Edgar Poè porta leur nom et, lorsqu'il reprit celui de son père, il eut soin d'ajouter, par reconnais' sance pour ses bienfaiteurs, le nom d' Allan au nom de Poè.

En 1816, M. Allan ayant eu l'occasion de voyager en Grande-Bretagne et en Irlande, emmena Edgar Poè avec lui et le plaçadans une institution, àStoke-Newington, « un sombre village d' Angleterre, décoré de nombreux arbres gigantesques et noueux, et dont toutes les maisons étaient excessivement anciennes (1). »

Toute sa vie Poè conserva le souvenir de ce lieu « semblable à un rêve », où il resta cinq ans.

En vérité, il paraît bien que ce long séjour à Stoke- Newington ait eu sur son esprit une influence considérable. Cette existence dans cette vieille pension aux allures de prison, loin de l'autorité sévère, mais affectueuse de ses parents d'adoption, sous la férule capricieuse et injuste d'un maître brutal, surexcita son imagination ardente et mit en lui les germes des ci'cc* qui le torturèrent plus tard. Déjà orgueilleux par hérédité, la conscience qu'il prit de sa supériorité, et la docilité avec laquelle ses camarades acceptèrent son joug développèrent encore ce penchant de son caractère par ailleurs volontaire et irritable à l'excès. — a Adonné aux plus sauvages caprices, dit-il ; je fus la proie des plus indomptables passions. »

C'est bien ainsi, en effet, qu'il se montrera dans les diverses écoles où il fréquenta après sa sortie de Stoke Newington, en 1821.

Revenu auprès de M. Allan, il semble que ce dernier

(1) Ed. Pûë : M'ilHam WUson.

ait quelque peu hésité sur la direction à donner aux études du jeune garçon. Enfin, il le mit dans une institution de Richmond où Von recevait une bonne instruction classique. Il y resta jusqu'à la fin de 1825.

Ce fut vers cette époque qu'Edgar Poë ébaucha son premier roman d'amour. Il n'y eut, en effet, qu'une ébauche de roman, les parents de la jeune fille étant brusquement intervenus. Aussi bien, cette affaire de cœur a-t-elle été si sérieuse que Poë s'est plu à l'assurer ? Nous ne sommes pas loin de croire qu'il exagère quelque peu, lorsqu'il compare cette aventure à l'amour de Byron pour Mary Chaworth. Il est fort possible cependant que son esprit, naturellement mélancolique et sombre, ait trouvé là une nouvelle source de tristesse. D'ailleurs, il était très capable, ainsi que tous les poètes — et Poë faisait déjà des vers ! — de cultiver sa douleur, d'amplifier son désespoir.

Au nom de l'auteur de Childe Harold, qui nous vient à V improviste sous la plume, bien des points de ressemblance nous apparaissent entre la vie et l'œuvre de lord Byron et la vie et l'œuvre d'Edgar Poë. Nous n'avons pas assez de place pour pousser à fond un parallèle consciencieux ; — à vouloir trop prouver, nous ne prouverions d'ailleurs peut-être rien ! — quelques mots nous suffiront pour indiquer les principaux traits qui semblent, à première vue, communs aux deux poètes.

Outre que Byron et Poë eurent en amour des débuts malheureux, — ce qui les apparentent, au reste, à beaucoup d'hommes / — il faut noter encore qu'ils furent l'un et l'autre d'une rare distinction dans les manières, et d'une beauté non moins rare, — bien que le premier ait eu la physionomie plus régulière et plus vraiment belle.

