Édouard Lartet
Ceux d’entre vous qui assistaient à l’ouverture de la seconde session de notre Congrès, à Paris, en 1867, n’ont pas oublié sans doute avec quelle douloureuse émotion l’assemblée accueillit l’annonce de la maladie qui devait éloigner d’elle son savant président. L’homme illustre que les suffrages de la réunion de Neufchâtel avaient appelé au fauteuil et qui, comme on l’a dit alors, expiait loin de ses collègues l’excès de son ardeur au travail, était presque un chef d’école, c’était l’homme de Sansan et d’Aurignac, l’un des rénovateurs de la paléontologie des vertébrés, le
créateur de la paléontologie humaine. C'était, en outre, le guide de tous les travailleurs, qu’il accueillait toujours, quelque obscurs qu’ils pussent être, avec indulgence et bonté. Dans cette nombreuse assistance, où Édouard Lartet comptait autant d’amis et presque autant d’élèves qu’il y avait d’hommes de science, le délabrement d’une santé aussi précieuse inspirait des appréhensions unanimes. Le retour du maître vint calmer en partie ces inquiétudes; il présida plusieurs séances avec la plus grande distinction, et l’on put espérer, le jour de la séparation, que Lartet serait, pendant de longues années encore, le modérateur et l’arbitre de nos discussions. Hélas! les apparences étaient trompeuses, ce mieux qu’il accusait dans sa situation ne devait pas persister, et les craintes que manifestaient ses amis ne se sont que trop vite réalisées. Lartet a succombé le 28 janvier 1871, aux suites de la maladie dont nous avions constaté les atteintes trois ans auparavant.
Édouard-Amand-Isidore-Hippolyte Lartet était né le 15 avril 1801 (25 floréal an IX), à Saint-Guiraud, près de Castelnau-Barbarens, dans le département du Gers, de Jean-Hospice Lartet et de Marie-Anne Sicres. H était le plus jeune des cinq fils issus de ce mariage. Son enfance s’écoula au
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bord de l’Arratz, dans la vieille propriété d’En- Poucouron, berceau de sa famille depuis plus de trois siècles; puis comme ses autres frères, il fut envoyé au collège où il fit des études littéraires aussi complètes que le comportait renseignement secondaire du premier empire. Il a laissé au lycée d’Auch d’excellents souvenirs; il fut même un des trois élèves qui remportèrent les médailles d’honneur données à cet établissement par Napoléon Ces fortes études classiques dont il devait tirer plus tard un si heureux parti, l’avaient mis en état de subir avec distinction les épreuves universitaires, en même temps que, comme deux de ses frères, il abordait le droit à la faculté de Toulouse.
Édouard Lartet n’avait pas pour les sciences juridiques de prédilection bien particulière : il laissait ses frères suivre leur goût pour le barreau et la -magistrature, s’attachant de préférence aux lectures historiques et archéologiques. Le père de famille cependant, qui voulait que dans la profession d’avocat à laquelle il destinait le lauréat du collège d’Auch, celui-ci sût unir la pratique à la théorie, l’envoya après sa licence faire son stage à Paris, en compagnie d’un frère plus âgé; il le fit même entrer un peu plus tard à titre bénévole dans une étude d’avoué. Ce n’était pas tout à fait
peine perdue; exact, comme il l’a toujours été dans sa longue carrière, à remplir tous les devoirs que lui imposait sa position, Édouard Lartet accomplissait sans doute, avec régularité, les fonctions qui lui étaient dévolues. Mais son séjour dans la capitale profitait surtout à ses travaux favoris ; souvent, par échappées, il allait chercher dans les grands établissements du quartier Latin, qu’il habitait du reste, le haut enseignement à l’aide duquel il complétait peu à peu son éducation première, puis il lisait et lisait encore, et comme son budget d’étudiant était assez modeste, il vendait
les livres lus pour s’en procurer d’autres.
Aussi, quand il revint dans le Gers, Édouard Lartet, certainement rompu à la pratique des affaires, était bien plus encore préparé aux recherches spéciales qui devaient illustrer son nom. Il exerça sa profession jusqu’en 1834, tout en collectionnant des médailles et recueillant des haches polies et des fossiles. Après la mort de son père, il s’adonna exclusivement à ses chères études : c’est à cette date que remonte les premiers écrits de notre illustre et regretté maître.
Pendant les dix longues années qu’il avait en partie consacrées à la pratique, Édouard Lartet s’était bien fréquemment accordé la satisfaction
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d’obliger ses compatriotes d’Ornezan, de Simorre ou des autres communes voisines. Serviable et désintéressé, comme nous l’avons encore connu vers la fin de sa vie, il leur donnait volontiers des consultations juridiques, d’autant plus goûtées de ces villageois qu’elles ne coûtaient rien à leur bourse. Et ces clients improvisés, afin de reconnaître les bons offices de l’avocat qui savait à si peu de frais arranger leurs affaires et régler leurs différents, lui remettaient avec empressement les objets plus ou moins précieux qu’ils trouvaient dans le cours de leurs travaux rustiques. C’étaient des haches de pierre ou des médailles antiques, ou bien encore des os et des coquilles, que leur imagination attribuait au diable contrefaisant dans les entrailles de la terre l’œuvre du créateur.
