‹ Edgar Quinet: sa vie et son œuvreChapitre 86 sur 135 · V. — L\ réfokuation · texte numérisé non relu

V. — L\ réfokuation

(( A peine, dit M. Quinei, les calhédrales sont-elles achevées, qu'une force inconnue commence à les miner. » — L'Église catholique, apostolique et romaine est parvenue au faite de sa puissance. Mais au moment où elle semble absorber définitivement la chrétienté, on sent déjà que la chrétienté tend à se séparer d'elle. Préparée dans le Midi, avant d'éclater dans le Nord, la réforme de rÉglise, au quinzième siècle, préoccupe tous les esprits. Rome, seule, ne seni, n*entend, ne voit rien. L'humanité, impatiente, veut marcher en avant. Rome, immobile, prétend, quand même, la retenir éternellement dans le passé.

Le premier avertissement donné à TËglise romaine dat(* du neuvième siècle : c'est le schisme grec. Les deux moitiés du monde antique, la Grèce et Rome, réunies dans le Panthéon, sont divisées par le Vatican. Mais est-ce une révolution religieuse que Byzance fait contre sa rivale italienne? Non, ce n'est qu' « une révolte de l'orgueil au moins autant que de Ja conscience » et l'introduction dans le dogme de « Tégoïsme politique. » Voilà pourquoi Edgar Quinet a raison d'affirmer que « Constantinople est tombée le jour où, après s'être séparée de Rome, elle n'a pas eu l'ambition de devenir à sa place la capitale et Tàme de l'univers chrétien. » — En vain le catholicisme essavat-il de rapprocher les deux Eglises rivales , mais ce que les évéques du concile de Florence ne purent faire, les artistes de la Renaissance l'accomplirent : par leurs œuvres néo-païennes, la Grèce antique et Rome moderne furent enfin réconciliées.

* Le ChristianiMie et la UévoUitim, leçons 0, 10, il.

U RtFORUATlON. 5il

La papauté reçut son second avertissement, non plus des docteurs ) mais du peuple. Les Vaudois, les Albigeois, deç populations misérables, se levèrent, proclamant rÊvangile éternel, ramenant le culte à la croix de bois et prétendant réaliser sur terre Tégalité et la fraternité du ciel. On sait comment les traita Rome catholique. Saint Dominique lui apporta d*Espagne Tinquisition, « le cimeterre arabe caché dans TEvangile» » selon l'admirable expression d'Edgar Quinet, et avec cette arme lout un peuple {ut décapité, extirpé du monde. Ainsi commence «e terrorisme ecclésiastique, bien autrement épouvantable que notre 93, et qui dura non pas quelques mois , mais plus de cinq siècles. Tel fut le pieux système de répres- :$ion et de police employé contre l'hérésie'^ contre la liberté de rinteUigence humaine, ad majorem Dei glo riam : au faite, la torture et la condamnation sans défense à la base, la confession. « un œil ouvert, une fenôtre percée sur toute maison et tout foyer, une vue sur Tintcrieur de Tâme, et cela avec tant de force, que la pensée, corrompue contre elle-même, devint son propre espion et son délateur ^ »

Cependant Técrasement des Albigeois n'empêche pas le génie étouffe de la Provence de passer dans Tâme italienne et d'y continuer, par Dante, Pétrarque et Boccace, la guerre contre Rome victorieuse. Par bonheur pour Rome, les poètes ne sont point entendus de la foule abrutie, corrompue ou terrifiée. Mais d'autres voix s'élèvent encore, celles des maîtres de la science. Les Pierre d'Ailly, les Clémangis, les Gerson, avouent Irislenient que l'Eglise marche à sa ruine et parlent de réformer le clergé, sans pouvoir « s'avouer clairement à eux-mêmes, ni ce qu'ils

' J. Micbelet, Rl^c^issatcce, Introduciicu, p. cxl.

repoussent, ni ce qu'ils désirent, ni ce qu'ils espèrent. » En ce moment même se produit le grand schisme d'Occident. L'nnitc papale est représentée par»deux, souvent par (rois infaillibles pontifes, qui s'injurient, se dénoncent, se foudroient, se dévorent mutuellement. Durant soixante-dix ans, l'Eglise entière, et, avec elle, l'Europe sont plongées dans la plus effroyable anarchie ; et cette anarchie, pénétrant au cœur de chaque homme, sape jusqu'aux fondements du monde moral. Vainement l'Église tente de se réformer par ses propres efforts. Aux conciles de Pise et de Constance, elle se décapite ellemême en destituant le pape. Alors lui apparaît dans toute sa profondeur l'abîme qu'elle a creusé. Un héros , Jean Huss, « vrai messager de l'avenir, » proclame le sacerdoce souverain de la conscience individuelle, et nie du même coup et la papauté et le concile. Vainement on brûle le prophète. Son incombustible négation lui surfit. On jette dans le Rhin ses cendres et celles de son compagnon Jérôme de Prague. Mais le Rhin, s'écrie Edgar Quinet, <c les rejeta sur sa rive ; de ce limon naquit Luther. » L'Église, envoyant les saints du peuple au bûcher et n'en produisant plus, il y eut dans toutes les âmes un moment de douleur profonde et d'indicible attente. C'est alors que parut un livre unique, le seul du moyen âge qu'acceptent , qu'admirent à la fois les catholiques et les protestants, Ylmilation de Jéstu^Christ.

