POLITIQUE NATIONALE DE LA FRANCE
Dès lors, l'Europe ne peut plus craindre la France. La France violée n'existe plus que de nom. Tout en elle, royauté, aristocratie, démocratie, reste marqué du signe de la mort : son roi, c'est celui auquel la Révolution, estimée « chose de bonne prise, » a été adjugée comme telle ; ses nobles ont perdu leurs titres du jour où « ils en bourrèrent leurs fusils dans les rangs de l'étranger » ; quant à son peuple, il reste accablé des libertés qu'il doit à sa défaite, — car « ces libertés ne décorent que le tombeau de rÉIat*. »
c Une nation liée à un gouTernement imposé, c'est le supplice que 1 on vous racontait hier 'de cet esclave auquel on a suspendu sur la poitrine une télé de boeuf. Il £aut qu'il s*en sépare ou qu'il voie luimême sa r.hair vive se putréfier et tomber avec cette chair morte. Le gouveraeinent élabli, restauré par Tétranger, c'est la mort du droit ; c'est la mort du génie, c'est la mort de la pensée, c'est la mort de rime d'un peuple. Voilk ce que savent en France les pierres du chemin. Voifii ce que les pavés de la rue crient sous le char des rois*, f
M. Quinet écrivait cela dans un pamphlet. U écrivait ceci dans son plus beau livre d'histoire :
c — Après l'expérience, j'ai peine à croire que Paris englouti dans ses catacombes par la main des Français, pour sauver la France, n'eût mieux valu que la capitulation qui porte son nom '. •
Pour un patriote qui comprend ainsi la honte et le mal de l'invasion, quel doit être le but, le but unique de la politique française 7 La vengeance de la défaite subie, l'abolition absolue du traité qui consacra sa servitude.
* UChannf ^ àaiaUie de Waterloo, au i. VI des ÛEfttvM, p.37S-380.
* La France etlaSêinU AlUanee en Portugal, t. X des CEuvreê, p. 8S. » Les RévoUaUnu d'Italie, 1. II, ch. v.
*iM LES NATIONAUTES.
Li France « ne doit pas faire un mouvement qui ne la mène à la délivrance du droit public des invasions. Tout ce qui est dans cette voie est bien, tout ce qui est contraire est mal.... U n'y aura parmi nous qu*une ombre de France et nos débats intérieurs seront stériles et pour le monde et pour nous-mêmes tant que, d\me manière quelconque, par les négociations ou par la guerre, nous ne nous serons pas relevés du sépulcre de Waterloo, b Telle est « la vérité élémentaire que rien ne peut ébranler, le delenda Carlhayo que toute plume doit écrire, toute bouche doit répéter sans relâche *. »
Mais est-ce donc la guerre, la vengeance, que prêche Edgar Quinet contre tous ceux qui ont coopéré à Tasservisseinent de la France? Non, — et ceci doit surprendre les cosmopolites, — son patriolisme, pour être d'une ardeur incomparable, n'est point, ^ cause de cela, exclusif et jaloux. Les douleurs de sa patrie lui ont fait comprendre les douleurs des autres patries, et l'amour qu'il porte à la sienne les lui fait aimer toutes sans exception.
Dès l'enfance, il s'était ému à la vue des prisonniers espagnols traversant les rues de nos villes, « hâves, affa» niés, presque nus, défaillants, mourants à chaque pas; » et sa mère, d'un mot : « On pourra vaincre l'Espagne, non pas les Espagnols 1 i> lui avait appris à respecter tous les j)euples'.
Homme, il prêche sans cesse rabolition du traité de Vienne, parce que ce pacte d'iniquité n'a pas seulement consacré la servitude française, mais aussi la servitude de l'Europe. Que la France soit libre, grande, glorieuse, et qu'avec elle, par elle, les autres nations soient libres, grandes, glorieuses, voilà le but qu'il poursuit.
Aussi, avec quel enthousiasme il salue la Révolution de
1 1815 et 1840. OEuvreg complèlei, t. X, p. 25 et 26.
* tfniaire de mes idées, tome X des OEuvrei complètes, p. 143, 14 i.