Un jour, un paysan apporta à Lartet une grande dent fossile trouvée sur les coteaux qui bordent la vallée du Gers. D’autres collectionneurs (et c’est le plus grand nombre) se seraient contentés de placer la chose curieuse dans quelque vitrine plus ou moins exposée aux yeux des visiteurs. Lartet, qui s’était intéressé aux choses de la science pendant son séjour à Paris, Lartet, auquel de longues et fécondes lectures avaient ouvert les horizons les plus variés, en développant ses tendances ency-
clopédiques, Lartet voulut tirer de cette mystérieuse dent tout ce qu’elle pouvait apprendre à son esprit investigateur. L’homme de loi numismate interrogea péniblement cette médaille demifruste, et bientôt il sut lui faire dire tout ce qu’elle savait d’un passé lointain et inconnu. Le mastodonte était déterminé, et Lartet avait trouvé du même coup sa véritable vocation.
Aidé de quelques bons livres, il acquit rapidement les connaissances géologiques indispensables aux recherches paléontologiques devenues sa principale occupation. Il étudia avec soin les terrains tertiaires du Gers, et le Bulletin de la Société géologique de France enregistra, sous forme de lettre à Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, à la date du 7 avril 1834, une série de découvertes paléontologiques du plus haut intérêt, exposées avec cette réserve prudente et cette modestie pleine de dignité dont, devenu maître à son tour, Édouard Lartet ne s’est jamais départi.
Les recherches faites à Simorre et dans quelques localités voisines, avaient amené la découverte de vingt espèces de mammifères fossiles, dont les trois quarts étaient nouvelles pour la science et dont une sur quatre appartenaient même à quelque genre inconnu. Le gisement de Sansan, trouvé à
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la lin de cette année par un pâtre des environs, fut à son tour examiné, et le camp de las Hossos^ fouillé pendant près de deux ans, enrichit successivement la faune tertiaire d’un nombre de mammifères bien plus considérable. C’étaient de grands carnassiers, tels que cet animal voisin du genre canis, exhumé en 1835, des pachydermes comme le rhinocéros à quatre doigts, aujourd’hui nommé acerotherium, rencontré la même année dans le même gisement, puis des insectivores, des rongeurs, des édentés, des ruminants, etc., etc.
Dans une lettre à M. Michelin, insérée au procèsverbal de la séance du 16 mai 1836 de la Société géologique, Lartet énumérait déjà cinq espèces de mastodontes, deux dinothérium, six rhinocéros, un paléothère, un grand carnivore, etc. Il est vrai que, suivant en cela l’exemple d’un grand nombre de ses contemporains, Lartet multipliait facilement les espèces, et que plus tard, avec cette admirable bonne foi qu’il apportait à tous ses actes, il revint sur plusieurs de ses diagnoses du début, et supprima quelques lignes de sa nomenclature. Mais, ainsi qu’il l’observait à son distingué correspondant, M. Michelin, il était bien neuf dans cette branche de connaissances, en 1836; aussi, ceux qu’il mettait modestement en garde contre ce qu’il
appelait ses appréciations hasardées, s’étonnaient à bon droit de voir un débutant, privé de ces matériaux de comparaison toujours indispensables au paléontologiste, surmonter, avec autant d’aisance, des difficultés aussi grandes, et atteindre, malgré son isolement, un tel degré de précision. Lartet eut bientôt l’occasion de déployer cette sagacité anatomique dans des conditions particulièrement délicates.
Jusqu’alors, ses découvertes avaient porté sur
des groupes d’animaux dont ses prédécesseurs, et
Cuvier surtout, avaient au moins ébauché l’histoire
paléontologique. Lartet n’avait eu qu’à les suivre
d’aussi près que possible dans leur nomenclature et dans leurs descriptions, et Geoffroy Saint-Hilaire l’avait hautement félicité devant l’Académie, à propos du macrotheriîim, genre nouveau qui, « comme condition d’essence » et « comme euphonie », lui paraissait rappeler avec avantage le nom analogue donné par Cuvier à un autre édenté fossile de même famille, le mégathérium (1837). Dans le même esprit, Lartet avait créé le genre dierocère, pour les cerfs à bois fourchu, dont il connaissait trois espèces; le genre amphicyon, pour son grand carnassier voisin de certains chiens, etc. Les nouvelles fouilles que Lartet exécuta à Sansan, cette
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fois avec le concours de TÉtat, le mirent en contradiction avec Cuvier sur un des points auxquels l’illustre maître paraissait avoir attaché la plus grande importance, et il lui fallut toute sa science et toute sa pénétration pour tirer de la découverte qu’il fit à Sansan, en décembre 1836, la démonstration de l’existence des singes fossiles que l’on avait niée, comme on niait celle de l’homme.
