‹ Edgar Quintet, sa vie et son œuvreChapitre 61 sur 109 · II. — DE LA RÉVÉLATION · texte numérisé non relu

II. — DE LA RÉVÉLATION

Vis-à-vis de la nature, l'homme n'est ni un maitre ni «n esclave. Lui créé, la nature, auparavant créatrice, cesse d'enfanter, car en lui s'arrête, résumée et complète, la Genèse de la matière. C'est maintenant à l'homme libre, mobile, pendant qu'elle elle reste immuable, de Tachever, de l'interpréter, de « lui donner une voix*, » de commencer, en un mot, la Genèse de l'intelligence.

Le Génie des religiotis a précisément pour but de marquer les phases de la Genèse spirituelle, de décrire le spectacle de la création de l'histoire civile par l'homme. Mais, pour embrasser tant de sociétés diverses, brisées sur le chemin de l'humanité, pour les comparer les unes aux autres et en dégager le mouvement général, il faut remonter au principe qui renferme l'essence de chacune d'elles. Où trouver ce principe? Dans la religion.

Montesquieu ' avait, au contraire, prétendu établir que le principe des lois civiles et celui des religions sont deux principes corrélatifs n'exerçant l'un sur l'autre qu'une action pour ainsi dire de hasard ; et que si l'un des deux, en certaines circonstances, domine et transforme l'autre, c'est plutôt le principe humain du droit que le principe divin du dogme. — L'opinion du grand légiste , généralement professée au dix-huitième siècle, lui a survécu. Pîombre de philosophes et de pubUcistes enseignent encore

* Génie des lieligions, livre I, Œuvres complètes^ tome 1.

* De lOrigim des Dieux, Œuvres^ t. I, p. 415. 3 Esprit des lois, liv. XXIV.

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que l'élément religieux est a un accessoire sans rdation nécessaire avec la Tie politique des peuples. »

Edgar Quinet se place à un point de vue diamétralement opposé. Il croit et il prouve « que c'est la forme politique qui partout s est réglée sur le moule de rinstitulion religieuse..., que la religion est la loi des lois, c'est-àdire celle sur laquelle toutes les autres s'ordonnent...*, que la substance de la vie civile est la même, » et partant que nul changement dans l'État n'est un» révolution, si ce changement n'a pour base, pour garantie et pour couronnement une transformation radicale du Dieu jusqu'alors adoré.

Partant donc de cette idée, — que l'on ne connaît pa& un peuple si l'on ne connaît ses dieux, — M. Quinet, est loin de condamner toutes les religions comme œuvres de tromperie et d'asservissement, à la manière des hardis^ démolisseurs du dernier siècle. Il examine chacune d'elles avec une respectueuse attention, et cherche si, dans la « poussière divine » amassée par les siècles, il ne reste pas « quelque débris de vérité, de révélation universelle, » utile encore pour animer « l'éclair qui doit tout éblouir et ramener la paix que le monde a perdue. » Ainsi, considéré dans son idéal, \e Génie des religions est l'histoire de la « vie de l'Esprit divin à travers les âges. »

La première question à résoudre est celle de la révélation. Esl-ce Dieu qui s'est communiqué à l'homme? Est-ce l'homme qui, de lui-même, a cherché et trouvé Dieu?

Je suis et je résume les idées d'Edgar Quinet. — Avant l'histoire, la configuration des continents empreint l'histoire future de certains grands traits qui jamais ne s'effaceront. Ici et là, les races humaines semblent être jetées

* Enseignement du peuple, p. 7-8.

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dans un moule, et du moule particulier, de la forme sous laquelle le monde apparaît à chaque race, nait une révélation spéciale.

< La création, d'abord séparée de son auteur, tend de plus en plus à se rattacher k lui par le lien de Tesprit, et la terre enfante Téritatilement «m Dieu dans le travail des âges. >

Chaque continent est un sanctuaire. — L'Asie, la terre des formes végétales et animales monstrueuses, en « son infini visible, » puisera Tidée de Tincommensurabilité dans le temps et dans Tespace ; trouvant son Dieu dans sa riche nature, elle s'arrélera au panthéisme et aux incarnations. Mais, à Textrémité de ce continent plantureux s'étend le grand désert arabe : là, pour la première fois, l'homme s'élèvera à l'idée pure du Dieu-esprit, se pros^ ternera successivement devant des dieux sans corps et sans idoles, Jéliovah, Christ, Allah. A l'Asie est attachée l'Afrique, « la patrie des sables, l'océan sans iles ; » à Texception de TEgypte, elle ne produira aucun Dieu à elle, son intelligence restera serve comme son peuple noir. Mais voici la Grèce, née de l'onde et comme l'onde, mobile : elle circonscrira l'immensité orientale en son artistique petitesse et ses dieux humains ne seront que des formes de réternelle beauté. L'Italie s'avance au centre de la Méditerranée pour y régner ; elle n'aura d'autre vrai dieu que la cité, la Ville Éternelle, reine du monde ; son empire matériel écroulé, elle gardera encore l'empire spirituel de la papauté. Enfin, entre TAsie et l'Europe, participant de l'une et de l'autre, l'Amérique parait être une terre de médiation, destinée à concilier un jour le génie de l'Orient et le génie de l'OccidenL

