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Edmond Perrier (1844-1921)

Le 31 juillet dernier, dans la maison de Buffon qu’il habitait au Muséum, s’est éteint, presque subitement, notre cher Maître, M. Edmond Perrier.

Deux jours avaient suffi pour qu’une maladie de cœur déjà ancienne, mais qu’on espérait apaiser par un prochain séjour à la campagne, s’aggravât tout à coup, et qu’une crise consécutive d’urémie vînt en quelques heures précipiter l’issue fatale. « Je ne sais ce que j’ai,.,. Jene souffre pas,... Ma pensée s’embrume..., Je m’en vais », disait-il encore la veille au soir à Mme Perrier, en faisant le geste d ecarter de son front le voile qui commençait à l’obscurcir.

Ce furent ses dernières paroles, et s’il n’y ajouta rien, s’il se montra courageux devant la mort, ce fut pour Celle qui, depuis plus de quarante années, avait été l’admirable compagne, attentive et dévouée, indulgente aux exigences du labeur scientifique et à celles d’une nature supérieurement artiste et poète.

Cette mort était bien inattendue pour ceux, comme nous, qui étaient admis à lui apporter la distraction et le réconfort d’amicales visites, et qui trois jours auparavant l’avaient trouvé, comme de coutume, assis devant son bureau, toujours confiant et souriant, en train de corriger les épreuves de sa publication en cours sur l’œuvre de Lamarck; bien inattendue encore pour tous les amis qui le rencontraient peu de jours auparavant, circulant comme à l’ordinaire, de ce pas alerte et cadencé, qui le faisait reconnaître à distance. On n’imaginait pas qu’ayant résisté à un labeur si intense et si continu, il pût disparaître en si peu de temps, lui toujours jeune d’allure et d’esprit, toujours sur la brèche, toujours présent où se passait quelque intéressante manifestation scientifique, artistique ou patriotique de la Pensée Française.

Sa disparition causa dans Tulle, sa ville natale, une véritable stupeur, puis une explosion spontanée de regrets, car il était non seulement très aimé de ses intimes, mais très populaire. Il revenait tous les ans en pèlerinage à la maison paternelle, où étaient réunis, comme en un temple, ses souvenirs de famille ; il retrouvait ses amis, qui se réunis-

saient pour fêter sa présence. La Corrèze, il l’aimait de tout son cœur, dans ses mœurs, dans ses coutumes locales, parlant patois avec les paysans, tous au courant de ce qu’il faisait dans ce grand Paris, tant était grande la puissance qu’il possédait d’extérioriser sa science et de la mettre à la portée de tous. Volontiers il rappelait cette réflexion de l’un d’eux : Le bon Dieu a fait les bêtes , et c'est cous, Monsieur Perrier, qui leur donnez leur nom.

De toutes parts, et des milieux les plus humbles de son pays natal, affluèrent des marques de regrets vraiment touchantes par leur sincérité et leur émotion, rappelant, chose si rare, les nombreux services que beaucoup en avaient reçus, la bonté qu’il avait toujours montrée pour les plus humbles même de ces compatriotes, les détresses auxquelles il avait remédié de façon aussi délicate que discrète.

Tous ces souvenirs ont été évoqués par le Docteur Maschat, maire de la ville de Tulle, qui, traduisant les sentiments unanimes de la population, convoqua d’urgence son conseil municipal pour rendre un hommage solennel d’affection, de reconnaissance, et aussi d’admiration pour sa haute science, au compatriote illustre, « qui avait honoré à la fois sa grande et sa petite Patrie ». 11 fut décidé, le 9 septembre 1921, que la partie du quai Baluze, où se trouve la maison paternelle, porterait désormais le nom d’Edmond Perrier.

Les chroniques scientifiques que pendant longtemps il rédigea dans le journal Le Temps , sous le titre : Le Monde vivant,, et où il aborda dans une langue imagée, spirituelle et alerte, les problèmes les plus délicats de la philosophie scientifique, lui avaient créé jusque dans les régions les plus éloignées du globe des admirateurs ardents, dont plusieurs, ignorant son adresse, câblèrent leurs condoléances par la voie diplomatique.

