‹ Edgar Quintet, sa vie et son œuvreChapitre 108 sur 109 · CRASSUS · texte numérisé non relu

CRASSUS

Â-t-on trouvé Fenfant couché près de son père?

— Non, il s'est échappé du nid de la vipère.

— S'il en reste un tronçon, nous sommes les vaincu». Romains, qu'avons-nous fait? un autre Spartacus!

Ainsi se termine le drame. La Liberté, livrée, tuée paf les esclaves, un jour prochain, revivra, et, sur les ruines de Rome, ouvrira Tavenir pour tous, pour les plébéiens comme pour» les patriciens et pour les esclaves comme pour les plébéiens.

Telle est la pensée suprême qui ressort de ce drame» Il n*abat pas. Au contraire, il relève. Si la trahison y parait

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plus hideuse, la folie plus triste que dans la vie commune, rhéroïsme aussi y paraît plus grand. L'âme sublime de Spartacus passe dans Tâme du spectateur. Chacun, — quel qu'ait été son sort, — voudrait agir comme a agi le héros. Et c'est là Tidéal auquel doit aspirer tout véritable poète dramatique : émouvoir, non pour corrompre, mais pour réveiller les consciences, si les consciences sont endormies; pour qu'elles ne s'endorment plus, si elles ont été réveillées.

Ahl certes, les auteurs du jour n'y songent guère I Courtisans de leur juge, le public, ils ont renoncé à mettre en scène les vertus d'un autre âge, et ils ne savent que flatter les vices du nôtre. Manquant de souffle pour inventer, entravés, s'ils osaient prendre leur essor , ils regardent et peignent ee qu'ils ont vu. Des escrocs et des filles, des scélérats et des sots, voilà leurs grands personnages. En ces charmants coquins qui parlent la langue de tout le monde, chacun peut se reconnaître, et, se reconnaissant, applaudit. Tant mieux pour les auteurs, tant pis pour l'art dramatique!

Edgar Quinet a bien fait de refuser, dès l'abord, son œuvre à la scène. La scène l'eût profanée. Si les Esclaves sont représentés jamais, ce sera le jour où le théâtre régénéré aura pris, dans nos démocraties modernes, l'importance sociale et religieuse qu'il avait dans les démocraties antiques. Ce jour-là, un grand public soutiendra, provoquera les grandes œuvres, et l'on aimera vivre « un moment dans la compagnie des héros, » sans doute parce que Ton aura eu, par hasard, son heure d'héroïsme.

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On a dit des dernières œuvres d'Edgar Quinet, des Révolutions dltalie^ des Esclaves, de Marmx, de la Philosophie de r histoire de France^ de la Révolution religietise : ces œuvres sont des œuvres d*exil et de désespoir.

Je crois avoir prouvé le contraire.

Si le patriote souffre hors du pays natal, n*en pouvant apercevoir que de loin les montagnes couronnées de nuages, si le républicain regrette son grand rêve évanoui, le patriote ne lance point Tanathème contre sa patrie ingrate, le républicain ne maudit point l'avenir parce que le présent Ta rejeté ; il attend, fidèle à sa foi.

Lisez les premières pages de Y Histoire de mes Idées, lisez surtout la préface, par laquelle s'ouvre le dixième volume des Œuvres complèteSj et vous pénétrerez jusqu'au fond delà pensée d'Edgar Quinet. Certes, il aurait eu le droit de se plaindre, car ses contemporains ont été

wà conclusion.

injustes envers lui et les résultats n'ont pas répondu à ses efforts. Cependant il ne se plaint pas.