Le poète des Fleurs du mal a d'ailleurs tracé un éloquent portrait d'Edgar Poë, qu'on ne saurait mieux faire que de reproduire ici. Après avoir qualifié la beauté de Poë de beauté romantique, c'est-à-dire une beauté qui consiste surtout dans l'expression, Baudelaire écrit : 0 Poë avait un front vaste, dominateur, où certaines protubérances trahissaient les facultés débordantes qu'elles sont chargées de représenter, — construction, comparaison.

causalité, — et où trônait dans un orgueil calme le sens de V idéalité, le sens esthétique par excellence. CependarfL malgré ces dons, ou même à cause de ces privilèges eror-

EDOAE-ALLAN POE

bitants, cette tête, vue de profil, n offrait peut-être pas un aspect agréable. Comme dans toutes choses excessives par un sens, un déficit pouvait résulter de r abondance, une pauvreté de l'usurpation. Il avait de grands yeux à la fois sombres et pleins de lumière, d'une couleur indécise et ténébreuse, poussée au violet, le nez noble et solide.

la bouche fine et triste, quoique légèrement souriante, le teint brun clair, la face généralement pâle, la physionomie un peu distraite et imperceptiblement grimée par une mélancolie habituelle. »

Mais, pour reprendre notre rapprochement entre Byron et Poë, disons que tous deux étaient également très forts aux exercices physiques. Poë aurait pu renouveler sans nul doute — comme le fit Vauteur de Don Juan — Vexploit de Léandre en traversant VHellespont à la nage. Voilà pour le corps, voyons maintenant l'esprit. Ici, la similitude est encore plus frappante. Il y a chez Byron et chez Poë le même fond d'inépuisable mélancolie, d'insondable tristesse, comme aussi le même fond d'orgueil. Byron est débauché, Poë est joueur et il boit, cela ne vaut pas mieux. L'un et l'autre font montre d'un caractère ^ hautain, instable et qui ne se plie guère qu'aux exigences de leurs passions. Leur vie est un perpétuel vagabondage, une course incessante de ville en ville et de pays en pays ; Byron est riche et s'il change continuellement de résidence c'est pour fuir l'ennui ; Poë est pauvre, et c'est la misère ,[ qui l'oblige à pérégriner : le résultat est semblable. Il n'est pas jusqu'à leurs œuvres qui ne se puissent comparer par certains côtés, quand ce ne serait que par le soin qu'ils ont mis chacun à parler toujours de la femme avec une sorte de religiosité. Et si V inspiration de Poë est très différente de celle du divin lord, il lui arrive parfois de se rencontrer avec lui, ou de subir son influence comme, par exemple, dans la pièce intitulée : Tamerlan qui rappelle le romantique Giaoïir de Byron. Faut-il aussi enregistrer le voyage qu'Edgar Poë fit en Grèce, vers 1822.'' A l'instar de lord Byron, il voulait prêter son aide aux Hellènes en proie à la barbarie turque...

Mais arrêtons ce chapitre qui, si nous n'y prenions garde, nous conduirait à sortir des limites que nous nous sommes fixées.

Lorsque Poë eut quitté l'institution de Bichmond, il se fit inscrire à l'Université de Char lottes ville ; c'était en 1826. Malheureusement, il se laissa aller à toutes sortes de débordements, au jeu principalement et, il paraît bien

qu'il ait été obligé de quitter r Université malgré les succès quil y avait obtenus. On peut deviner quel accueil Vattendait chez M. Allan !l C'est alors quil prit la résolution de quitter V Amérique et de passer en Grèce. Depuis lors, jusqu'à sa rentrée à Richmond, en 1829, ce qu'il devint, où il alla, on ne Va jamais su exactement et Von ne peut que conjecturer. A la suite de quelles aventures se trouva-t-il en Russie, compromis dans une fort louche et vilaine histoire qui le força d'en appeler au ministre américain, pour échapper à la justice et regagner V Amérique, mystère! Lui seul aurait pu projeter un peu de lumière sur ce coin obscur de sa vie, il ne Va pas fait, soit quil ne Vait pas voulu, soit qu'il n'en ait pas trouvé le temps.

Son retour à Richmond fut des plus tristes. Mme Allan venait de mourir, et il arriva vingt- quatre heures trop tard pour assister à ses funérailles. Cette mort devait avoir des conséquences graves sur la destinée de Poë.

Le 1" juillet 1830, il est admis, au titre de cadet, à V Académie militaire de West-Point ; quelque chose dans le genre de notre école militaire de Saint-Cyr. Mais, auparavant, il avait édité une petite plaquette de vers qui con. tenait ses poèmes de prime jeunesse et les compositions plus importantes écrites au cours de son énigmatique voyage en Orient. On trouvait déjà dans ses premières productions cet accent « extra-terrestre» — comme dit Baudelaire — cette inquiétude, cette terreur, cette superstition des choses de Vau delà, qui est une des caractéristiques de son étrange génie.