Ses obsèques eurent lieu le 3 août, en l’Eglise Saint-Médard. Une foule nombreuse, composée des personnalités officielles les plus marquantes, des représentants de diverses sociétés savantes, des amis de la famille, l’accompagnèrent jusqu’au cimetière Montparnasse, où les hommages lui furent rendus par les grandes sociétés dont il était membre, et le grand Etablissement auquel il appartenait : M. Henneguy, au nom de l’Académie des Sciences, rappela ses importantes et précieuses découvertes ; M. Cordier, au nom de la Société de Géographie, M. A. Cahuet, au nom de la Société des gens de lettres, M. Hebrard, Directeur du Temps , M. Loyer, au nom de la Société d’Acclimatation, dont il était depuis longtemps le dévoué président, prirent successivement laparole. Puis ce fut M. Bouvier, qui évoqua cette existence, « toute faite de labeur dans ce Muséum, où Edmond Perrier vint d’abord en 1868 comme Aide-naturaliste, en 1876 comme Professeur, et qu’il ne devait plus quitter. M. Bouvier, son disciple de la première heure, devenu son collègue au Muséum et à l’Institut, resté son ami, rappelle dans tous les détails, ce que fut au Muséum l’infatigable activité d’Edmond Perrier, comment cette activité ne trouvant pas à se satisfaire avec son professorat et sa seule Direction non plus qu’avec ses recherches scienti-

fiques, il enseignait dès 1881 la Zoologie à l’Ecole normale primaire supérieure de garçons de Saint-Cloud, et à l’Ecole normale secondaire supérieure de Jeunes filles de Sèvres ; comment encore il fournissait un labeur considérable dans les nombreuses commissions scientifiques dont il faisait partie; et il ajoute pour finir : « Voilà donc détruite. pour jamais cette existence si pleine, que servit jusqu’au dernier jour une jeunesse étonnamment persistante. Ce laborieux entre tous a bien mérité le repos dans un autre monde qu’il n’a jamais cessé d’entrevoir, et auquel il a consacré, en des termes qui vont au cœur, le dernier paragraphe de ses Colonies Animales. »

Ce paragraphe, ou plutôt cette profession de foi scientifique et religieuse, où le jeune Maître de 1881 accorde les doctrines scientifiques dont il était déjà épris avec la certitude d’une vie future, est à citer tout entier, car il apparaît comme le fil directeur qu’il s’était tracé lui-même, qu’il a fidèlement suivi, qui a guidé toute sa vie scientifique, et dominé toute sa philosophie :

Rien ne conduit, dans la doctrine de l’Evolution, dans la doctrine de l’unité de la Force et de l’unité de la Matière, dit-il, à ne voir dans l’homme qu’une combinaison passagère, éminemment périssable... La disparition d’une étoile arrête-t-elle les rayons lumineux que l’astre a, depuis sa formation, lancés dans l’espace? Pourquoi ne pas admettre que durant la longue évolution historique du corps humain, l’àme humaine, siège de la conscience, s’élaborait à son tour résumant et conservant ce qu’il y avait de plus harmonique dans les mouvements vitaux? Pourquoi tous les efforts de notre raison, en lutte contre les passions qui se déchaînent en nous ; pourquoi toute la somme de volonté dépensée à la conquête de ce que nous nommons la vertu; pourquoi tous les sacrifices que nous faisons pour agrandir les horizons de l’esprit humain n’auraient-ils pas pour conséquence d’harmoniser les mouvements de notre âme, et d’en assurer la durée? Quelle plus grande récompense l’esprit humain peut-il rêver que celle de contempler, dans la jouissance qu’il acquiert après la mort des vérités dernières, dans la confiance absolue d’une durée sans limite, l’œuvre même qu’il a accomplie sur la terre ?... Êtres chéris dont la mort a touché le front, il nous plaît de penser que votre existence bénie a obtenu ce suprême couronnement, que vous pouvez ressentir encore l’affection que nous vous gardons au fond de nos cœurs, et que votre pensée radieuse ne s’est pas éteinte pour jamais, alors que se conservent éternellement dans l’Ether infini les vibrations de l’étoile qui luit aux cieux.