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i850, qui, punition méritée par h dynastie de Tinvasion, lui apparaît, à son retour de Grèce, comme le réveil de la nationalité française s'arrachant à la honteuse tutelle de la Sainte Alliance I Avec quel désespoir il voit bientôt le gouvernement de Juillet s*agenouiller humblement devant nos emiemis, par eux se faire pardonner son origine, leur livrer de nouveau Thonneur de la France, consentir enfin à cette servitude qui, naguère imposée par la force, venait d'être brisée par la force I Quels cris de rage, quelles prophétiques menaces il adresse à ces bourgeois sans conscience, à ces fiers constitutionnels, q. i laissent la Russie égorger la Pologne, FAutriche appesantir son joug sur l'Italie, qui conduisent la France, ravalée au dernier rang des nations, écraser sous les ordres de TAngleterre un petit peuple dont le seul crime est de nous imiter I
« Les deux gouvemonicnts qui ont précédé la République sont tombés pour s'clre enrôlés dans la Sainte Alliance. La Restaurution a eu son expédition de 1825, p:ir laquelle elle a étoufTé le libéralisme constitutionnel de TEspagne; elle Ta expiée en 1830. Le gouvernement de Louis-Philippe a eu en 1847 son expédition de Portugal, pour laquelle il a détruit la révolution portugaise; il Ta expié en 1848
Telle a été depuis W:iterloo la politique de la Sainte Alliance : faire senrir la France d'instrument contre les amis de la France ; et pour cela Jeux buts étaient poursuivis à la fois. Premièrement, détruire par nos propres mains les gouvernements libres ; secondement, nous dé$ho3iorer par nos propres succès*. »
1 St^O n'a pas voulu a échapper aux fourches c^udines de la Sainte Alliance. » Mais maintenant que 1848 en a puni 1830, que va faire la France républicaine? Immobile tout d'abord au milieu de l'Europe soulevée, elle crie : Paix ! quand il eût fallu crier : Guerre !
L'Europe soulevée est bientôt ramenée sous le joug...
* La Croiiade contre la république rommne, p. 3, 4.
266 LES MATIONAUTÊS.
Depuis lors^ la France de 1789 a-t-elle reconquis sur les peuples Tascendant qu'on lui a fait perdre? Constituée une fois de plus en dehors des traites de Vienne, a-t-elle jeté aux nations serves la parole de vie? a-t-elle effacé sur la carte d'Europe la charte de 1815?...
Ne désespérons jamais de la France, et répétons avec Edgar Quinet ' :
« Quelquefois, dans nos théories, je vois pâlir la France, la patrie, au profit du genre humain. Ne tous abandonnez pas à cette |)ente. Si Ton cherchait l'origine de cette pensée, ou verrait qu'elle est née, sous la Restauration, dans la nuit de Tinvasion, lorsque la France avait perdu la conscience d'elle-même. Ce système de renoncement à la nationalité est né dans le tombeau d*un peuple. Mais le mort est ressuscité; la France a retrouvé le sentiment d'elle-même; laissons donc là les pensées du sépulcre! D'ailleurs ne sentez- vous pas que celte terre que vous foulez est nécessaire au monde? M. de Maistre dit que la France est investie d'une véritable magistrature dans l'univers; quand ses ennemis parlent. ainsi, sont-ce ses enfants qui soutieodnmt le contraire? Les aveugles ne verront-ils pas que la magistrature continue avec la nécessité de la fonction ? que le peuple qui a fait la Révolution est nécessaire pour la diriger, pour l'expliquer et la développer?... Qui dira au monde le sens, la conséquence, l'esprit de celte ère nouvelle, si ce n'est le peuple qui Ta créée ou inaugurée? Ne faut-il pas que l'ouvrier subsiste pour surveiller ou réparer son ouvrage? Et d'ailleurs où est la puissance, où est la nation qui, à la place de la France, se charge de prendre la magistrature et les dangers qui y sont attachés? Où est le peuple qui a posé avec plus d'éclat les difficultés nouvelles de la bourgeoisie et du prolétariat, lesquelles enferment dans leurs flancs un monde inconnu? Il ne faut que passer la frontière pour en apprendre beaucoup & ce sujet. Paiiout vous entendez les nations tranquilles, assises a leur foyer, répéter que la France cherche des périls volontaires, qu'elle ne peut se reposer, qu*elle se travaille pour un bien auquel elle n'arrive pas, qu'elle se consume au lieu de jouir. Oui, en effet, elle se consume ; et c'est pour la gloire du monde, pour les autres autant que pour elle-même, pour un iilcal non encore atteint d^'humanité et de civilisation ? »
' Le ChriUiatUsme et la Révolttlion, nu tome III des Œuvret complètes, p. Î7S, 275.