‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 367 sur 429 · V. — r Non. {Cette répome m'abasourdit · texte numérisé non relu

V. — r Non. {Cette répome m'abasourdit

P. — Alors qu"est-il ?

V. — [Après une longue pause, et en marmottant.) — Je vois, mais c'est très difficile à dire. [Encore une longue pause.) Il n'est pas un esprit, puisqu'il existe. 11 n'est pas non plus de la matière, au sens où vous l'entendez. Mais il y a des gradations de matière dont l'homme n'a aucune connaissance, la plus grossière entraînant la plus subtile, et la plus subtile pénétrant la plus grossière. L'atmosphère, par exemple, entraîne le principe électrique, tandis que le principe électrique pénètre l'atmosphère. Ces gradations de matière augmentent en raréfaction et en subtilité, jusqu'à ce que nous arrivions à une matière imp articulée (imparticled), sans molécules, — indivisible, — une, et ici la loi d'impulsion et de pénétration se trouve modifiée. La matière ultime ou imparticulée, non seulement pénètre toutes choses, mais met toutes choses en mouvement ; et ainsi elle est en elle-même toutes les choses. Cette matière est Dieu. Ce que les hommes cherchaient à personnifier dans le mot « pensée », cest la matière en mouvement...

P. — Mais en cette identification de la matière avec Dieu, n'y a-t-il pas de l'irrévérence? {Je fus forcé de répéter cette question avant que le sujet nen eût pleinement saisi le sens.)

V. — Pouvez-vous me dire pourquoi la matière est moins révérée que Tesprit?... Dieu, avec tous les pouvoirs attribués à l'esprit, est la perfection de la matière.

P. — Vous affirmez donc que la matière imparticuléc en mouvement est la pensée ?

Y. — En général, ce mouvement est la pensée universelle de l'esprit universel. Cette pensée crée. Toutes les choses créées ne sont que des pensées de Dieu...

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P. — Vous disiez que « pour de nouvelles individualités, la matière est nécessaire. »

V. — Oui, car l'esprit existant incorporellement, c'est simplement Dieu. Pour créer des êtres individuels qui pensent, il a fallu incarner des portions de l'esprit divin. C'est ainsi que l'homme a été individualisé. Dépouillé du vêtement corporel, il serait Dieu. Maintenant, le mouvement particulier des portions incarnées de la matière imparticulée est la pensée de l'homme, comme le mouvement de l'ensemble est celle de Dieu^ »

Nous voilà donc en pleine métaphysique. Nous ne nous risquerons pas plus loin en ces vertigineuses envolées, d'autant que Poe saura bientôt nous ramener, bon gré malgré, en ce dangereux domaine de ses élucubrations. Aussi bien, n'en voilà-t-il pas assez pour bien juger la nature morbide de tant de curiosités intempérantes ?

L'intensité de cet appétit intellectuel vient, en effet, chez Poe de l'état maladif de sa sensibilité, Poe veut tout savoir, parce qu'il se croit capable de tout savoir; il veut sortir de lui-même parce qu'il se sent les moyens de sortir de lui-même. N'éprouve-t-il pas, en ses heureux comme en ses malheureux états de santé, dans le rêve solitaire comme dans la syncope, dans l'amour comme dans le délire, ces béates révélations intuitives qui, plus ou moins voisines de Textase, lui semblent dériver de la pure vie spirituelle de Tàme. Voilà pourquoi, non content d'explorer les terres et les mers inconnues, les abîmes et le pôle inaccessibles de notre pauvre planète, l'imagination translucide de cet aventurier intellectuel, prétend, à force de visions logiquement exploitées, flibustcr jusqu'à Dieu lui-même de ses secrets infinis. Voilà pourquoi, pour Poe comme pour son Ellison, « l'acquisition du savoir devient moins une tache laborieuse qu'une irrésistible intuition ^ » ; pourquoi, croyant sans cesse, comme son D' Templeton, « l'âme contemporaine sur le bord de quelque merveilleuse découverte psychique'* », il ne se résigne pas, comme le héros du Manuscrit

\. RêvélaLion mesmévique, II, 312, 315.

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