Avant d'évoquer nous-même, au nom des Sévriennes, tout ce que nous devons au Maître disparu, il nous semble opportun de rappeler combien brillante a été sa carrière.

Né à Tulle en 1844, Edmond Perrier commença ses études au lycée de cette ville et les termina au lycée Bonaparte, devenu aujourd’hui le lycée Condorcet. Un prix au Concours général témoignait des brillantes qualités de l’élève.

En 1864, à l’àge de vingt ans, il était reçu à la fois, et dans un très bon rang à l’Ecole polytechnique et à l’Ecole normale supérieure, dont Pasteur était à ce moment le Directeur : sans hésiter, Edmond Perrier opta pour Polytechnique, car il rêvait d’être artilleur, suivant en cela une tendance assez répandue dans sa famille. La veille de la rentrée officielle, le voilà donc en partance par la diligence qui, en ce temps-là,

reliait Tulle à Limoges, d’où l’on prenait le train pour Paris. La malle était chargée; sur le pas de la porte, M. Antoine Perrier et son fils échangeaient leurs adieux, quand arrive un pli recommandé : c’était une lettre de Pasteur, pressant vivement le jeune Edmond Perrier d’opter pour l’École normale, et lui prédisant un bel avenir dans l’Université. Il était bien tard pour changer d’orientation. Cependant la teneur d’une telle missive, émanant d’un savant aussi considérable, jetait quelque trouble dans l’esprit de l’aspirant artilleur et permettait surtout à M. Antoine Perrier de renouveler les arguments qu’il avait en vain déjà mis en œuvre ; il représenta encore qu’il restait de jeunes frères à élever, que les ressources étaient modestes, que la vie militaire était dispendieuse et ménageait peut-être, dès le début, des humiliations à ceux qui ne possédaient aucune avance, tandis que l’autre voie, où il était sûr de réussir, puisque M. Pasteur l’en assurait, menait à une situation plus aisée, et tout aussi honorable. Pendant ce temps le conducteur, sur son siège, suivait d’une oreille intéressée cette argumentation, dictée par la sagesse, et voyant diminuer peu à peu la belle assurance du jeune voyageur, crut pouvoir « dénouer la crise de conscience », et demanda tout à coup : Faut-il descendre la malle du petit P

La malle fut descendue, et voilà comment une lettre, qu’il trouva certainement bien intempestive, car il rentra l’air déconfit, mua le Polytechnicien d’un jour en un brillant Normalien.

Par la suite, il n’eut pas à regretter sa mésaventure, d’abord par les joies que lui ménagèrent des études, auxquelles il prenait un goût de plus en plus vif, ensuite par les succès qu’elles lui procurèrent; et qui sait si, au lieu d’être mobilisé en 1870 comme lieutenant du Génie, il avait dû commander devant l’ennemi, sa carrière n’eùt pas été brutalement et définitivement interrompue !

Licencié ès sciences mathématiques et physiques en 1866, agrégé de l’Université l’année suivante, il était aussitôt envoyé comme professeur de physique au lycée impérial d’Agen. Il ne fit qu’y passer; une place d’ Aide-naturaliste étant devenue vacante au Muséum, dans cette chaire des Annélides, Vers et Zoophytes, qu’avait illustrée Lamarck, il l’obtint. Là, sous l’égide et l’inspiration des Grands naturalistes, qui avaient déjà rendu célèbre le vieux Jardin du Roi, devenu plus tard le Jardin des Plantes Médicinales , puis le Jardin des Plantes, tout court, il puisa dans Lamarck et dans Etienne Geoffroy Saint-Hilaire les enseignements et la doctrine, dont pendant toute son existence il devait se faire le continuateur.

A l’ombre de ces grands arbres, provenant des lointains les plus divers, qui avaient chacun leur histoire, qui déjà faisaient du Jardin des Plantes une sorte de Paradis terrestre, où, disait-il, il ne manquait pas même le Serpent, son imagination très vive pouvait s’exalter, et nul doute que ces conditions réunies n’aient contribué à l’y fixer pour toujours.

En moins d’un an il réunit les éléments d’une thèse de doctorat ès

sciences, qu’il passa en 1869, et qui avait pour titre : Recherches sur les pèdicellaires et les ambulacres des Astéries et des Oursins.