« J*ai longtemps clierclic à mon tour, dit M. Quinet, quel en est Tau* teur; je serais malheureux de Tayojr découvert ; car il me semble qu*il v a quelque sens dans ce mystère. Au quinzième siècle, quand rEurope\-a se diviser en plusieurs sectes, un livre religieox est jeté dans le monde; on ne sait d'où il vient; mais chacun prétend Tavoir écrit. La France, FAIlcmagnc, Tltalie y reconnaissent si bien le fond de leur pensée, que toutes déclarent en être Fauteur. Ces peuples vont se poignarder pendant deux siècles pour des Églises difTérentes : en attendant, ils s'at-*

Lk RËFORVATION. 3ir.

IribucDt cliacuo la compositioD du mâme livre, c cst-Si- dir« le même idéal ; ils protestent, en quelque sorte, par là, contre leurs propres fureurs. L^identitë de la conscience moderne peuA-elle être plus manifeste? Ce livre est une promesse de réconciliation h la veille de la

bataille N'en cherchez plus Tauteur; ce n'est pas TœuTrc de Ger-

son, ni d*A*Kempis, ni de l'Église de Rome ou de Byzance, c'est le fruit mystérieux des entrailles de Thumanité nouvelle. •

Quoique limitation de Jésus-Christ me semble être encore un livre monastique, trop chrétien, enseignant le dédain du monde et le mépris de l'action, je ne puis m'empècher de reconnaître , avec M. Quinet , qu'il ouvrit une vie nouvelle en supprimant Tintermédiaire du prêtre dans le dialogue entre Dieu et Thomme. Il est évident aussi que, fait k l'insu de l'Eglise, il prouve que TÉglise avait déjà perdu « la trace des saints livres. » Vers la même époque elle montrait qu'elle avait également perdu « le sens des actions inspirées » en aidant à allumer le bûcher de Jeanne Darc. Placée ainsi hors de la patrie naissante et de rhumanitc, elle semblait désormais incapable de régner sur les esprits, et, d'avance, elle légitimait la Rcformalion.

La réforme avait été incessante dans l'Eglise elle-même. De siècle en siècle , ' saint Benoît , saint Bernard , saint François, saint Dominique avaient travaillé « à réparer la vie à mesure qu'elle menaçait de disparaître. » Chacun des Ordres par eux créés avait donné une impulsion ; puis, ne changeant rien au fond des choses, ils s'étaient arrêtés ponr tomber eux-mêmes en une rapide décadence, augmentant d'autant la décadence générale. De toute manière rÉglise était incapable de guérir ses plaies. Par conséquent, il fallait que la Réforme se fit hors d'elle et contre elle.

Edgar Quinet sent, dans Luther, « la nature du vieux Germain qui se réveiHe » ; il l'entend pousser « l'ancien

3il LES RELIGIONS MODERNES.

en de guerre des Barbares, » et « la colère suspendue depuis les temps d*Alarîc renaît d'elle-même. » — Luther lui parait puissant jusque dans ses inconséquences. D'abord te moine croit n*attaquer que les indulgences, « le trafic de Fâme.'» La logique le pousse au grand acte de Wiltemberg, et bientôt, après avoir excommunié l'excommunicateur, il se rue sur le culte, sur le célibat des prêtres, sur les ordres religieux, sur it tout ce qui formait le christia- BÎsme visible. % Mais, à force de démolir pièce à pièce rÉglise romaine, où s'arrétera-t-il7 pourra-t-il s'arrêter jamais?

c La nature et TÉglise étant frappées Tune et Taulre au nom de ritléîil, le passé est Taincu ; la colère tombe ; le Luther rebelle dispatait. 11 reste de tout oe chaos une âme émue, subjuguée, ^eoouiUée sur les ruines du temps, devant un livre ouvert. »