• Dès ses premières découvertes, Lartet avait offert aux professeurs administrateurs du Muséum d’histoire naturelle de Paris d’assurer à cet établissement la possession des pièces importantes qui lui tomberaient entre les mains. Cette proposition fut accueillie avec faveur, et M. Guizot, ministre de l’instruction publique, puis M. de Salvandy, qui lui succéda dans ce poste élevé, aidèrent à continuer ces utiles travaux. L’Académie des sciences joignit ses encouragements à ceux du ministère. Les fouilles, largement exécutées, grâce à tous ces concours efficaces, donnèrent des résultats de plus en plus satisfaisants. Une prodigieuse quantité d’ossements fossiles fut mise au jour, appartenant, en majeure partie aux animaux indiqués ci-dessus, et parmi ces débris tertiaires il se trouva une mâchoire intérieure avec sa dentition complète, dont la formule était
celle de l’homme et des singes de l’ancien continent. Lartet étudia cette pièce avec le plus grand soin, et en traça une rapide description qu’il communiqua à l’Académie des sciences, le 16 janvier 1837, et dont le développement, présenté à ce même corps savant le 17 avril suivant, fut inséré, sur les conclusions d’un rapport de Blainville, dans le Recueil des savants étrangers.
Ce singe fossile, considéré d’abord comme formant un sous-genre voisin des gibbons, désigné sous le nom de protopithecus est généralement rangé aujourd’hui dans le genre gibbon lui-même, et il a reçu de Duvernoy le nom de hylobates antiquus.
Une découverte, qui portait au système accepté de presque tous une grave atteinte, en démontrant qu’il ne reposait que sur des arguments négatifs, et qui, combinée avec celle qui l’avaient précédée, était de nature à modifier profondément les idées que l’on s’était faites, dés temps paléontologiques, en y introduisant la notion de variations des milieux, était nécessairement appelée à avoir un grand retentissement. Les communications de Lartet à l’Institut, et les rapports auxquels elles donnèrent lieu, furent analysés et commentés dans presque tous les recueils scientifiques, et le
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nom du paléontologue d'Ornezan, répété d'académie en académie, fut bientôt répandu d'une extrémité à Tautre du monde savant.
Dans le mémoire qu'il avait consacré à discuter les découvertes de Lartet sur les singes fossiles, Blainville s’était abstenu, à dessein, semble-t-il, de toucher aux problèmes généraux que soulevaient les faits inattendus révélés par les dernières fouilles de Sansan. Il avait retracé un rapide historique où se révélait son érudition habituelle, discuté en passant les observations relatives au singe actuel des rochers de Gibraltar, puis commenté les diagnoses de Lartet, qu’il n’acceptait pas toujours (et souvent il avait tort), mais dont il faisait valoir le très haut intérêt.
Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, non moins bienveillant que Blainville pour Lartet, qu’il honora depuis d’une bien précieuse amitié, mais plus entreprenant que son confrère et moins désireux de ménager certaines susceptibilités, attaqua la
question générale avec çette hardiesse qui lui était familière. Le titre de son mémoire est très explicite; il est ainsi formulé : Sur la singularité et la haute pointée en philosojjhie naturelle de l’existence d’une espèce de singe trouvée à l’état fossile dans le Midi de la France. Geoffroy savait avec quelle
élévation d’idées et quelle profondeur de vues Lartet étudiait les débris des mammifères fossiles; n’indiquer le fait signalé par lui « qu’au titre d’une singularité et de l’intérêt d’une découverte inattendue » lui semblait n’en prendre qu’un sentiment tout à fait insufïisant, et il insista sur deux points, sur ce qu’il appelait la « miraculeuse antiquité » des fossiles, et sur l’influence des milieux sur les animaux. Ainsi considérée, la science paléontologique n’aboutissait pas seulement à inventer des noms et à tracer des descriptions, et la découverte de Lartet, très remarquable sans doute au point de vue du progrès de la géographie zoologique, était appelée, ce sont les propres expressions de Geoffroy, « à commencer une ère nouvelle du savoir humanitaire »; appelée « à fonder les études et à rechercher les caractères différentiels des divers milieux ambiants, les spécialités, du moins par approximation , de ces champs de . Funivers où, d’époques en époques, s’exercent et s’accomplissent les mutations des choses ». L’apparition du singe fossile venait, selon Geoffroy, et c’est aujourd’hui l’opinion de tous les savants spéciaux, venait, dis-je, « révéler les limites des temps antédiluviens, nous rendre en quelque sorte perceptibles ces âges de transition durant
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lesquels une nouvelle atmosphère se trouve en mesure de livrer à Tanimalité les conditions de respiration pulmonaire, qui sont plus spécialement dévolues aux êtres des temps actuels les plus élevés dans l’échelle. »