La guerre de 1870 vint pendant quelque temps interrompre ses recherches; elle le surprit comme travailleur au laboratoire maritime de Roscofï : il revint en toute hâte et s’engagea. Aussitôt mobilisé comme lieutenant du Génie, il fut, avec quelques-uns de ses camarades polytechniciens, préposé au service des projecteurs des forts de la région parisienne.

Lorsque l’artillerie allemande bombarda Paris, avec une prédilection déjà marquée pour nos monuments historiques, nos musées et nos églises, le Muséum, moins qu’un autre, fut épargné : les obus y 'pouvaient, risquant d’anéantir les précieuses collections, de briser les bocaux contenant les pièces baignant dans l’alcool, et d’allumer ainsi de vastes incendies, qui eussent détruit les bâtiments et le quartier tout entier. Le lieutenant Edmond Perrier venait donc, quand son service lui laissait quelques heures de répit, voir lui-même ce qui se passait au Muséum et à son laboratoire. Il arriva un jour pour voir tomber dans ce laboratoire une bombe, qui trouait le plafond, puis qui effondrait à ses pieds le plancher du service. Il fallut évacuer prestement car, ainsi qu’il était à prévoir, plusieurs autres bombes passèrent successivement par la même brèche, montrant clairement que les Allemands s’entendaient déjà à merveille à protéger d’une manière précise les Temples de la Science.

En 1872, il est nommé Maître de conférences d’Histoire naturelle à l’École Normale supérieure, en remplacement de son maître et ami, Henri de Lacaze-Duthiers ; quatre ans après, âgé seulement de trentedeux ans, il succédait au professeur Deshayes dans la chaire où il était depuis huit ans Aide-naturaliste, chaire qu’il devait échanger plus tard contre celle d’Anatomie comparée, la chaire de Cuvier, devenue vacante par la mort du Professeur Filhol.

Il l’a jusqu’à la fin occupée; c’est donc plüs d’un demi-siècle qu’il a passé au Muséum, soit exactement cinquante-trois ans.

Plus il étudiait les organismes inférieurs, Échinodermes, Vers, Polypes, plus il était persuadé que l’Histoire des Animaux s’explique aisément quand on va du simple au composé, des organismes rudimentaires à ceux de structure complexe ; aussi saisit-il toutes les occasions d’étendre ses observations aux formes marines, si nombreuses et si variées. C’est dans ce but qu’il prit part aux expéditions scientifiques qui avaient pour objet l’exploration des grands fonds. En 1881, c’était dans la Méditerranée, à bord du Travailleur ; en 1883, c’était avec le Talisman, ^ dans la région de l’Atlantique comprise entre les Açores et les îles du Cap- Vert, au niveau de cette Mer des Sargasses, vaste prairie d’algues flottantes qui abritent les espèces les plus curieuses. Il en rapporta de précieux spécimens et de riches matériaux de recherche pure, ainsi que les éléments d’un livre publié en 1886 sous le titre : Les Explorations sous-marines, qui eut deux éditions. L’auteur y montre les conséquences heureuses de ces explorations, dont la

principale, dit-il, est d’avoir découvert à la Science tout un monde, en apparence inaccessible, que la vie est en train de conquérir ».

Ces animaux marins, il voulait pouvoir les soumettre à l’expérimentation, à l’observation continue, les étudier vivants et à loisir, car ils fourniraient sans doute des arguments nombreux à la Doctrine de l’Evolution. C’est dans cette idée qu’il usa de l’influence de ses relations pour obtenir du gouvernement que l’ancien lazaret de l’ile de Tatihou, près de Saint- Vaast, soit mis à la disposition du Muséum ; il y fonda en 1883-1885 le laboratoire maritime, qui a vu déjà de nombreux travailleurs et d’où il est sorti d’intéressants travaux.

