SCÈNE VII
GODWIN, SWEYN.
GoDWTN. — Céowulf m'a tout dit, Sweyn ; les princes ont donc échappé ?
Sweyn. — Oui, seigneur ; mais adieu, je vous quitte.
GoDwiN. — Où vas-tu ?
Sweyn. — Au bout du monde. Je ne puis plus vivre ici ; ces meurtres me tuent.
GoDWiN — Sweyn, ne te charge pas le cerveau d'absurdes extravagances. Il faut rester, tu le sais bien....
Sweyn. — Seigneur....
GoDWiN. — Tu resteras, te dis-je, tu resteras. Bien plus, tu achèveras l'œuvre commencée. Veux-tu que ta tête tombe à la place de celle des princes ?
Sw^eyn. — Seigneur, si vous saviez comme ils sont bons, comme ils sont»éloignés de tout mauvais dessein. Leur cœur ne renferme pas le moindre germe d'ambition. Assurément vous n'avez rien à craindre de leur innocence et de leur candeur.
Godwin. — Sweyn, il ne faut pas juger les hommes seulement sur les apparences. Tel, à l'extérieur, passe pour honnête et probe, qui au fond du cœur est un profond scélérat. Si les princes, aujourd'hui, ne sont pas ambitieux, ils le seront. S'ils ne sont l)as dangereux, leurs partisans le sont. Il faut donc qu'ils disparaissent : ainsi le veulent la raison, la prudence, l'intérêt.
Sweyn. — Mais, vous le voyez, le ciel est contre nous.
GoDwiN.— Le ciel ! le ciel, Sweyn, est pour ceux qui savent s'aider. Après tout, le- affaires ne sont pas si mal. Le roi vient de mourir, je suis tuteur de Suénon.
v'^wEYN. — Le roi est mort !
GoDwiN. — Tl est mort à minuit, juste à l'heure où (levaient tomber sous les coups du poignard Edouard et Alfred. Ils ne sont pas tombés ; c'est un de ces accidents imprévus avec lesquels, dans le cours des choses humaines, il faut savoir compter. La situation est loin d'être désespérée, nous tenons encore nos hommes entre nos mains; le secret n'a pas transpiré ! Qu'y a-t-il ? Le pian d'attaque sera quelque peu changé, l'exécution en sera un peu retardée; voilà tout. Allon.«, Sweyn. du courage ! Faut-il se laisser abattre comme cela pour une bagatelle... Ce que le poignard n'a pu faire, le poison le fera.
Sweyn. — Le poison!
GoDwiN. — Oui! Je poison. Ecoute, je vais t'exposer le nouveau projet qu'il te faudra exécuter.
Sweyn. — Seigneur, n'avez-vous rien entendu ?
GoDWiN. — J'entends le vent qui fait craquer les branches des arbres.
Sweyn.— N'a-t-on point parlé du dehors ? GoDwiN.- Quand ?
Sweyn.— A l'instant même.
GoDAViN.--Non, Sweyn, non: reprends ton sangfroid ordinaire, et écoute bien ces recommandations.
(le ta vigilance ; tu soigneras avec bonté la l^lopsure du cadet. Mais, en même temps, pour unique boisson, tu leur prépareras un breuvage empoisonné ; et la mort que n'a pu leur apporter la violence du fer, s'insinuera tout doucenient, avec leur sang, dans le plus intime de leurs veines... M'as-tu bien compris ?
SwEYN.— J'obéirai, seigneur... {A part.') Hébis ! hélns ! Pour mon malheur, il me fascine connue l'aspic venimeux, de son regard paissant, ningnétise le faible oiseau qu'il veut dévorer... {Haut,) J'obéirai, seigneur.
GoDWiN. — Bien, bien, mon cher Sweyn; à cette décision, je te reconnais.
SwEYN.— Seigneur, avez-vous entendu le bruit d'une voix ?
GoDwiN.— Non.
SwEYN. — Il m'a semblé entendre crier: Tu ne dormiras plus, Sweyn. Swoyn tue le sommeil, le doux sommeil, le baume des âmes blessées.
GoDwiN.— Laisse donc là ces folles imaginations.
Sweyn. — Tenez, écoutez ! Ecoutez ! Est-ce que vous n'entendez [)as résonner par toute la maison : "Swe^ni, plus de sommeil, Sweyn a tué le sommeil, Céowulf a tué le sommeil, Godwin ne dormira plus, Sweyn ne dormira plus ! "
Godwin. — Va dormir, Sweyn, va reposer. Ton esprit retrouvera son aplomb accoutumé; tu serris plus frais et plus dispos pour le traviiil de deuiain.
Sweyn. — Demain, oh ! oui! demain! quel nouveau crime faut-il commettre demain? Empoisonner les princes, n'est-ce pas ?
Godwin. — Oui, mais auparavant je veux les voir.
Je tiiclierai d'arrpcl'or :n\ cou.-oiiLenient crEdouarrl une résignation par écrit de ses droits à lu couronne d'Angleterre, en faveur de son jeune frèrr Suénon..
SwEYN.— S'il doit mourir, à quoi bon cette résignation ?
GoDWiN. — En affaires, Sweyn, on ne saurait prou dre de trop minutieuses précautions ; il est bon de toujours avoir deux cordes à son arc. S'il meurt, la résignation ne nous nuira pas. Si, par un funeste hasard, il nous échappait, elle pourrait nous être d'une immense utilité !
SwEYN. — Godwin, voyez donc ; ces mains sont tachées de sang.
GoDWiN. — Non, non, elles sont aussi nettes, aussi blanches que les miennes.
SwEYN. -Les vôtres aussi, seigneur, dégouttent d'un sang noir. Il n'y a pas daiiS les fontaines de Winchester, assez d'eau pour les laver.
GoDwiN. — Ton cerveau est malade, Sweyn, tu es travaillé par une fièvre délirante. Va te UiCttre au lit.
Sweyn. — Regardez donc ce poi<^nard !