Quoi que l'on ait dit, il ne me semble pas que H.Quinet ait exagéré la valeur et Timportance du protestantisme. Avec tout le monde, il reconnaît en Luther deux hommes : celui qui brise le passé, celui qui nie la liberté humaine en enchaînant Tesprit au texte de la Bible. Tous les réformateurs, de Wiclef à Calvin, comme Luther, semblent être double's, déliant, liant en même temps. Pourquoi? Parce qu'il importait qu'ils fussent tels pour accomplir leur œuvre à l'époque où ils l'entreprirent. Afin d'êter toute sanction aux cérémonies, aux solennités, aux sacrements de la vieille Église, ils devaient affirmer leur inutilité et montrer Dieu seul agissant et distribuant sa grâce. Pour arracher l'individu à la domination du prêtre, il fallait dépouiller le sacerdoce de son droit d'intervention entre Fbomme et la Divinité, et dans ce but dépouiller du même coup homme et prêtre, a remettre directement au Christ tout ce que l'Église s'attribuait. »

Envisagée à ce point de vue, la Réformalion est pure-

LA RËFORNATIOM. 3i5

ment négalive. Elle est aflirmative en même temps. Grâce à elle, chaque homme « devient son pape et son concile », la conscience de l'individu monte au rang d* « Église inviolable », le droit du moi est déclare, reconnu « aussi imprescriptible que le droit du genre humain et de Téternîtc, » ^e nous laissons donc point aller à mépriser F œuvre de Luther et de Calvin, scellée du sang de tant de martyrs et de tant de héros. Si nous nous croyons, si nous sommes, sous plus d'un rapport, beaucoup plus avancés que nos aïeux du seizième siècle, gardons-nous.de les répudier, car ils sont nôtres.

Suivons immédiatement le mouvement religieux du seizième siècle jusqu'en ses conséquences extrêmes. Nous reviendrons assez vite à la réaction qui lui fut opposée.

Presque au même moment ou l'ancien monde renouvelait son esprit, un nouveau monde lui était ouvert. Christophe Colomb lui léguait l'Amérique. — Edgar Quinet a compris ce grand homme comme personne ne Tavait compris auparavant. Il voit en lui, non point un navigateur poussé à la découverte par des combinaisons scientiGques, mais un missionnaire, un prophète, qui, Tàme pleine d'une foi nouvelle, rêva l'unité religieuse du monde ^ En son amour immense pour l'humanité, ce héros du cosmopolitisme italien franchit les bornes du christianisme luimême.

• Du haut de toutes les Églises accumulées, il aperçoit des yeux de rame, comme du haut d'une tour, le nouveau .monde à travers Tabimc. Unité, solidaritéjndivisibilitc morale deTunivers^ce sentiment respire dans la moindre de ses paroles. >

Le nouveau*monde découvert, l'Église du moyen âge va-l-elle comprendre la sainte pensée de Colomb? Va-t-elle,

• Pc la leçon M« sur le Christianisme et la liévolution, rapprochez le chapitre ?ii du livre II des dévolutions dC Italie.

3iG LES RELIGIONS MODERNES.

en héritière de cette pentsée divine, aborder la terre par tant d'amoor répétée ? I/Église ne cooiprend rien à cette révélation d'un inonde à un monde et « le baptême d'amour de Christophe Colomb devient un baptême de sang. » Mais les exécuteurs des hautes œuvres catholiques, upostoliques et romaines, en ont été punis d'unç manière terrible : « L'Amérique vaincue a pris à l'Espagne et au Portugal leurs habitants et leur fortune. »

Si le combat de la Réforme et de l'Église s'est livré en Europe, c'est en Amérique qu*on en voit le mieux les effets. — Au Nord, quelques hommes isolés , sans nom, sans passé, arrivent sur la plage, y fondent une société sur le plan du livre retrouvé par Luther. Cette société grandit peu à peu pour devenir plus tard la République des États-Unis. — Dans le Sud, au contraire, ce sont des flottes, des armées, des empires, qui mettent le pied sur le sol inviolé et y implantent le catholicisme par le fer et par le feu. Mexico, Rio-Janeiro, Buenos-Ayres ne sont (|ue de nouvelles Byzances, et si la monarchie s'y change en répjblique, ce gouvernement qui émancipe la colonie de la métropole, de troubles en troubles, de terreurs en terreurs, descend et remonte de servitude en servitude. — Le protestantisme du Nord a pu produire Washington. Rosas, le docteur Francia , voilà les hommes du catholicisme du Midi.

« Cependant, s'écrie Edgar Quinet, qui oserait dire que ces deui religions, le calliolicisme et la Bérormc, ne soient nuses ainsi en présence que pour an vain spectacle? Si chacune dV'lles a reçu ainsi tout un monde, n'est-ce pas un signe qu^aucune d'elles ne vaincra sans partige, et qu'elles sont destinées à se fondre dans une unité plus haute, où Tenthousiasme de sainte Thérèse pourra se concilier avec le raisonnement de Calvin, où la tétc et le cœur s'entendront de nouveau? Ne peut-on pas penser que cette grande àme de Christophe Colomh, qui contenait tout ensemble, par avance, Rome et Ge-

Page 1