Les particularités dominantes de l’esprit de notre Maître, c’était d’abord la tournure élevée et philosophique, le brillant et l’entrain de l’exposition, son talent descriptif, aidé toujours de croquis tracés d’une craie alerte, le luxe d’arguments que lui dictait une imagination fertile; puis l’aisance avec laquelle il évoluait dans les sujets les plus délicats et les plus complexes, la facilité enfin qu’il avait de se dégager des questions parfois insidieuses, où nous comptions bien l’embarrasser ; mais tout était si simple! c’était nos conceptions, nos raisonnements qui étaient compliqués. Les exposés étaient en effet parfois tellement simples qu’ils nous semblaient de l’ironie, et que nous étions saisies de la crainte un peu vague d’être muées dans son esprit en un auditoire mondain.

Les lois naturelles sont simples, mais elles sont nombreuses et « il est impossible, dit-il, d’enfermer l’Histoire de l’Evolution organique dans une de ces formules chères à certains philosophes... En réalité tout ce qui est force, mouvement, substance dans le monde, a pris à son heure sa part de l’évolution de la vie ; les formes des organismes sont la résultante des actions diverses qui ne cessent d’agir sur elles et dont cette évolution ne fait que traduire la mobilité ». ( La Terre avant l’histoire,

Sa doctrine scientifique, qu’il ne manquait jamais de nous ^exposer dans les premières leçons de son cours à Sèvres, et à laquelle d’année en année il apportait de nouveaux arguments ou de nouveaux fleurons, nous enthousiasmait au point de nous laisser parfois la plume en l’air, pour suivre mieux le film de l’Evolution. C’était une grande nouveauté pour les premières promotions, dont la réceptivité et le zèle n’étaient surpassés que par la profondeur de leur ignorance; nouvelle aussi était la méthode, qui n’avait plus seulement pour but de nous « apprendre » l’Histoire des animaux, mais plutôt de la raisonner et de la comprendre.

La comprendre, c’était tout ce que le Maître exigeait de nous ; c’était aussi le critérium au moyen duquel il jugeait ses "élèves, qui les lui faisait choisir au concours d’entrée à l’Ecole, et dont l’application devenait de plus en plus difficile au fur et à mesure que les promotions étaient mieux préparées, surtout à Faide de ses ouvrages et par ses premières élèves.

L’Origine de la vie, question brûlante, qui a suscité tant d’hypothèses dont aucune encore n’a pu être démontrée, ne l’embarrassait pas plus

que les autres : Edmond Perrier, croit qu’elle est d’ordre physico-chimique, et qu’il en faut chercher le secret dans la nature même des substances vivantes et les réactions qui s’y produisent, c’est-à-dire dans la chimie biologique. Celle-ci a déjà réalisé des synthèses inattendues; du jour où elle les aurait complétées, notamment celle des albuminoïdes, en les animant, la plupart des questions d’origine seraient par là même élucidées.

A la vérité, cette synthèse ultime ne se produit de nos jours nulle part ; tout être vivant procède d’un autre être vivant, et les expériences de Pasteur ont ruiné pour longtemps les espoirs que pouvait faire naître l’hypothèse de la Génération spontanée, qui eut été cependant une base si commode à la Doctrine de l’Evolution! Mais s’ensuit-il qu’elle n’ait pu se produire autrefois, dans les temps prodigieusement reculés, où le soleil, qui n’est plus actuellement qu’une étoile jaune, étaitdans sa prime jeunesse une brillante étoile, blanc bleuté, infiniment plus riche que de nos jours en rayons chimiques bleus, violets, et ultra-violets?

Toutefois, si les réactions chimiques qui créent la vie ont pu se produire, encore a-t-il fallu que le milieu soit convenable, riche en matériaux divers sans cesse renouvelés. Or, seules les eaux littorales, brassées et soulevées par les marées, pénétrées ainsi par l’air, aussi par la lumière solaire, renouvelées par les courants, réalisent ces conditions ; c’est donc là qu’ont dû naître ces grumeaux de gelée vivante, dont les types se sont différenciés de bonne heure; c’est de là encore que plus tard, quand leur multiplication a fait apparaître la lutte pour l’existence, ils ont dû s’élancer, d’une part à la conquête de la haute mer et des abysses, d’autre part à celle des eaux douces, des continents exondés et des airs.

