‹ Edgar Quintet, sa vie et son œuvreChapitre 19 sur 109 · SUSPENSION DU COURS · texte numérisé non relu

SUSPENSION DU COURS

sentant de mieux en mieux battus par cette formidable solidarité des élèves et des professeurs, étaient de plus en plus furieux, et leur haine se traduisait publiquement et secrètement, jusque dans les confessionnaux, par des calomnies, souvent ridicules, souvent infâmes. D'autre part, les doctrinaires, philosophes et hommes politiques, s'apercevaient avec désespoir que les esprits, entraînés vers de plus pures régions, s'éloignaient d'eux et de leurs théories fausses et débilitantes. Enfin, les gouvernements étrangers voyaient avec terreur assemblés dans les amphithéâtres du Collège de France tous les proscrits de l'univers ; ils entendaient les applaudissements que suscitait chaque parole de malédiction prononcée contre les oppresseurs, chaque parole d'amour dite en faveur de leurs victimes, chaque cri de guerre et d'espérance lancé du présent vers l'avenir.

On discuta au Château comment on ferait cesser sans retard une prédication révolutionnaire, qui suscitait tant d'embarras au dedans comme au dehors. M. Guizot proposa les mesures les plus violentes. M. de Salvandy était bien de son avis, mais il n'osait. Il attendit donc, ou plutôt fit naître une occasion. M. Michelet était inattaquable : il professait VHistoire et la Morale^ il avait donc le droit (le tout dire. Mais M. Quinet occupait la chaire des langues et littératures méridionales et les professeurs du Collège de France avaient approuvé à plusieurs reprises son programme ainsi conçu : Littératures et institutions comparées de l'Europe méridionale. Ce mot : institutions^ frappa le minisire. M. Nisard, bon diplomate s'il en fût, — car il possède une grande morale pour lui et une petite pour tout le monde, — M. Nisard fut dépêché vers M. Quinet afin de le supplier officieusement de faire plaisir au ministre en effaçant ce gros mot d*institutiofis; naturellement,

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disait-on, le professeur n'en eût pas moins été complètement libre dans son enseignement! M. Quinet refusa. Que fil-on? Le lendemain, Faniche des cours parut sans le mot institutions. M. Quinet protesta avec énergie (3 décembre). Le mot ne fut pas rétabli, et la chaire des littératures méridionales se trouva vide, le professeur ne voulant plus y monter les mains liées, la bouche bâillonnée.

Personne ne fut dupe de ce tour jésuitique. Chacun comprit que le cours d'Edgar Quinet était suspendu, non par la mauvaise humeur du maître, comme on le faisait dire, mais par ordre de r autorité. Tous les journaux libéraux s'en émurent, et la jeunesse prépara la manifestation de novembre 1845, qui sembla annoncer la révolution qui éclata un peu plus de deux ans après. Au jour dit, trois mille jeunes.gens, assemblés sur la place de TÉcole de médecine et sur la place du Panthéon, se réunirent et se dirigèrent,' en ordre et silencieusement, Ters la demeure de M. Quinet.

Là, un étudiant prit la parole au nom de tous :

« Monsieur, dit-il, les écoles ont vivement ressenti le coup qui vous frappe. H était de leur devoir de protester par une manifestation solennelle contre tout ce que Tacte du ministère accuse d'hypocrisie et de lâcheté...

« Nos applaudissements ont retenti au delà du Collège de France. On s'est épouvanté de voir parmi nous un patriotisme vrai, Tenthousiasme des grands jours. On ne peut nous atteindre, on vous frappe...

« Nos. sentiments sont connus, on sait quelles sympathies vous entourent, votre cause est la nôtre, ou bien plutôt c'est notre cause que vous soutenez, c'est pour nous que vous avez combattu, avec autant de fermeté que d'éloquence, cette réaction ultramontaine contre Tesprit . de la Révolution.

« En venant aujourd'hui vous féliciter de votre attitude ferme et loyale, nous ne faisons qu'obéir k la voix de notre cœur et accomplir un devoir de reconnaissance. Entre les écoles et ceux qui représentent leurs idées et leurs sentiments, il existe une juste solidarité. Dans toute cette foule d'étudiants qui tous entourent, il n'en est pas \m qui

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