EN GRÈGE
Aussi euUil le bonheur de visiter la Grèce en un moment unique. La guerre et la peste dévastaient encore la vieille Hellade, et sur ses ruines accumulaient de jeunes ruines. Mais on assistait en même temps à un sublime spectacle, à la résurrection d'un peuple. La relation de ce voyage, accompli en des circonstances aussi exceptionnelles, publiée pour la première fois à Strasbourg, en 1830, se retrouve dans les Œuvres complètes*^ toute brûlante encore de la flamme des grands jours.
A son retour de Grèce, Edgar Quinet éprouva un indicible bonheur. Du plus loin qu'il aperçut la côte de la patrie, il reconnut le glorieux drapeau abattu en 1815, replanté sur le sol par une révolution triomphante.
f Le voyageur, diUil lui -même à la fin de la préface de la première édition de la GrècCf le voyageur qui a quitté son pays dans le deuil, le retrouve dans la joie. 11 s'en va pour ne plus voir dans sa ville la rougeur sur le front de chaque homme qui passe. Et voilà qu'en revenant, tout chagrin qu^il ait pu être au départ, mieux que des rayons d'or sur un golfe d'azur, mieux que les cimes empourprées du Taygète, mieux qu'une tour penchée sur le bord de l'Iri, ou qu'une femme endormie sous un bois d'orangers, mieux qu'une nuit en mer, ou qu'au matin une avenue aux troncs de marbre, il aime nos fleuves embourbés et leur pâle soleil, le peuple dans ses carrefours, les tombes sur les places, et nos tours gothiques qui, comme les siècles passés de notre histoire, le saluent au retour du drapeau de Jemmapcs*. »
Chose étrange, pour une nature aussi ardente, pour une âme aussi juvénile, aussi passionnée, au milieu même de
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l'enthousiasme politique, qu'il partage, il s'occupe toujours de poésie et de littérature.
Si par plusieurs brochures, De la philosophie dans ses rapports avec Vhistoire politique^ l* Allemagne et la révolution, Système politique de V Allemagne, Avertissement à la monarchie de 1830^, il semble s'être jeté dans le mouvement contemporain, s'élançant même bien loin au delà, car déjà il affirme ses opinions républicaines; dixsept ans à l'avance, il marque et décrit la décadence et la chute du système bourgeois adopté par Louis-Philippe, annonce, prédit l'avènement de la démocratie ; — en même temps, il fait paraître nombre de travaux purement littéraires et scientifiques, principalement dans la Revue des Deux-Mondes; il s'enfonce dans les bibliothèques, y retrouve des Épopées inédites du douzième siècle, et appelle le ministère à son aide pour approfondir de trois siècles l'horizon de notre histoire littéraire. Son appel ne fut point entendu et sa découverte, contestée avec passion par ces érudits officiels qui ont intérêt à ce que Ton ne croie qu'à leurs propres inventions, lui valut tant de dégoûts, que, sans y renoncer, il en remit l'achèvement à des temps plus paisibles. Dès Tabord cependant et quoiqu'il eût raison, il trouva des défenseurs aussi ardents que ses ennemis: au premier rang, M. Michelet, M. Charles Magnin, M. Jules Janin, et Lamennais, qui lui ouvrit les colonnes de l'Avenir, où il publia son rapport *. Depuis lors, la découverte d'Edgar Quinet a reçu une éclatante consécration par l'impression des poèmes manuscrits de la Bibliothèque nationale, sans que nul témoignage pu-
* Allemagne et ttalie, Œuvres complètes, t. VI. p. 13&-i82.
* Des Épopées françaises du douzième siècle, 183i , dans le IX* volame des Œuvres complètes, p. 403-424.
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DE i830 A 1832. 55
blic, autre que celui de M. Henri Martin ^ en ait attribué Fhonneur et le premier mérite à qui de droit.