Cette conception de l’origine de la vie cadre bien, et c’est là un mérite incontesté avec la conception moderne de la physique du globe ; mais ne recule-t-elle pas la difficulté dans le temps, comme d’autres hypothèses l’avaient reculée dans l’espace?

Quoi qu’il en soit, et ce point délicat étant admis ou franchi, tout redevient très clair dans le problème zoologique ; les êtres simples formés de plastides ou cellules , évoluent grâce à leur faculté de se reproduire par division ou bourgeonnement. Les unes restent libres ou solitaires, sans habitat bien déterminé, les autres se groupent en sociétés appelées Colonies , où pendant un certain temps elle gardent leur individualité; mais par suite d’une longue vie en commun, la division du travail, chère à Milne-Edwards, s’établit; il en résulte la différenciation des formes et la dépendance réciproque et obligée, qui caractérise les êtres supérieurs. En fait de différenciation, tout ce qui était possible s'est fait.

L’évolution se déroulait si fortement et si bien, que tout nous y paraissait indiscutable et même acceptable, et qu’il nous devenait tout à fait indifférent, par exemple de n’être plus, quant à la situation de nos centres nerveux, que des Vers retournés.

Une des Sévriennes, qui a gardé vivant le souvenir de l’enseignement original de notre Maître, nous écrit : « Quand on arrivait au stade où l’être rampant, voulant prendre connaissance plus complète de son milieu, se dresse et découvre la station verticale, je crois que l’image habilement évoquée, se Hait indissolublement dans l’esprit à celle de notre Professeur, dressé lui aussi de toute sa petite taille, 1a. tête en arrière, et qui semblait tellement avoir été, et être encore, tout prêt à prendre possession de son Univers entier ! »

C’est que, comme l’a si bien fait remarquer M. Camille Vallaux, dans une très intéressante analyse du plus récent ouvrage philosophique d’Edmond Perrier, qui résume toute sa doctrine scientifique, La Terre avant V histoire , Edmond Perrier est un esprit des cimes, et non un termite des spécialités obscures. Avec lui on voit large et on voit bien; je ne saurais prétendre qu’on voit toujours juste. Edmond Perrier, sans nul doute, ne le prétendrait pas lui-même. Mais qu’importent la demivérité ou l’erreur provisoire ; ce sont des ornières sur le grand chemin de la vérité scientifique; on y trébuche, mais on les franchit ».

Et c’était bien effectivement la manière de notre Maître.

Sous ce rapport, nous ne pouvons nous défendre d’un certain rapprochement avec notre Professeur de philosophie, Joseph Fabre.

Tous nos Maîtres certes étaient éminents; ils avaient été choisis entre tous pour la formation des futurs professeurs de l’Enseignement secondaire féminin, à ses tout premiers débuts; ils savaient, en général, qu’il existait des programmes alors très touffus, auxquels nous devrions satisfaire, et s’efforçaient de leur mieux, par leur enseignement, d’y pourvoir; mais aucun d’entre eux, en dehors de Joseph Fabre et d’Edmond Perrier, n’a suscité cet enthousiasme, qui éclatait parfois en applaudissements, aussi irréfléchis que spontanés, dès que l’un ou l’autre professeur avait quitté la salle des Conférences, ayant à son bras notre éminente Directrice, Mme Jules Favre.

Dans son livre : les Colonies animales , et la formation des organismes, paru en 1881, l’année même où il inaugurait à Sèvres son enseignement, notre Maître exposait sa doctrine sous la forme séduisante avec laquelle il nous l’enseignait, et qui le fit dès cette époque apprécier du grand public.

Avec cet autre : La Philosophie zoologique avant Darwin, paru en 1884, il abordait la question des Causes actuelles, qui venait éclairer toute la doctrine de l’Evolution, en même temps que souligner l’importance considérable de ces causes :

Il n’est plus téméraire, dit-il dans sa préface, d’espérer que l’IIistoire des êtres vivants pourra être présentée sous une forme didactique propre aux Sciences expérimentales. Mais pour atteindre ce résultat, il faut avant tout demeurer persuadé que les êtres vivants, en tant qu’organismes naturels, doivent trouver dans la nature actuelle leur explication.

L’ouvrage intitulé : Le Transformisme vint peu de temps après, résumer l’état actuel de l’Evolution.