Geoffroy s’était arrêté là. « L’heure des recherches philosophiques n’est pas encore sonnée, » s’écriait-il en terminant son mémoire. L’homme, ce dernier terme de la zoologie, qu’il n’avait pas voulu nommer, mais dont, en insistant sur la très haute ancienneté de l’âge de transition qu’il faisait toucher du doigt, il vieillissait par là même la date d’apparition, cet homme, Lartet en venait parler quelques séances plus tard; il déclarait que son existence paléontologique n’avait rien d’invraisemblable à ses yeux. Mais il s’efforçait, a'vec Geoffroy Saint-Hilaire, de tenir compte des conditions ambiantes auxquelles cet homme pouvait avoir été soumis; et au milieu de ces phrases discrètes et réservées dans lesquelles il enveloppait sa pensée, il n’est pas malaisé de deviner que Lartet acceptait comme possible la découverte d’un homme fossile tertiaire, offrant une organisation qui obligerait peut-être à en faire une espèce. Et, s’efforçant de pénétrer plus avant dans les obscurités de la philosophie naturelle : « Que sait-on, s’écriait-il; que
sait-on, si des oJDservations ultérieures ne viendront pas tôt ou tard nous apprendre que cette nature ancienne, encore si peu connue, n’était ni moins complète, ni moins avancée dans l’échelle que celle où nous vivons? — L’étude incessante de ce vaste charnier de Sansan, qui ressuscitait à ses yeux tout un monde disparu, l’avait amené à croire à l’extrême ancienneté des principaux types animaux, et c’est en combinant cette hypothèse, à laquelle il est toujours demeuré fortement attaché, avec celle qu’il tirait de l’analyse des milieux ambiants, qu’il s’est trouvé amené à priori à reculer jusque dans un passé extrêmement éloigné l’apparition du genre humain.
Vingt-trois ans devaient s’écouler avant que Lartet s’occupât activement de cette dernière question, dont il ne s’est pourtant jamais désintéressé. En 1845, il parlait encore de l’homme fossile à propos de Sansan, et il faisait remarquer que dans une faune où dominent encore des espèces animales qui lui étaient hostiles, l’espèce humaine devait être très gênée dans son développement. « Ce n’est, disait-il encore, qu’après la disparition successive de tant d’ennemis redoutables, que l’homme aura pu acquérir une prépondérance décisive sur le reste de cette création qu’il a
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ensuite modifiée, soit par l’extermination des espèces nuisibles, soit par la propagation de celles réduites à la domesticité. »
Cette disparition successive des ennemis de la primitive humanité nous amène au seuil de la période quaternaire. Lartet a suivi, avec une attention continue, toutes les discussions relatives à l’existence de l’homme pendant cette période, et ce n’est que lorsqu’il a cru tenir en main des preuves décisives de sa contemporanéité avec des animaux aujourd’hui disparus qu’il est entré à son tour dans la lice.
Cependant il continuait à fouiller Sansan, y trouvait, plusieurs fois encore, des débris de son protopitèque, et accumulait dans sa collection et dans celles de l’État, les espèces nouvelles des différents ordres précédemment énumérés. Les comptes rendus de l’Académie des sciences attestent son zèle à poursuivre ses recherches et les beaux résultats qu’elles produisent. C’est vers cette date qu’il faut * placer la découverte des trois Chærotherium, du Paléothérium hyppoïde, du Meganterœum, etc. Tout cet ensemble de faits paléontologiques est résumé à la fin d’une remarquable notice géologique sur le département du Gers, imprimée à Audi, dans l’Annuairede 1839, notice dans laquelle
se trouvent consignées des idées très remarquables sur le creusement des vallées et sur le diluvium sous-pyrénéen \ Puis, le silence se fait pendant quelques années autour de Finfatigable paléontologiste. C’est que sa vie s’est profondément modifiée; son intérieur n’est plus celui de l’avocat célibataire que nous avons vu ramasser et étudier les fossiles et les roches du Gers. Il a épousé la digne femme qui a fait le bonheur de son foyer domestique; il a eu un fils, celui que vous connaissez tous; un fils, qui porte avec honneur l’héritage de son nom, et qui suit courageusement sa trace dans les voies ardues de la science, et tout en continuant ses travaux, il a dû consacrer la meilleure partie de son temps à la gestion des intérêts matériels de sa nouvelle famille. Il s’est transporté à Seissan, il a bâti, il a planté et cultivé; il élève son enfant, puis, comme il est géologue, le département réclame son concours pour certaines questions spéciales de canalisation, de sondages et de coupes. Et jusqu’en 1845, Édouard Lartet se tait sur les nouvelles découvertes qu’il fait de temps
1 ’Ces idées ont été reproduites plus tard sous d’autres noms, sans que leur auteur ait cru devoir invoquer sa priorité. On en pourrait dire autant d’un mémoire resté inédit sur Lannemezan, qui pourrait bien avoir servi de point de départ aux études qui ont abouti à la formation du camp de ce nom.