C'est à la même période de la ^ie de M. Quinet qu'appartient la publication d'un simple article de sept ou huit pages à peine, mais qui porte ce titre : De V Avenir de la rdigion*. Dans cet écrit, provoqué sans doute par les nouveautés religieuses qui occupaient la France, durant les premiers jours qui suivirent son réveil, surtout par l'utopie saint-simonienne , Edgar Quinet trace à larges traits le plan de Vœuvre capitale de sa vie, YHistoire des religions^ et en fait entrevoir à Tavance les conclusions suprêmes, Tanéantissement des vieux dogmes ou plutôt leur fusion dans une religion du droit et de la liberté, embrassant le genre humain tout entier.
Un autre opuscule, paru antérieurement (18218), De Vorigine des IHeux ', contient le germe du Génie des religions, premier terme du redoutable problème que M. Quinet aborda en voulant exposer la philosophie de la révélation.
Durant son séjour à Paris, après la révolution de 1850, sans compter M. Michelet, il voyait dans une intimité de tous les jours, MM. Ballanche, Ampère, Fauriel, Magnin,
* Au t. IV de son Histoire de France. — Au témoignage du savant historien, il faut ajouter maintenant celui de M. Saint-René Taillandier [Bévue des Deux-Mondes j 1" juillet 1858, p. 137-138, note) : < Des savants même, et du premier ordre, repoussaient avec dédain ces innovations qu'ils devaient accueillir plus tard et confirmer par de nouvelles recherches. M. Raynouard s'indignait qu'on p&t voir des éléments celtiques dans les poèmes du cycle d'Ârthus. M. Génin uiait qu'il y eût des poèmes carlovingiens en vers de douze syllabes ; l'éditeur de la Chanson de Roland a prouvé depuis qu'il avait mieux étudié, sur les indications de M. Quinet, notre vieille littérature nationale. M. Quinet, en un mot, a donné la première impulsion à ce mouvement d'études qui a débrouillé nos origines poétiques. Il a précédé même dans cette voie le docte et ingénieux Fauriel, qui a élé sur tant de points l'initiateur littéraire du dix-neuvième siècle. »
• Juin 1831, Mélanges, Œuvres complètes, t. YI, p. 594-403. ^ Œuvres complet es, t. I, p. 414-457:
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de Gérando, le baron Massias, madame Récamier et sa société.
Après la mort de son père, de 1832 à 1853, il fit un voyage en Italie. C'est là qu'en étudiant les monuments, les hommes, les mœurs, la religion et les révolutions, à Venise, à Florence, à Rome, à Naples, il finit Ahasvérus^, levé au pays natal, sous les voûtes de l'église de Rrou, continué durant son séjour en Allemagne et après son excursion en Grèce. On sait que ce grand poëme en prose, audacieuse tentative littéraire, n'est point, quoiqu'on l'ait dit, un chant de désespoir, mais au contraire un chant de rénovation. On y trouve l'exacte expression d'une maladie qui tourmentait alors le genre humain, et qui le tourmente encore: la maladie de l'attente. Ahasvérus errant, c'est l'esprit enfiévré qui cherche à travers l'ombre le soleil qui va venir, c'est « l'humanité sourdement travaillée dans ses entrailles comme si elle allait enfanter un Dieu. »
Le poème d'Ahasvérus remua profondément tous les esprits d'élite. S'en inspirant, la princesse Marie, plus artiste que princesse, et dont la mort a été si prématurée, composa deux admirables bas-reliefs^ — le Départ d'Ahasvérus, les Femmes ressuscitées, — et un groupe, — Ahasvérus et Rachel au jugement dernier j — dont il n'existe que trois épreuves, une chez Ary SchefTer, une que doit avoir M. Quinet, une qui était aux Tuileries avant 1848. Ary Scheffer lui-même a composé sur deux épisodes à' Ahasvérus deux dessins, dignes de son grand talent. Celui qui représente Rachel au berceau du Christ a été popularisé par la gravure.
A son retour d'Italie, Edgar Quinet fut moins heureux
* T. VII des OEuvret eompUtes.