« Aucun objet de la terre ne m'a manqué, dit-il.... Les fleurs, les parfums, le printemps, la jeunesse, la vie heureuse dans le pays natil, les biens désirés et obtenus, s'étaient-ils engagés à être éternels? »

Contre les hommes, il ne murmure pas plus que contre les choses, car si les hommes l'ont frappé, il s'était habitué d'avance à leurs coups, et, a ne s'étant point livré, il n'a point été trahi. »

« Ce que j'ai aimé, s'écrie-t-il, je l'ai trouvé chaque jour plus aimable. Chaque jour la justice m'a paru plus sainte, la vertu plus belle, la parole plus sacrée, l'art plus réel, la réalité plus artiste, la poésie plus vraie, la vérité plus poétique, la nature plus divine, le divin plus naturel. »

Tout ce qu'il attendait de sa vie d'écrivain^ il Ta eu pleinement. Admis dans la compagnie « des bons génies qui ont illustré le monde, » il a vécu avec eux ses plus beaux jours, et « les mêmes compagnons immortels » tempèrent, pour lui, Tamertume des mauvais. Vivant aujourd'hui dans une telle solitude qu'il à ignore si sa pensée arrive encore aux oreilles de quelques hommes, » il y trouve au moins, grâce aux lettres, toujours cultivées pour ellesmêmes, « la paix, la sérénité, la joie de la conscience, tout ce qu'on dit être le privilège d'une mort bienheureuse. » — « Je suis libre, ajoute-t-il ; ce que jamais je n'eusse pu gagner par la philosophie, je le dois à la nécessité. » — Et, de « ce beau port de l'exil, où tout le poussait voiles déployées, » il peut « regarder en face les temps d'orage, » considérer, avec calme, avec impartialité, sa propre vie et l'ensemble de son œuvre. Sa vie, il la recommencerait qu'il la ferait de même, conforme à sa pensée, changeante en apparence, une en réalité, gage matériel de ses convictions. Quant à ses livres^ il n'en 9

aucun à rétracter , car il « ignore le supplice d*être en désaccord avec soi-même. » Quelle que soit leur valeur, ils sont Texpression loyale de la vérité telle qu'il Ta conçue. S'il est en eux quelque chose qui mérite de subsister, si de leur ensemble ressort pour le lecteur « une force morale, une lumière, une vie, une âme, » dont il puisse profiter, qu'ils vivent! « Sinon, il est juste que tout périsse d'un seul coup *. »

« Le temps du jugement, dit encore M. 4îninet, est venu pour tons ; temps de glace, de silence, où il reste peu de choses k espérer. On se sent dégagé de la crainte par rindifférence du monde. »

Oui, ces temps sont de glace et de silence, et TindifTérence est universelle. C'est justement à cause de cela qu'il est lâche de se taire et de rester immobile. Qui sait si en marchant nous ne montrerons pas le chemin à d'autres? Qui sait si en parlant, nul ne nous entendra? A ses contemporains, à ses coreligionnaires, Edgar Quinet donne un grand exemple. Sans se bercer d'illusions décevantes, sans espérer de récompense immédiate, ni lointaine, simplement pour accomplir son devoir, il agit, il parle. Agissons comme lui, et parlons I Rien ne se fait de rien, et les morts ne ressusciteront que si on les réveille.

Edgar Quinet tient à deux siècles, au précédent et à celui-ci. D'une part, il continue, achève, ce qu'ont commencé les philosophes et les révolutionnaires du dix-huitième siècle ; de l'autre, il prépare ce que réaliseront nos fils ou nous-mêmes, si nous en retrouvons la force. Par conséquent, son œuvre est double, de négation et d'affirmation, et il n'en est pas qui entre mieux dans le plan de

* Cette majestueuse sérénité du proscrit a été parfaitement comprise par M. Emile Moritégut. Lisez le très-remarquable travail publié à propos de V Histoire de mes idées, dans le numéro du 15 janvier 1850 de la Hevue des DettX'^wides fous ce titre ; ÂtHobioçraphie d^un penseur,

la Révolution française, parce qu'il n*en est pas qui en contienne, en concilie mieux les trois principes fondamentaux : liberté, égalité, fraternité.

Liberté de l'individu, indépendance de la patrie, égalité des citoyens, fraternité des peuples, unité du genre humain, intime liaison de l'humanité et de la nature, confondues à Torigine des choses, telles sont les idées qui forment les bases solides de tout ce qu'Edgar Quinet a écrit. Ces idées, ailleurs hostiles, chez lui ressortent logiquement les unes des autres et s'unissent pour composer un tout harmonique qui n'est point un système, mais un foyer de lumière.