En même temps qu’Edmond Perrîer développait cette théorie dans les ouvrages philosophiques que nous venons de rappeler, et que beaucoup qualifient de poèmes, il se préoccupait aussi de les répandre dans des livres classiques. En 1882, il publie Li Anatomie et la physiologie animale , qui eut trois éditions. Aussitôt après, il mettait en œuvre son Traité de zoologie en six volumes, dont le premier, intitulé : Zoologie générale, parut en 1890. Les autres s’échelonnèrent jusqu’en ces temps derniers; le sixième volume complètement rédigé, est encore chez l’éditeur; souhaitons qu’il en sorte bientôt. A cette œuvre de longue haleine et de caractère tout à fait original, il travailla toute sa vie, en façonnant les éléments à la manière qu’il avait esquissée dans Les Colonies animales.

Les résultats de ses recherches techniques se trouvent pour la plupart consignés dans la notice qu’il présenta à l’occasion de sa candidature à l’Académie des sciences. Sa doctrine, qu’il juge la plus féconde, s’y affirme peu à peu tout entière : Evolutionniste convaincu, mais non matérialiste, ce dont il se défendit toujours, partisan des Causes actuelles, de l 'influence des changements d’ attitude, de X accélération embryogénique ou tachygénèse, il accumula dans la première moitié de sa vie scientifique un bagage technique considérable, et acquit une notoriété qui lui ouvrait en 1892 les portes de l’iYcadémie des Sciences. Il y succédait, dans la section de Zoologie, à M. de Quatrefages, et devait, en 1913, en devenir le Président.

Les autres Académies, les Sociétés françaises et étrangères l’appelaient successivement à elles : en 1898, l’Académie de Médecine de Paris le nommait associé libre; des Académies de Stockholm, de Lisbonne, de Madrid, il devint associé ou correspondant; il était Docteur honoris causa de l’Université d’Oxford.

Lorsqu'en 1900, en pleine exposition, il succéda à Alphonse Milne- Edwards, à la fois comme Directeur du Muséum et Président de la Société d’Acclimatation de France, la complexité de ses occupations devint telle qu’il dut renoncer à ses recherches personnelles ; car c’est une des rançons de la Gloire de priver celui qui l’a conquise de ses occupations favorites; mais la souplesse d’esprit, la puissance d’imagination d’Edmond Perrier lui donnaient une faculté d’adaptation à laquelle l’avait entraîné l’exemple des espèces animales. En se donnant tout entier à ses devoirs directoriaux, il en franchissait bientôt la période difficile, et trouvait une compensation dans les relations plus variées et les problèmes nouveaux qui se présentaient à lui.

Exposer au grand public les découvertes faites en Zoologie et en Botanique, en Biologie générale, en montrer les conséquences pour leur utilisation pratique au profit de l’humanité, montrer la nécessité de maintenir une élite qui prépare les progrès de tout ce qui fait la prospérité matérielle d’un pays, de tout ce qui lui garde sa suprématie intellectuelle et morale, source de son rayonnement dans le Monde, resta encore une de ses préoccupations, et il y réussit mieux que tout autre. Dans cet ordre d’idées, on lui doit une œuvre de guerre intitulée

France et Allemagne , où il stigmatise la lourdeur et la mauvaise foi allemandes, et le déshonneur d’avoir contraint la Science au service de la Barbarie,

Dans les chroniques scientifiques du Temps , dans les publications des diverses sociétés auxquelles il appartenait, il aborda les problèmes les plus délicats et les plus actuels de la Philosophie zoologique avec une luminosité qui stimulait la curiosité scientiiiquc, et donnait au lecteur le moins averti la certitude d’avoir bien compris. La plupart de ces articles ou de ces causeries se trouvent réunis dans des livres récemment parus : La vie en action 9 A travers le monde vivant.

