CERTITUDE
Sandrino, par d'innombrables petits faits tu es toujours présent ; dans ma vie tu fais sentir ta bienfaisante influence aux heures les plus sombres, tu trouves encore moyen de me parler, au moment où je m'y attends le moins, pour que ma douleur trouve en toi un réconfort.
Je t'ai senti tout près de moi, tu émergeais des tépèbres quand je suis retourné à ton lycée. Tu sais combien mon âme était troublée, ce jour-là. Je désirais retirer moi-même ton diplôme d’études classiques : pour cela je suis revenu dans ces murs qui t'étaient si chers, quand tu voulus, à tout prix, terminer tes études, Ce diplôme, c'était ta dernière victoire : l'achèvement d’un cycle d'activité et de sérénité.
J'ai revu les bancs des classes où tu as passé les meilleures années de ton adolescence. J’ai recu du proviseur, le professeur Marpillero, ton diplôme. Tu connais — et je manque de mots suffisants pour l’exprimer — l’émotion profonde qui m'a saisi pendant cette en-
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trevue. J’entendais à travers les cloisons, le bruissement des elasses ; j’écoutais les voix, pleines de vie, de tes camarades ; les paroles claires des professeurs m’arrivaient, par intermittence ; dans l’ombre grise du vieil édifice tous étaient là. La vie les poussait vers les activités de l'avenir. Tous étaient à leur place ; toi seul, tu faisais défaut.
M”° le professeur Cattaneo avait dit un jour, en parlant de toi: «Dans le lycée Beccaria, on l'avait tacitement désigné comme le meilleur.» Eh bien, sur les bancs, dans les salles de ton lycée, le meilleur était absent. En revoyant ton proviseur, en me rappelant le grand éloge qu’il avait fait de toi à la « Famiglia Romagnola», je sentais que son cœur paternel était tout proche de ma souffrance. Il eut pour moi des paroles de grand réconfort ; il me parla de manière à me rendre fier de toi. Mais chaque éloge à ta mémoire ne faisait qu'aiguiser la douleur de t'avoir perdu.
Plus tard j’ai demandé comme faveur exceptionnelle au ministre de l’Education Nationale, Son Excellence Balbino Giuliano, qu'on me donnât la possibilité de connaître la composition d’italien, écrite par toi, pour ton baccalauréat. Cette faveur me fut accordée. Je ne peux te dire avec de simples mots l’émotion que j’éprouvai en revoyant ton écriture. Je lus et relus cette feuille ; je suivis point par point tes idées. Une chose me frappa tout de suite, c’est qu'ayant à choisir entre deux sujets, tu avais préféré le plus difficile : l’interprétation du Cing Mai d’'Alessandro Manzoni, qui demande une vision synthétique de l’histoire du Premier Empire et de la figure politique et morale de Napo-
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iéon. Je reconnus, dans ce choix, ton esprit éveillé et réfléchi,
Deux paragraphes me frappèrent spécialement. En parlant de Napoléon I", tu avais dit :
« Dieu a élevé cet homme au plus haut faîte de la gloire terrestre, puis l’a abattu et humilié. Ensuite il lui a enlevé les souffrances morales, pour le porter là où la gloire terrestre est complètement oubliée. Dans ces huit strophes du poème, Manzoni décrit avec des traits incisifs la pleine ascension, le triomphe et la fin de Napoléon, et la miséricordieuse intervention divine. »
Et, plus loin, parlant toujours de Bonaparte, tu écrivais : « L’oisiveté et le souvenir devaient être en effet les pires ennemis de l’exilé, sur une si étroite plage. Pour lui qui avait passé sa vie dans une activité fébrile, l’'oisiveté devait être intolérable : intolérable aussi devait être le souvenir des amis et de la patrie oublieuse. Le poète s’imagine que Dieu vint soulager cette immense douleur en transportant l’âme de l’empereur là où toutes les passions humaines sont éteintes, et où toute gloire qui n’est pas divine est inconnue et oubliée. »
Quand tu écrivais ces mots, il te restait à peine un mois à vivre. Il me sembla voir, dans ces lignes, quelque chose de prophétique. Dans la vision de cette grandeur et de ces tourments, plus haut que tout, t’apparaissait la pitié infinie et miséricordieuse de Dieu. Tu sentais à l'avance la sublime spiritualité, la puissance sans limites de la divinité. Une réalité surhumaine, du fond du royaume des ombres, s’approchaïit de toi; et déjà tu n’appartenais plus à cette terre.
En prenant ton diplôme et en recevant ta composi-
tion d’italien, je songeai à ces parents de l’après-guerre qui allaient, dans les mairies, recevoir les médailles, souvenir de leurs fils morts à la guerre. D’autres ont souffert plus que moi peut-être. Elle ne te fut pas accordée, comme à d’autres, l’auréole de la gloire : mais à toi, Sandrino, il reste la couronne du sacrifice, supporté stoïquement et avec grandeur. Parmi tant d’âmes qui souffrent, je ne suis pas le premier, mais je ne suis pas le dernier.
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J'ai eu, Sandrino, des moments de cruel désespoir. Je ne pouvais me faire à l’idée de ne plus te revoir : je me sentais, à cette pensée, envahi par une angoisse épouvantable. Puis je me repentais de cette incertitude qui, pour les croyants, constitue un péché : la mort n’est pas une vraie fin. Une vie plus sublime est réservée à celui qui a su être bon et pur au cours de notre brève existence terrestre.
Pour cela, ce que m'ont écrit, plus d’une fois, des amis et des inconnus qui, dans leurs lettres, me parlaient de toi comme d’un intercesseur miraculeux, m’a semblé juste et vrai. À moi aussi, une fois, tu as voulu envoyer ton réconfort.
C'était un matin de décembre : le froid et le brouillard de Milan me glaçaient l’âme. Il me semblait que tout était plongé dans la nuit, je ne pouvais calmer mon angoisse. Dans cette désolation, je demandai une preuve certaine de ta survie, une indication qui viendrait calmer mon angoisse et me donner la certitude
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