Le progrès, non pas résultat fatal ou forcé du mouvement général, mais effet naturel du Ubre arbitre de l'homme, est le point de départ, le lien et le but de sa Philosophie de Ihistoire. Tou^ ses Uvres et toute sa vie sont la démonstration évidente du progrès. D'oeuvre en œuvre on sent qu'il a voulu monter et qu'il monte, et, en l'écoutant, en le lisant, on est entraîné avec lui, à monter, à monter toujours vers un idéal infini. A cause de cela, M. Quinet n'est point un de ces chefs d'école qui enrôlent des disciples destinés à expliquer, à vulgariser une certaine doctrine immuable, partant condamnés à l'avance à ne rien inventer par eux-mcmes. Au contraire, chacun peut trouver en lui un maître audacieux, sans cesse à la recherche des voies ignorées et qui, prêchant surtout d'exemple, n'aime que les libres esprits et ne se lasse pas de les exciter, non à le suivre, mais à le dépasser. — Écoutez plutôt ce qu'il disait naguère sous toutes les formes à ses jeunes auditeurs du Collège de France :

« Appuyez-vous, non sur ce que les autres ont fait, mais sur ce que

. vous avez mission de faire. Ne traduisez pas, pioduisez, Soufflez sur

celte immense argile que les siècles ont déposée autour de votre ber-

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ceau, et trouvez-vous vous-mêmes..,. Nous vous répétons le mot de Sidney : Regarde dans ton cœur et écris ! »

Si maintenant l'on veut mesurer toute la largeur du terrain exploré par une aussi vaillante intelligence, il faut considérer Edgar Quinet sous son triple aspect d'homme politique, d'historien-philosophe et de poète.

Homme politique, deux œuvres lui appartiennent. En son amour pour la patrie française, il a puisé l'amour de toutes les patries du monde; il a défendu la cause de toutes les nations opprimées de l'époque contemporaine, il a mieux posé que nul autre la question des nationalités. A un point de vue plus général encore, il a montré Tincompatibilité absolue qui existe entre la démocratie et la religion ultramontaine; il a crié d'une voix retentissante : Que ceux qui veulent être libres sachent s'affranchir en même temps et des chaînes matérielles et des chaînes morales, qu'ils sauvent la liberté de Téternelle ennemie de la liberté !

Historien-philosophe, parcourant l'histoire entière, il a affirmé T unité du genre humain dès son point de départ et indiqué le but de son long voyage à travers les siècles, le renouvellement fraternel de Tunité primitive; recueillant ridée vivante contenue en chacune des religions du passé, il a groupé toutes ces conceptions divines de l'hu* manilé et, de la sorte, préparé le dogme supérieur qui, dans Tavenir, pourra dominer et concilier les dogmes ennemis.

Poëte, à son inspiration propre ajoutant l'inspiration universelle, il semble avoir voulu faire de la littérature française la synthèse de toutes les littératures anciennes et modernes ; il a cherché à nous rendre le poëme épique, perdu depuis le moyen âge, il s'est essayé, dans une époque

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de transition, à tresser par avance la couronne artistique de la Révolution triomphante.

Homme politique, historien -philosophe, poète, Edgar Quinet a labouré profond j selon l'admirable expression d'Adrien Duport. La terre a été retournée sur son sillon. N'importe ! le bon grain y germe ; il mûrira.

Mais ce qui caractérise éminemment Edgar Quinet parmi les hommes d'aujourd'hui, c'est d'avoir, en tout et toujours, bravement accepté la responsabilité absolue de ses idées. Il a eu ce courage de l'esprit, le plus rare de tous, qui consiste à suivre sa voie jusqu'au bout, sans s'inquiéter si l'on est ou non compris par la foule, soutenu ou abandonné des siens. Voilà pourquoi Edgar Quinet est si longtemps resté seul en avant de son époque. Voilà pourquoi aussi, dans son exil, il se sent Hbre. Il a dû se dire avec le poëte américain :

Ils sont esclaves ceux qui ue veulent pas choisir

Haine, raillerie et outrage,

Plutôt que de reculer en silence

Devant la vérité qui se fait pour eux évidente ;

Ils sont esclaves, ceux qui n'osent pas être

Dans le droit — avec deux ou trois.

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