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en temps dans les fouilles qu’il a continuées à ses risques et périls. Il dégage avec patience ces milliers d’ossements confusément enfouis dans une roche souvent assez dure pour résister à son marteau; puis il classe avec soin ces précieux éléments d’étude, et peu à peu il reconstitue, plus ou moins complètement, les squelettes de tous ces animaux disparus. Lorsque Constant Prévost, dans le cours d’une tournée géologique, visita en passant la collection que Lartet s’était faite à Sansan, une centaine de mammifères et de reptiles, dont quatrevingt-onze découverts dans le seul gisement de Sansan, avaient été reconstitués avec plus ou moins de succès. Et pourtant, la vingtième partie seulement de l’ossuaire avait été fouillée. Constant Prévost conçut alors l’idée d’assurer au Muséum, non seulement la collection, mais encore le terrain des fouilles, mine si féconde et si précieuse pour l’avancement des études paléontologiques. Plusieurs sociétés industrielles avaient fait des tentatives pour s’emparer de l’exploitation dans un but commercial. Des savants étrangers faisaient des offres séduisantes dans l’intérêt de leurs musées. Lartet, qui voulait enrichir son pays de ces admirables débris d’un monde disparu, se prêta aux demandes qui lui étaient faites, et lorsque la
proposition de Constant Prévost, agréée par le ministère, vint aux Chambres sous forme de projet de lob M. Lestiboudois n’eut pas de peine à faire ressortir le désintéressement du paléontologiste, qui ne demandait, pour cette collection unique au monde et pour tant d’années de patients travaux, que la représentation des dépenses matérielles qu’elle lui avait coûtées. Le terrain de Sansan, et la maisonnette qui le couronne furent, en outre, acquis à très bon compte par l’État de leurs propriétaires, et appartiennent maintenant au Muséum, qui, à plusieurs reprises, en a fait exploiter les couches fossilifères, dont on a toujours extrait de précieux échantillons. Laurillard, entre autres explorateurs, fut envoyé à Sansan. On peut voir dans le rapport qu’il a adressé aux professeurs du Muséum à son retour de ce voyage, avec quelle cordialité Édouard Lartet accueillait ses confrères en paléontologie, avec quel em'pressement il leur ouvrait ses trésors. Laurillard, pendant son séjour à Sansan, s’est lié avec Lartet d’une amitié solide et durable que des études communes à Paris, n’ont fait qu’accroître.
Je ne saurais oublier parmi ces liaisons scientifiques de la première heure, celles que forma Lartet à Auch, puis à Toulouse, lorsqu’il vint dans
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cette dernière ville suivre de plus près Téducation de son fds. MM. Dupuy et Canéto, Leymerie, Joly, Lavocat, Noulet, tous ces naturalistes distingués dont TAquitaine s’enorgueillit à juste titre, furent pour lui des amis dévoués dont les noms revenaient fréquemment sur ses lèvres et sous sa plume. M, Noulet surtout, le littérateur élégant et le savant laborieux, dont les travaux sur Tancienneté de l’homme sont en haute estime dans cette assem-
blée, se lia d’une étroite affection avec Lartet, affection que l’éloignement n’a jamais diminuée dans la suite.
Qui n’eût pas accueilli d’ailleurs, les bras ouverts, nous disait récemment un de ses vieux amis, ce travailleur modeste et infatigable, cet homme doux et bon, généreux et dévoué, qui partageait sa vie entre l’affection des siens et le culte désintéressé de la science?
Deux ans plus tard, Lartet, plus que jamais attaché à ses études, et désireux d’élargir le champ de ses travaux, se décidait enfin à quitter sa chère province, théâtre de ses premiers succès, et venait à Paris continuer, dans les collections largement ouvertes à son ardente investigation, les recherches patientes qu’il suivait depuis dix-sept années. Il se proposait particulièrement de mener à bonne
fin la grande publication sur Sansan qu’il avait toujours projetée, et dont on avait imprimé à Audi une sorte de prodrome, en 1851.
Le vieux Geoffroy faccueillit comme un père ; Constant Prévost, Duvernoy, Valenciennes, Laurillard, Rousseau, Gratiolet, MM. Desnoyers, Milne-Edwards, Collomb, Hébert, lui firent une réception cordiale, et peu à peu se constitua autour de lui ce cercle d’amis et d’élèves dévoués, qui, plus tard, fréquentaient assidûment le modeste laboratoire de la rue Guy-de-la-Brosse, où se sont inspirés tant de travaux variés. Qu’il me soit permis d’évoquer le souvenir de ces séances du mercredi, où quiconque avait un renseignement à demander, une pièce à faire déterminer, était toujours si bien reçu; de ces réunions où tant de problèmes d’un saisissant intérêt étaient abordés par le maître avec élévation, tant de solutions discutées avec soin, tant de travaux jugés avec impartialité. Toutes les grandes questions à l’ordre du jour étaient mises sur le tapis dans ces entretiens familiers, transformisme et progressibilité, ancienneté de l’homme, âge relatif des terrains et des fossiles, etc., etc., et il y avait toujours un immense profit à tirer, pour un auditeur attentif, des observations délicates, des remarques pleines
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d a-propos que provoquaient ces discussions auxquelles prenaient souvent une part active les naturalistes les plus autorisés de la France et de rétranger. Falconer, Tami intime de Lartet, MM. Busk, Prestwich, Lyell, Gastaldi et tant d'autres, sont venus à ces rendez-vous hebdomadaires, étudier des pièces et discuter des points de doctrine avec notre regretté maître.
