‹ Edgar-A. PoëChapitre 7 sur 51 · LES CLOCHES · texte numérisé non relu

LES CLOCHES

Ecoutez les traîneaux avec leiu*s clochettes, — clochettes d'argent ! Quel monde joyeux évoque leur mélodie ! Comme elles tintent, tintent, tintent, dans l'air glacé de la nuit ! tandis que les étoiles éparses dans le ciel semblent briller d'une tremblante clarté cristalline, qui scintille en gardant la mesure mesure, mesure, en une sorte de rythme runique suivant la tiutinabulation qui, si musicalement, jaillit des cloches, cloches, cloches, des cloches, des cloches, cloches, cloches, des sonneries et du tintement des cloches.

Ecoutez les harmonieuses cloches nuptiales, — cloches d'or ! Quel monde de bonheur prédit leur harmonie ! A travers l'air embaumé de la nuit, comme elles résonnent avec délices ! De toutes ces notes d'or fondues ensemble, quelle Uquide strophe flotte jusqu'à la tourterelle qui écoute en rêvant, les

yeux fixés sur la luue ! Oh, de ces masses souores, quel torrent d'harmonie jaillit ! Comme il éclate et vibre ! Comme il continue de retentir dans le Futur ! Comme il exprime le ravissement qui porte à cette cadence et à cette sonnerie des cloches, cloches, cloches, des cloches, des cloches, cloches, cloches, — au rythme et au joyeux carillon des cloches !

Ecoutez les bruyantes cloches d'alarme, — cloches de brdnze ! Quelle histoire de terreur raconte maintenant leur turbulence ! A l'oreille inquiète de la nuit, comme elles crient leur effroi ! Trop épouvantées poiu- parler, elles ne peuvent que crier, crier, hors de ton, dans une clameur d'appel à la merci du feu, dans une lutte affolée avec le feu sourd et menaçant, bondissant plus haut, plus haut, toujours plus haut, comme dans un effort désespéré et résolu à monter maintenant ou jamais vers la lune au visage pâle. Oh, les cloches, les cloches, les cloches, les cloches ! Quel sombre désespoir exprime leur terreur ! Comme elles tintent et vibrent et mugissent ! Quelle horreur elles répandent au sein de l'air palpitant ! Et comme l'oreille perçoit distinctement, à leur son aigu, à leur son perçant, que le danger s'approche ou s'éloigne ; — comme l'oreille saisit clairement à leur bruit discordant, à leur vacarme, que le danger augmente ou diminue, selon que s'enfle ou s'apaise la colère des cloches, cloches, cloches, des cloches, des cloches, cloches, cloches, suivant que décroît ou s'accroît la clameur et la révolte des cloches !

Ecoutez le glas des cloches, — cloches de fer ! Quel monde de solennelle pensée évoque leur monodie ! Dans le silence de la nuit, comme nous tressaillons d'effroi à la mélancolique menace de leur voix ! Car chaque son qui s'envole de le\u: gosier rouiUé semble un gémissement. Et les gens, — les pauvres gens qui demeurent tout seuls dans les clochers et qui

sonnent le glas, le glas, le glas, avec cette monotonie voilée, éprouvent-ils donc une gloire à rouler ainsi une pierre sur le cœur humain ? — Ils ne sont ni hommes ni femmes. — Ils ne sont ni brutes ni humains. — Ce sont des Goules : et c'est leur roi qui, sonnant le glas, roule et déroule, déroule sans fin le chant funèbre des cloches. Et son cœur se gonfle de joie au morne refrain des cloches ! Et il danse, et il hurle, tout en gardant la mesure, mesure, mesure, suivant une sorte de rythme runique, au refrain monotone des cloches, — des cloches, — en gardant la mesure, mesure, mesure, suivant une sorte de rythme runique, au battement de cœur des cloches, — des cloches, cloches, cloches, — au sanglot redoublé des cloches ; en gardant la mesure, mesure, mesure, tandis qu'il sonne le glas, le glas, suivant un heureux rythme runique, au grondement des cloches, des cloches, cloches, cloches, — au glas des cloches, des cloches, cloches, cloches, des cloches, cloches cloches, cloches, — aux gémissements et aux lamentations désolées des cloches.

ULALUME (I)

Les cieux étaient de cendre et tristes ; les feuilles étaient crispées et flétries ; — les feuilles étaient recroquevillées efc jaunies ; c'était la nuit en le solitaire octobre de ma plus immémoriale année ; c'était non loin du terne lac d'Auber, au milieu de la région brumeuse de Weir, — c'était là, près de l'humide marécage d'Auber, dans le pays boisé de Weir, hanté par les Goules.