Après avoir montré l'unité originelle du genre humain, M. Quinet, sans rechercher en quel lieu se fil la première

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274 LES RELIOIONS ANTIQUES.

réunion d'hommes, s'étudie à reconnaître par qnél miracle l'homme est tout à coup sorti de la yoiè immuable de la nature pour s'élancer dans la route bouleversée de l'histoire. Loin d'accepter l'hypothèse de Rousseau, de créer des hommes abstraits, il voit naître la société du jour où « d'une manière quelconque, la pensée de la divinité a <( jailli de Tesprit d'un homme qui a pu l'annoncer, la c( publier ou l'imposer à ses frères. »

« Autour du fétiche s'est assemblée la tribu, un Dieu national a en^ faute la nation; l'unité religieuse a fondé runilc politique, et de Tidée de Dieu est sortie la société toute vivante. »

Et, en effet, à l'origine de tous les peuples, qui retrouve-t-on ? Un Manou, un Zoroastre, un Hermès, un Orphée, un Moïse, et non pas des inventeurs d'arts mécaniques, comme le crut le dix<huitième siècle. Et ces poètes, ces voyants, ces prophètes, où puisent-ils leur inspiration? Dans la nature ; on les voit constituer Tordre civil sur ce modèle, en faire comme « un abrégé de l'univers. »

De la sorte, M. Qiiuiet nie d'une manière absolue les commencements enfantins attribués à Thummiité naissante. Du premier élan de l'esprit, elle conçoit DifîU, révélé ))ar l'organe de la nature.

fl Les pyramides d'Egypte, les temples de Thèbes, ceux de PersépoKs, les monuments de Mycènes, roilà les premières huttes du genre humain ; et, dans un autre ordre de choses, les livres de Moïse, les poésies d'Homère, voilà les livres avec lesquels cet enfant apprend à lire. »

Une nouvelle ère commence dans la genèse sociale du moment où tes peuples, auparavant confondus dans l'unité primitive, manifestent des instincts divers et se séparent. D'après lès traditions nationales, même d'après celles des nègres, confirmées par la science moderne, Vhu-

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maailé, dès Forigine^ se disperse en (rois races. Deux peuples jumeaux, les Indiens et les Persans, apparaissent les premiers. Ceux-là, contemplatifs, cherchent dans le lit de rindua et du Gange une retraite naturellement défendue ; ils s'endorment avec Brahma « parmi les fleur»; c( des eaux. » Ceux-ci,' les Mèdes, les Perses, poussés en avant par un dieu lutteur, projettent au loin la famille > celtique et germanique, le double génie de l'Occident. A côté de cette race de Japhet, celle de Sem, réunissant le génie delà religion à celui de Tindustrie, s'établit d'abord dans les montagnes entre deux grands cours d'eau, TEuphrate et le Tigre : d'elle naîtront la Chaldée, la Phénicie^ la Judée, Carthage, l'Arabie ; Babylone sera le cœur de ce grand corps qui, possédant les deux figures visibles de l'infini, le désert et la mer, produira Jéhovah et le Christ. A l'Est, enfin, la descendance de Cham, noire aux cheveux crépus, se confond dans le mystère africain avec les peu* pies fabuleux à têtes de chien et de loup : ell^ restera sans> voix et sans Dieu. Les trois acteurs étant en scène, l'his-y toire primitive de la haute Asie n'est que leur lutte ; le» vainqueurs se superposent aux vaincus et la différence de couleur sert de premier prétexte à la différence dos caste?. — Le deuxième acte des émigrations commence dès qu'il faut que l'Asie, encombrée de peuples et de traditions, déborde. Elle porte l'intelligence et la vie dans les valléesjusque-là muettes de la Grèce, et Fémigration des Hellènes se produit en même temps que les Hébreux se fixent en Chanaan. La Grèce, d'une existence tout extérieure, périt avec ses dieux, tandis que la Judée, se renfermant en ellemême, donnera au monde le Dieu universel. C'est a l'appel de ce Dieu inconnu que, longtemps, après les migrations* germaniques se rueront sur le vieux monde et le détruiront. Plus tard encore, on verra les mêmes destructeurs

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^Q LES REUGIONS ANHOUES.

de Rome politique résumant Fantiquité, élever Luther contre la Rome religieuse des papes, représentant le moyen âge.

Ici se termine le premier livre du Génie des religions. La révélation par Forgane de la nature est prouvée dans son origine et suivie dans ses effets. On peut aborder à présent la question de la tradition.

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