On demeure confondu devant cette puissance de travail et de production, qui a suffi à étayer, et à rajeunir toute une doctrine, à la développer dans des ouvrages nombreux, où l’on ne relève rien de banal, ni seulement d’ordinaire; devant ce don d’ubiquité et de vie, qui l’évoquait, assidu dans ses heures de labeur, et en même temps partout présent où il y avait quelque chose à voir ou à apprendre, partout où bourdonnait le plus haut l’intelligence humaine, partout où tombait seulement quelque chose d’inattendu, telles ces bombes allemandes qu’il allait, comme en 1870, et comme les autres Parisiens de 1917 et 1918, ramasser toutes brûlantes encore.

Il a ainsi rempli l’espace autour de lui de cette activité continue, qui ne connaît pas de répit, n’éprouvant pas la fatigue, ou ne l’avouant jamais. N’est-ce pas en effet le mouvement qui caractérise le mieux la vie, et qui par là même prolonge la jeunesse !

Avec M. Edmond Perrier disparaît le dernier de nos Maîtres de la première heure, c’est-à-dire celui qui, avec MM. Gernez, Serré-Guinc. et Darboux a, le 14 décembre 1881, inauguré l'Enseignement scientifique à notre Ecole, et y a pourvu jusqu’à sa retraite officielle en 1919.

Nous lui gardons une reconnaissance émue pour les horizons nouveaux qu’il a ouverts à nos yeux émerveillés, pour la manière gaie, spirituelle et aimable dont il nous a présenté la Science, que tant d’autres rendent morose et pédante, sous prétexte de la faire sérieuse et grave: pour l’exemple de la joie dans le labeur, qui rend celui-ci plus aisé et plus fécond, pour l’éclat enfin que sa haute personnalité a fait rejaillir sur notre chère École.

Merci, cher Maître, merci. Votre esprit était bien trop vivant pour qu’il cesse jamais de nous animer, et vos écrits instruiront et charmeront encore nos promotions futures.

Si une pensée peut adoucir la douleur de ceux qui vous étaient si chers, les regrets des amis qui vous sont restés fidèles, c’est que votre vie et votre carrière se sont déroulées longues, brillantes, heureuses.

Pendant près d’un demi-siècle, vous avez fait partie de l’Elite scientifique et intellectuelle de votre pays; vous avez accédé de bonne heure aux situations qui vous donnaient la sécurité matérielle, et assuraient la sérénité de votre travail, à celle aussi qu’étant jeune naturaliste, vous avez dû rêver d’atteindre et qui, pendant vingt ans, fit de vous le représentant officiel du Muséum et son porte-parole écouté ; vous avez

obtenu, à un moment où elles font encore plaisir, et où elles sont un puissant stimulant, toutes les distinctions que vous méritaient votre haute intelligence, le devoir patriotique accompli (dont faisaient foi votre cravate de Commandeur de la Légion d’honneur et la médaille de 1870), votre renommée mondiale, acquise en célébrant les découvertes et la dignité de la Science française. Votre gaîté naturelle, l’affabilité de votre caractère, l’attrait de votre conversation vous créèrent des relations agréables, influentes et nombreuses; vous étiez aimé de ceux même qui vous entouraient et vous servaient.

Certes, comme beaucoup qui parviennent à votre âge, vous avez eu de cruelles épreuves : de bonne heure, vous avez perdu des êtres chéris, une femme, trois enfants; mais de bonne heure aussi, vous avez su reconstituer votre foyer, et de la façon la plus heureuse, car tout y évoluait autour de votre bien-être, de votre agrément et de la tranquillité nécessaire à votre pensée.

Si vous avez connu la controverse scientifique, vous avez ignoré toujours la controverse familiale, et à ce doux foyer, l’admiration vous était par surcroît acquise sans mélange.

Vous vous êtes retiré discrètement, peut-on dire, sans grandes souffrances comme pour un court repos, la phrase suspendue encore à votre plume élégante, n’ayant subi aucun de ces amoindrissements d’esprit, ni de ces disgrâces physiques qui vous eussent été si cruels, et qui laissent parfois planer une ombre sur tant de mémoires chéries; vous vous êtes montré reconnaissant et profondément touché des soins assidus et éclairés que Mme Perrier et vos Fils Louis et André vous ont si tendrement prodigués. Que pourrait-on souhaiter encore pour ceux qu’on aime, sinon l’impossibilité absolue de les garder toujours.

TYTOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET CIe. — MESNIL (EURE).

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