Ici, une fois, par une allée titanesque de cyprès, j'errais avec mon âme, — par l'allée de cyprès, avec Psyché, mon âme. C'était aux jours où mon cœur était volcanique, comme les torrents de scories qui roulent, comme les laves qui sans trêve

(1) Voir lii note l'age '^9.

roulent leurs flots sulfureux au pied du Yaanek, dans les ultimes régions du pôle, — qui soupirent pendant qu'ils coulent au pied du mont Yaanek, dans les parages du pôle boréal.

Notre entretien avait été sérieux et taciturne, mais nos pensées étaient engourdies et mornes, — nos souvenances étaient perfides et mornes. — Nous ne nous doutions point que le mois fût octobre, et nous ne savions point quelle était cette nuit de l'année. — Ah ! nuit entre toutes les nuits de l'année ! — Nous ne remarquions point le terne lac d'Auber (quoique, une fois déjà, nous eussions voyagé par ici. ) Nous ne nous souvenions pas de l'humide marécage d'Auber, ni du pays boisé de Weir, hanté par les Goules.

Et maintenant que la nuit touchait à son déclin, et que le cadran stellaire indiquait le matin, — que le cadran stellaire annonçait le matin, — au bord de notre sentier, une fluide et nébuleuse lueux avait surgi, hors de laquelle un miraculeux croissant s'éleva, avec sa double corne, — le croissant diamanté d'Astarté, distinct, avec sa double corne.

Et je dis : « Elle est moins froide que Diane ; elle roule à travers un éther de soupirs, — elle se complaît dans une région de sanglots ; elle a vu que les larmes ne sont pas taries, sur ces joues où le ver ne meurt jamais, et elle est venue, passant près des étoiles du Lion, pour nous indiquer le chemin des cieux, — de la léthéenne paix des cieux, — elle s'est levée, en dépit du Lion, pour nous éclairer de ses yeux brillants, — elle est venue à travers l'antre du Lion, avec de l'amour en ses yeux lumineux. »

Mais Psyché, levant son doigt, parla ainsi : « Tristement, de cette étoile je me défie : — de sa pâleur, étrangement je me défie : — oh ! hâtons-nous ! — ne nous attardons pas ! Oh !

fuyons, fuyons, car il le faut. » Dans sa terreur, elle parla, laissant pendre ses ailes jusqu'à ce qu'elles traînassent dans la poussière — dans une agonie, elle sanglota, laissant pendre ses belles plumes jusqu'à ce qu'elles traînassent dans la poussière, jusqu'à ce que, tristement, elles traînassent dans la poussière.

Je répliquai : « Ceci n'est rien qu'un rêve. Marchons vers la lueur tremblante. Plongeons-nous dans cette lueur cristalline ; cette nuit, sa sibylline splendeur rayonne d'espérance et de beauté. — Voyez ! eUe papillonne par le ciel à travers la nuit. Ah ! sans crainte, nous pouvons avoir foi en son rayonnement et être certains qu'il nous conduira bien ; sans crainte, nous pouvons nous fier à son rayonnement, qui ne peut que nous bien guider puisqu'il papillonne dans le ciel à travers la nuit.»

De cette façon, j'apaisai Psj'ché et lui donnai un baiser. Et je parvins à dissiper sa tristesse, à triompher de ses doutes et de sa tristesse ; et nous poursuivîmes jusqu'au bout de l'avenue, mais nous fûmes arrêtés par la porte d'un tombeau, par la porte d'un tombeau orné d'une légende. Et je dis : « Qu'y a-t-il d'écrit, douce sœur, sur la porte de cette tombe ? que dit la légende ?» — Elle répondit : « Ulalume...Ulalume... c'est la sépulture de ton Ulalnme perdue! »

Alors mon cœur devint de cendre et mélancolique, comme les feuilles qui étaient recroquevillées et sèches, — comme les feuilles qui étaient flétries et desséchées. — Et je m'écriai : «C'était bien certainement octobre, lorsque, en cette même nuit de l'année dernière, je cheminai, je cheminai jusqu'ici, lorsque je portai un terrible fardeau jusqu'ici! En cette nuit entre toutes les nuits de l'année, ah! quel démon m'a attiré ici? — Je reconnais bien, maintenant, ce terne lac d'Auber, au milieu de cette brumeuse région de Weir ; je reconnais bien, maintenant, cet humide marécage d'Auber et ce pays boisé de Weir, hanté par les Goules. »

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