Dès son arrivée à Paris, Lartet s'était trouvé mêlé à toutes les questions de quelque importance qui surgissent en paléontologie. Il avait étudié et monté avec Duvernoy le squelette de son mastodonte de Simorre (1853). Il décrivait, deux ans plus tard, avec M. Hébert, le fragment d’oiseau fossile de Meudon, connu sous le nom de Gaslornis Parisiensis. En 1856, il détermina, avec M. Albert Gaudry, les nombreux ossements recueillis à Pikermi par ce paléontologue distingué, dans le cours de sa fructueuse mission en Grèce. Une découverte de premier ordre de
M. Fontan, dans l’argile miocène de Saint-Gaudens, ramena devant l’Académie des sciences la question des singes fossiles, et Lartet établit les relations du nouvel anthropomorphe dont il fait le genre Dryopithèque , avec les genres actuels de la même famille et le genre éteint qu’il avait
précédemment étudié. En 1857, il caractérisa les restes d’un oiseau miocène, grand voilier pélagien, pour lequel il créa le genre nouveau Pelagornis.
Vous le voyez. Messieurs, Lartet travaille avec une sage lenteur; son esprit sérieux et exact, son cœur droit, épris avant tout de l’amour du vrai, ne savent pas s’accommoder de ces procédés rapides d’investigation superficielle, qui font bon marché du passé, et traitent le présent avec une coupable légèreté. Il ne se décide à se séparer d’un de ses écrits que lorsqu’il croit avoir, aussi complètement que possible, épuisé la matière ; lorsqu’il a dépouillé, en véritable érudit, les œuvres des savants spéciaux ; lorsqu’il a multiplié les comparaisons et les rapprochements. Aussi, quelle perfection n’y rencontre-t-on pas habituellement, jusque dans les moindres détails?
Relisons, par exemple, ce mémoire sur le dryopithèque de Fontan, qui, avec deux courtes notes sur Pikermi, forme dans la vie de Lartet tout l’actif de l’année 1856. Et pour apprécier à sa juste valeur ce travail auquel tenait beaucoup notre regretté maître, rej)ortons-nous à l’époque éloignée déjà où Lartet s’appliquait à élucider cet intéressant problème. Il y a seize ans. Messieurs, l’étude des anthropomorphes, qui occupe aujour-
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d’hui tant d’esprits curieux, était toute récente pour la moitié des genres qui forment cette famille. Avec quelle sûreté pourtant, décrivant minutieusement la morphologie des dents, leur disposition réciproque, leur grosseur, leur mode d’évolution, il reconnaissait dès lors, au milieu des contradictions des auteurs, aidés d’un fort petit nombre d’éléments de comparaison, ce qu’aujourd’hui nous savons être l’exacte vérité.
Le mémoire sur les migrations anciennes des mammifères de l’époque actuelle a été publié en i8S8, et cet admirable travail n’a cependant presque pas vieilli. La théorie qui y est exprimée est la seule qui satisfasse aux exigences de la météorologie comparée, et qui, avec les explications ajoutées par son auteur, en 1867, rende un compte satisfaisant de la présence dans les mêmes dépôts d’animaux aussi complètement différents les uns des autres que ceux que Lartet distinguait en* groupe septentrional et groupe méridional. C’est la seule théorie, permettez-moi de l’affirmer ici une fois encore, qui puisse expliquer la présence sur notre sol, à l’époque quaternaire, des types humains si bieîi caractérisés que des fouilles plus récentes nous ont mis entre les mains.
En étudiant ces animaux quaternaires, dont
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rexamen détaillé lui était nécessaire pour son grand mémoire sur Sansan, qu’il n’avait pas perdu de vue. Lartet devait être forcément amené à s’occuper de nouveau de l’homme, à l’ancienneté relative duquel il avait toujours cru.
Suivant Boucher de Perthes, dont vous connaissez dans tous leurs détails les pénibles labeurs
et les luttes persévérantes, ces éléphants, ces rhinocéros, ces aurochs, ces cerfs, dont les débris caractérisent les terrains quaternaires, avaient été contemporains de l’homme. Ce premier-né de l’humanité, ce sauvage grossier, mais relativement intelligent, avait laissé dans les alluvions de la Somme les preuves de sa haute antiquité. Dans ces bancs diluviens, en effet, Boucher de Perthes avait trouvé, en place, de nombreux silex taillés suivant des formes définies et intentionnelles; mais cette découverte, tout appuyée qu’elle fût par les vérifications successives d’un certain nombre de géologues et de paléontologues éminents* de France et d’Angleterre, laissait encore quelque prise au doute. On objectait, par exemple, aux conclusions de Boucher de Perthes et de ses défenseurs, que le mélange’ actuel d’objets auxquels on ne refusait pas le caractère de fabrication humaine, avec les restes de mammifères disparus
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ne prouvait pas la stricte contemporanéité de riiomme et de ces animaux.