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AHASVÉRU?. 37
f(u*à son retour de Grèce. Passant non loin de Bourg, il voulut revoir cette terre de Certines, où s'étaient écoulées les meilleures années de son enfance, et que sa mère avait été forcée de vendre pendant son voyage. Mais il ne trouva qu un informe amas de poutres brûlées et de pierres noircies. La Bande noire avait incendié le vieux château I ... A Vaspecl de ces ruines, il éprouva une de ces foudroyantes émotions que Ton n'oublie jamais^ Il n en a ressenti de plus terrible qu'une vingtaine d'années après, — quand il vit s'écrouler les nobles espérances dont jusqu'alors il avait vécu.
Cependant il continue à préparer les grandes œuvres que depuis l'enfance il projette. Dans les journaux, dans les revues, il sème en même temps divers articles, qui attestent qu'il n'est pas un seul instant resté étranger aux luttes politiques et littéraires de son époque.
Ainsi, étudiant les arts de la Renaissance, à propos de réglise de Brou*, il aflirme, il prouve que le moyen âge, tout entier, a est le culte de la mort, » il s'efforce de détacher ses contemporains de l'admiration périlleuse de a ce grand tombeau, » et les convie au nouvel amour.
D autre part, recueillant Témotion qu'il a éprouvée en visitant le champ de bataille d'Arcolè (juin 1832), il ne retient pas son cœur qui pousse ce cri :
« FraDce, toi si belle, qu^nd tu marchais par ce chemin; toi, si fière, si hardie; toi à présent si changée, ah! si l'on ne voyait à tes côtés la cicatrice de la lance et les clous qui t'ont clouée au poteau, qui pourrait le reconnaître ? Depuis plus de trois jours tu es descendue
^ a De ce jour-là, dit-il (Hist. de mes idées, t. X des Œuvres complètes, p. 116), je me sentis déracine sur la terre. J'appartenais à l'orage ; il pouvail nie prendre et m'emporter où il voudrait. »
* Des Arts de la Renaissance et de l Église de Brou, année 1854, Mélanges, I, au l. VI des Œuvres complètes, p. 351-36 >.
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dans ton sépulcre, toi, Thostie des nations. Peuple prophète, laisse le linceul; revêts-toi de Tavenir*. »
Ailleurs, à TAbbaye-au-Bois (avril 1834), après avoir lu et analysé les Mémoires de Chateaubriand, il retrace toute notre histoire depuis un demi-siècle, montre le dernier preux faisant « Foraison funèbre de la vieille société et de ta monarchie qui la représentait , » et termine en saluant, non d'un regret, mais d'une respectueuse pitié, le château de Prague, refuge des Bourbons de la branche aînée, tombeau du droit divin.
« La porte, dit-il, Tescalier, le fossé, le. pont-levis, tout a un sens profond dans ce donjon, tant que cette famille Thabite; et même, à cette triste table du vieux monarque, où toutes les places semblent remplies, il y a encore plus d'un siège vide qui attend son convive couronné avec le pain et le vin et le sel de Texil *. »
Enfin, retournant en Allemagne, Edgar Quinet achève de se pénétrer de la pensée germanique et, unissant en lui les génies contraires de la Germanie et de la Gaule, s'efforce de rapprocher les deux sœurs ennemies, de les entraîner dans la bataille, à la conquête de la liberté et de la justice. Tel est le sens véritable de toutes les brochures, de tous les articles, qu'il publia successivement et qui, depuis, ont formé là première partie du livre : Allemagne et Italie,
Gœthe meurt. Edgar Quinet décerne à l'homme de génie une dernière couronne, mais il se félicite de la fin d'une littérature a où ne se retrouve pas un seul écho de la société politique, » de la fin « d'un art sans patrie. » — «Un siècle finit, s'écrie-t-il, un siècle commence. L'art est mort I l'art vient de naître ". » — Et aussitôt il sonne
« T. VI. — Mélanges, ii, p. 3G9.
^ T. VI. — Mélangée, vi, p. 43-..
< T VI. — Allemagne, v, p. 182-187.
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