Déjà il justifiait V opinion que devait émettre sur lui, un jour, Barbey d' Aurevilly : « Depuis Pascal, peut-être, il n'y eut jamais de génie plus épouvanté, plus livré aux affres de Veffroi et à ses mortelles agonies que le génie panique d'Edgar Poë / » — Or, nulle part ce « génie panique » ne transparaît davantage que dans ses poésies. Sans doute, beaucoup sembleront obscures, — encore que la traduction que nous en offrons ici soit la plus claire qui ait jamais été faite ! — mais, alors même que la pensée du poète se laisse mat^deviner, alors même que le sens de son inspiration nous échappe, on ne peut nier le charme si trou-

blant, qui s^en dégage et nous pénètre, et nous angoisse. ^Les poésies d'Edgar Poè sont le véritable reflet de sa vie intérieure, la musicale notation de son rêve, de son rêve qui l'isole de ce monde positif, qui le défend contre les turpitudes de la vie matérielle. Edgar Poe ne croit pas que la mort soit l'anéantissement intégral de Vêtre, il est intimement persuadé de la survie de Vâme, d'une âme qui conserverait le souvenir précis de son séjour ici-bas, et qui serait capable de souffrir des mêmes peines morales que nous-mêmes. Aussi est-il véritablement obsédé par la présence de ses morts, il les sent, il les voit autour de lui dans tous ses actes, sa crainte est de leur causer quelque peine, quelque douleur profonde. Et c'est cette constante préoccupation, cette recherche continue de l'âme qui le conduit à chanter les yeux des femmes qu'il a aimées ; de ces yeux, ses poèmes en sont tout étoiles. On comprend que pour lui, les yeux sont vraiment le « miroir de l'âme », la réflexion de la conscience, et comme la. vivante image de ce qu'il y a en nous d'immortel.

En 1830, nous l'avons dit, Poè était entré à V Académie de W est-Point. Là, comme ailleurs, il fit montre d'une intelligence particulièrement bien douée. Mais la vie militaire avec sa sévère discipline, ne convenait guère à son tempérament indépendant ; il le comprit et, au bout d'un an, il se résolut à ne pas pousser plus loin ses études dans l'art de la guerre. Malheureusement, engagé pour quatre années, il ne pouvait abandonner West-Point sans le consentement préalable de son père adoptif. Celui-ci qui s'était remarié avec une jeune femme dont il venait d'avoir un fils, se souciait peu de voir son protégé revenir chez lui. Il se refusa donc à laisser Poè quitter l'école militaire. Le jeune homme dut recourir aux moyens héroiques ! Il se montra si indiscipliné, si insouciant de ses devoirs, qu'il ne tarda pas à passer devant la Cour Martiale. Il fut jugé coupable et renvoyé de l' Académie. Aussitôt libre, Egdar Po'é se rendit à Richmond auprès de M. Allan, mais le vieillard ne voulut rien entendre à ses explications ; il quitta alors la maison de son bienfaiteur pour n'y plus revenir. Quand M. Allan mourut,

le nom du poète, n'était même pas mentionné dans son testament.

Edgar Poë qui avait vécu jusque-là comme un fils de famille, se trouva brusquement réduit à ses seules ressources, c'est-à-dire à rien. S' étant fixé à New- York, comment se procura-t-il la somme nécessaire à une seconde édition augmentée de son petit livre de vers de 1829 .'' On assure qu'il fut aidé, en la circonstance, par ses anciens amis de West-Point ; cela est possible. Serait-ce encore grâce à le générosité des Cadets de V Académie militaire qu'il put vivre, durant deux années sans qu'on ait jamais trop su ni où ni comment ? Cette fois, la chose semble peu probable. Mais passons.