Lartet^qui suivait avec intérêt l’évolution de cetle palpitante question de l’homme fossile, s’était dit depuis longtemps que cette objection, la seule réellement fondée de toutes celles qu’on avait élevées contre Boucher de Perthes, devait tomber d’elle même si l’on parvenait à constater des traces non équivoques d’une action humaine quelconque sur les os mêmes des animaux, enfouis avec les silex travaillés dans les alluvions quaternaires. Il existait bien dans la science quelques affirmations de cet ordre. M. Joly, par exemple, dans ses notes à Buckland; M. Pomel, dans ses nouvelles considérations sur la paléontologie de l’Auvergne, avaient fait allusion à ce mode de démonstration. Mais ils s’étaient bornés à de vagues indications auxquelles Lartet substitua une démonstration précise. Vous avez pu voir. Messieurs, dans les collections du Muséum de Paris, les os de rhinocéros, d’aurochs, de megaceros, entaillés à l’état frais par l’instrument tranchant de l’homme primitif, et à l’aide desquels Lartet a définitivement démontré la coexistence de l’homme et de ces mammifères aujourd’hui disparus.
De ce jour là. Messieurs, date véritablement la
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paléontologie humaine, et de ce jour aussi Lartet, fondateur de la nouvelle science, lui voue la meilleure partie de son temps et de ses forces, associant, dans une combinaison heureuse, aux recherches de son âge mûr les études de sa jeunesse, et de l’union de deux sciences demeurées jusqu’alors à peu près étrangères l’une à l’autre tirant cette branche des connaissances humaines qu’on a si heureusement nommée à son début Yarchéogéologie.
Le premier résultat de ses recherches dans cet ordre d’idées amène la découverte d’une hache taillée dans le diluvium gris de la vallée de la Seine. Puis il fouille Âurignac; Aurignac, l’un des anneaux de cette merveilleuse chaîne qui relie aujourd’hui, presque sans interruption, dans un passé immense, l’histoire à la géologie; Aurignac, qui, tout incomplet qu’il est, ouvre cependant les yeux à tous les hommes de science que n’aveugle point l’esprit de parti; Aurignac, qui conquiert à la doctrine de l’ancienneté du groupe humain des adhésions d’autant plus précieuses qu’elles vont se transformer en activités fécondes. N’oublions pas, en effet, messieurs, que c’est la notice sur cette grotte qui a porté la conviction dans l’esprit du plus grand nombre des naturalistes, et que ce sont
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ces fouilles de Lartet qui ont inspiré celles de Lourdes, de Bruniquel, de Lherm, et tant d’autres non moins fructueuses qu’il serait trop long d’énumérer ici.
Et d’ailleurs, messieurs, ne serait-il pas superflu de retracer ici tout ce mouvement scientifique dont Lartet fut le principal initiateur, et qui se propageant d’année en année et de pays en pays, gagne aujourd’hui les contrées les moins accessibles, il y a dix ans, à ce genre d’études délicates et difficiles. Le Moustier, Aurignac, les Eyzies, la Madelaine, Laugerie, toutes ces étapes de l’humanité primitive que franchissait le vieux maître, d’un pas prudent et assuré, ne les avez-vous pas parcourues après lui? Et, à son exemple, n’avez-vous pas fait revivre en cent endroits divers, ces civilisations rudimentaires qu’avec son ami Christy, il avait exhumées du sol de l’antique Aquitaine?
Les monographies, consacrées par Lartet à ses recherches sur les cavernes, sont les premières pages de ce grand livre de l’histoire primitive que tous nous avons lu et que nous relisons souvent, et sur lequel les plus favorisés des observateurs d’aujourd’hui viennent à leur tour inscrire quelques lignes.Nousyavonsappris à distinguer des périodes dans révolution de l’humanité primitive. La chro-
nologie paléontologique, que le maître y expose, avec les modifications de détail qu’elle a subies depuis, est encore ce que nous avons de moins imparfait dans ce genre; son chapitre sur les races primitives de l’Europe, a ouvert des voies nouvelles à l’anthropologie proprement dite, et tout ce qu’il a écrit à diverses reprises de la géographie et de la météorologie de l’Occident de l’Europe pendant la période quaternaire, s’est admirablement confirmé par la suite.
Et si des généralités nous descendons aux détails, nous nous rappelons avec plaisir ces descriptions nettes et élégantes, qui peignent si clairement les obj ets, et ces rapprochements ingénieux, qui en font aussitôt saisir la destination.