A Vautomne de 1833, nous le trouvons à Baltimore. Un périodique avait ouvert un concours littéraire auquel étaient attachés deux prix. Poë concourut et remporta les deux récompenses, l'une pour un conte en prose, l'autre pour un poème. Ce fut le point de départ de sa fortune littéraire, s^ il est permis de parler de fortune à propos de qui ne connut que la misère. Mis en rapport avec un éditeur de Richmond, il devint directeur d'un important magazine auquel il se consacra exclusivement pendant plus de deux ans. Ce fut dans cette revue (1) qu'il publia nombre de ses plus célèbres contes, ainsi qu'une série d'études de critique,sur la littérature américaine qui furent très remarqués, mais qui lui firent beaucoup d'ennemis. « En critique, je veux être hardi et fort, absolument juste avec les amis et les ennemis. Sur ce point, personne ne me fera changer », a-t-il écrit un jour. Sincérité très louable évidemment, mais dont les effets sont trop certains lorsqu'on n^a à juger que des œuvres médiocres ! Pourquoi Poë abandonna la direction du Southern Litterary Messenger ? Il y a plusieurs versions. La première, celle que Baudelaire a faite sienne, prétend que l'éditeur lassé des « accès d'hypocondrie et des crises d'ivrognerie du poète » remercia son collaborateur ; la seconde dit que Poë ne se trouvant pas suffisamment

(1; ha Southern Lifernri/.VessenijerC Messager Ittéraire du sud.)

STJK EDGAR A. POÉ IX

rétribué, demanda à partager la propriété de La publi' cation dont il avait assuré la renommée, ce qui lui fut refusé. Il aurait alors donné sa démission. La véritén'est' elle point entre ces deux versions ? Est-ce que V éditeur n'aurait pas accédé à la proposition de Poe parce que la vie était devenue impossible entre eux ? Toujours est-il qu'au début de 1831, Edgar Poë partit pour New- York avec sa femme et la mère de celle-ci. Car il s'était marié. Il avait épousé sa cousine Virginie Clemm (1), une fillette de quatorze ans, aimable, affectueuse et belle qu'il aima d'un amour sans limites, d'un amour extatique ! La douce enfant, malheureusement, était très délicate, un four, en chantant, elle se rompit un vaisseau dans la poitrine. Avec des alternatives de mieux, elle traîna des années, années d'affolement pour le poète qui lui consacrait le meilleur de sa vie, la soignant avec une tendresse anxieuse, sentant mille fois, selon ses propres expressions, toute l'agonie de sa mort. Et pourtant, il fallait travailler... De New-York il passa à Philadelphie, où il publia quelques nouvelles histoires extraordinaires qu'il réunit, en 1839, sous le titre général de : Contes du grotesque et arabesque. Il s'adonne, dans les mêmes temps, au déchiffrage des textes les plus bizarrement enchevêtrés, des écritures les plus conventionnelles et secrètes qui se puissent imaginer et, la facilité prodigieuse avec laquelle il trouve la clef de ces fantastiques combinaisons lui vaut une popularité que ses plus admirables compositions ne lui avaient pas procurée. En 1841 — après avoir cherché vainement à fonder un journal qui lui appartint, — il accepte d'être rédacteur en chef du Graham's magazine. C'est là qu'il fit paraître un de ses plus réputés contes : le meurtre de la rue Morgue. Il est fort probable que son intempérance ainsi que les crises nerveuses auxquelles il était de plus en plus sujet, le forcèrent à résilier ses fonctions l'année suivante. La maladiede sa femme l'avait d'ailleurs complètement abattu. Il était comme un fou ; la nuit, il errait dans les rues

(1) Le mariage avait eu lieu 'e 6 mai 1836.

pendant des heures, jusqu'à ce que Mme Clemm qui t'aimait comme son propre fils, le vint chercher et le suppliât de rentrer chez lui. Vers la fin de Vannée 1844, il quitte Philadelphie et va à nouveau s'établir à New- York. Mme Clemm et sa femme l'ont suivi dans cet exode. Il semble, tout à coup que la Fortune va enfin s'arrêter devant sa porte. Sa réputation s'est imposée, elle est réellement très grande maintenant et il ne tient qu'à lui de placer davantage de contes et d'articles dans les journaux et les revues. C'est durant quelques mois, une véritahlt vie de prospérité. Mais, brusquement, une malheureuse spéculation qu'il fait pour acheter un périodique hebdomadaire, vient rompre le charme. Une fois encore, il quitte la ville. Il va se réfugier avec les siens dans un petit cottage situé dans un faubourg éloigné. Il connaît alors d'affreux jours de désespoir ; sa femme est au plus mal et la misère s'est de nouveau installée à son foyer. Son dénûment est si profond que des journalistes ouvrent une souscription en sa faveur, ce dont sa fierté souffrit beaucoup. Enfin, le 30 janvier 1845, Virginie Poë mourut.Ce fut pour le poète une terrible épreuve daus laquelle sa raison manqua sombrer(\). Et, quoiqu'il ait repris assez vite ses habituelles occupations, on peut dire qu'il ne retrouva jamais ni sa santé, ni son ancien enthousiasme. Aussi bien, sa vie littéraire est presque terminée, à peine si, durant les quelques années qu'il va vivre encore, il écrira quelques poèmes. Il boit ; c'est un homme désemparé. Son plus grand effort — durant cette dernière période de sa vie, — aura été de chercher des fonds pour créer un magazine. C'était sa déjà vieille idée qu'il reprenait ; toujours il avait rêvé d'avoir une revue à lui, de laquelle il aurait été le maître absolu. Pour recueillir l'argent nécessaire, il entreprit une série de lectures et de conférences. A New- York, il lut Eurêka, sa dernière œuvre, magnifique poème en prose qui traite de la formation de l'Univers, et qui souleva de grosses discussions.

(l) C'est après la mort de sa femme qu'Edgar Poe subit les premières attaques du délirium tremens.

Ensuite, il parcourut les principaux centres de la Virginie, partout reçu avec enthousiasme. A Richmond on lui fit une véritable fête, et sa conférence sur le Principe de la Poésie obtint un éclatant succès. Cet accueil le

TOMBBAtr D' EDGAR POE A BALTIMORE

rendit si heureux qu'il parlait déjà de s'établir définitivement dans la ville où il avait connu de si douces heures en son enfance. Il faillit même se remarier, à deux reprises différentes ; la première fois avec une femme-poète dont il avait fait, un jour, le plus grand éloge dans une de ses conférences, la seconde fois, avec celle qui hd inspira '^^n premier

amour. Maisla poétesse ayant appris V intempérance de Poë ne voulut plus entendre parler mariage, quant à celle qu'il avait aimée lorsqu'il était jeune homme, la Destinée ne lui laissa pas le temps de l'épouser. Une affaire l'appelant à Neiv- York, il s'embarqua, à Richmond, pour Baltimore où il arriva le soir du 3 octobre 1848. Ce qui %dvint alors est toujours resté assez mystérieux. Cependant, ■l est présumable qu'étant fatigué — ou cédant peut-être à son goût pour la boisson ! — Edgar Poë, en attendant l'heure du train qui devait le conduire à Philadelphie, entra dans un bar. Il faut dire aussi qu'avant son départ de Richmond, il s'était plaint d'être mal à l'aise. Tant il y a que le lendemain matin il fut trouvé inanimé sur la voie publique. On a raconté, et la chose est fort possible, qu'il avait été rencontré par une bande de rabatteurs électoraux — il y avait précisément une élection ce jour-là, à Baltimore ! — Ces individus l'auraient entraîné avec eux, auraient achevé de le griser puis l'auraient porté voter ! Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, ces mœurs électorales étaient courantes, en Amérique, en ce temps-là. Transporté à l'hôpital, Edgar Poë y expirait trois jours après, le 1 octobre 1849.

L'auteur des Contes extraordinaires, aurait-il imaginé une fin plus lamentablement tragique et plus décevante ?...

Edgar Poë fut enterré dans le tombeau de son grand, père. On sait que, vingt-six ans plus tard, le 11 novembre 1875, ses restes furent transportés dans un monument qui lui avait été érigé par souscription.

Mme Clemm, qui fut pour le poète d'un dévouement si .affectueux et qui partagea la plupart de ses misères, mourut à Baltimore, le 16 février 1871, dans un âge très avancé.

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