Avec Mercati et Jussieu, Nilsson et Steinhauer, Boucher de Perthes et Morlot, Tylor et Lubbock, Lartet donne, en effet, à l’ethnographie une extension nouvelle. Il vivifie les antiques stations contemporaines des mammouths et des rennes par la comparaison avec celles des peuplades sauvages anciennes et actuelles, étudiées dans les peuplades du Nord, il retrouve les armes et les outils en pierre et en os de ses cavernes et de ses abris, leurs dessins et leurs sculptures lui rappellent ces contours nettement tracés et ces statuettes au senti-
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ment artistique qu’il a découvertes à la Madelaine ou à Langerie-Basse.
• Lartet consigne ses observations dans une série de notes et de mémoires qui paraissent aux Comptes rendus, dans la Revue archéologique, ou dans les Annales des sciences naturelles. Puis il commence la publication du grand ouvrage Reliquiœ aquitanicœ, véritable monument qu’il élève, avec Christy, à la paléontologie de l’homme, mais dont il ne verra pas plus que son collaborateur, se compléter le couronnement. Trois chapitres de ce magnifique recueil sont dûs à sa plume magistrale, et le troisième surtout, consacré à l’ethnographie de l’aiguille et à l’histoire des origines de la couture, le dernier article que Lartet nous ait laissé, ne fait que plus vivement sentir l’immensité du vide qui s’est opéré dans nos rangs.
Les paléontologistes savent bien de leur côté toute l’étendue de la perte qu’ils ont faite, et de toutes parts les voix les plus autorisées s’élèvent en Europe pour s’associer à notre deuil et pour proclamer l’importance de l’œuvre de Lartet.
Occupé, mais non pas absorbé par ses travaux sur l’homme quaternaire, il avait constamment accru dans ses dernières années le nombre de ses publications sur les animaux fossiles. A sa note
sur les éléphants des environs de Rome, il avait joint, en 1859, son monumental mémoire sur la dentition des proboscidiens fossiles et sur la distribution géographique et stratigraphique de leurs débris en Europe. Il avait décrit Yovibos înoschatus dans la hmne quaternaire française et rendu sa véritable signification au prétendu agouti des cavernes de Liège. On lui devait encore un travail important sur deux Siréniens fossiles des terrains tertiaires du bassin de la Garonne, des monographies du Rhinocéros Merckii, d’un ours nouveau du groupe des ursidés maritimes et d’un léopard quaternaire, un mémoire sur le trechomys Bonduelli et sur deux autres rongeurs fossiles de l’éocène parisien.
Enfin il publiait celle de ses dernières œuvres qui était appelée au plus grand retentissement. Je veux parler du mémoire sur quelques cas de progression organique vérifiables dans la succession des temps géologiques, que Lartet a présenté en juin 1868 à l’Institut et à la Société d’anthropologie de Paris, qu’il présidait alors.
Lartet, nous l’avons dit, était né philosophe, et ses larges études avait développé ses tendances premières à la généralisation. Aussi, presque en toute occasion, s’efforçait-il de s’élever de l’étude
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sincère des faits à la conception des lois dont ils sont la manifestation. Geoffroy rendait volontiers hommage à la portée d’esprit de son ami, et à la hauteur de ses vues zoologiques. Ce trop court mémoire sur la progression, rempli de faits d’un très haut intérêt sur le cerveau, les dents, etc., des espèces tertiaires et actuelles, substituait aux inductions un peu vagues et hypothétiques des différentes écoles, des données précises visant à démontrer une tendance de la nature animée vers un perfectionnement qui ne transformerait pas les types génériques. Le maître, sûr de lui-même, développait enfin, en terminant sa carrière, les idées de son âge mûr. Un certain nombre d’autres mémoires du même genre étaient en voie d’exécution, tandis que se coordonnaient d’autres matériaux ceux de la grande monographie de Sansan, en particulier.
Mais Lartet, appelé en mars 1869 à remplir la chaire de paléontologie du Muséum, abandonna provisoirement toutes ces études pour se préparer aux durs labeurs d’un professorat qui l’effrayait et dont il avait tout d’abord repoussé la laborieuse charge. Ce surcroît de travail aggrava l’état d’une santé déjà précaire. Les névralgies atroces dont il souffrait depuis longtemps à certains intervalles,
devinrent de plus en plus fréquentes, et bientôt il lui fallut se résigner, par ordre du médecin, au repos le plus absolu. — C'est dans le Gers qu’il a vécu ses derniers jours, au milieu des émotions douloureuses qui venaient coup sur coup ébranler nos esprits et briser nos cœurs.
Pour tous les hommes qui, de près ou de loin, s’intéressent au progrès de la science, la mort de Lartet a été un véritable deuil. Cette mort a été bien douloureuse pour ceux-là surtout qui jouissaient de son intimité. Une seule chose leur apporte quelque consolation, c’est de voir le souvenir du maître et de l’ami qu’ils ont perdu, accueilli de tous ceux qui furent ses confrères par des marques d’estime profonde et de respectueuse sympathie.