SCÈNE I
GODWIN, SWEYN.
GoDwiN. — Il faut qu'ils meurent, Sweyn, îl faut qu'ils meurent.
SwEYN.—Mais, quel mal ont-ils donc fait?
GoDWiN.— Aucun ; ils sont innocents comme deux colombes ; cependant, il faut qu'ils meurent.
Saveyn. — Alors, pourquoi, je vous le demande, noble comte de Kent, pourquoi souiller nos noains d'un sang innocent ?
GoDWiN.— Pourquoi ? l'intérêt du royaume est là, l'intérêt de la famille royale, mon intérêt, tou intérêt. Sweyn. En faut-il davantage ? Il faut qu'ils meurent.
Sweyn. — Je ne vois pas ce que vous auriez tant à craindre de deux jeunes adolescents, à peine à la fleur de l'âge, inoffensifs, inconnus, étrangers dans leur propre patrie.
GoDwiN. — Est- il possible, S^eyn, que tu no prévoies pas davantage les accidents et les retours de la fortune? Le roi Hardicanut, sous les coups de la maladie qui le mine, faiblit de jour en jour ; demain, peut-être, il ne sera plus. Hardicanut n'a pour tout liéiitier qu'un jeune frère de huit, ans, Suénon ; et ce roA^al enfant, tu le sais, comme le roi actuel, est i-su de sang danois. Tgitores-tu que les Bretons. ([U<^ les Angles, que les Saxons, c'est-à-dire les neuf-dixièmes de la population totale de l'Angleterre, n'ont toujours supt>orté qu'avec peine la dcunination des Danois ? La gloire et la puissance du grand Canut ont pu, pour un temps, faire taire le- asjiirations nationales ; mais n'as-tu pas reniar- ([iH' rjue depuis six ans, depuis que ses fils, Harold, puis Hardicanut, sont montés successivement sur le trône, les récriminations s'élèvent de toutes |)arts ? Les anciens habitants semblent nourrir des e-prrances secrètes qu'ils n'osent avouer tout haut. Si maintenant, par la mort de Hardicanut, ils voient à leur tête un enfant de huit ans!...Com- })rends-tu à présent ?
SwEYN. — Non, seigneur, je ne coui prends pas.
G »n\vix.— Peut-on avoir le regard si court, et l'es- \)Yh si obtus! Edoiuird et Alfred, qui doivent nous arriver aujourd'hui, sont les fils d'Ethelred, le roi bieii-aimé des anciene jtmrs, celui que le Danois Canut a (b'jtos.-édé de ses États. Ils sont les frères (Tlubuond CcMe- de-Fer, dont le courage est célébré par tout le royaume dans les romances et les chants populaires. Edouard est l'héritier naturel de la couronne d'Angleterre, le chef de cette dynastie nationale si chère aux Saxons ; et sans la conquête danoise, il serait aujourd'hui heureusement régnant sur le peuple de la Bretagne. Le peuple le sait, le peuple le dit, le peuple regrette son roi... C. mprends-tu maintenant ?
S\vf:yn — Je com]>rends ceci : vous craindriez que, advenant la mort de Hardicannt, le peuple, dans un souhn^ement irrésistible, ne mît sur le trône Edouard à la place du jeuno Suénun.
GoDwiN. — Oui, Sweyn, tu Tas dit ; je crains le peuple, et je crains les grands ; surtout, je n'aime pas les comtes de Leicester et de Nortliumberland LéolVic et ^^iward. Leur regard, devant moi, n'est l)as franc ; leurs démarches sont louches ; ils n'attendent, ce me semi)le, pour lever le masque, qu'une occasion favorable.
S-WKvx. — Mais, en vérité, comte de Kent, que la dynastie saxonne rentre dans ses droits, je ne vois })a< ({uel si grand malheur pourrait en résulter pour vous. N'êtes- vous pas le premier, le plus puissant, le plus riche et le plus noble entre les comtes saxons ? J'aurais cru que secrètement vous auriez dt'siré le rétablisseuient de l'ancienne monarchie. Ne serait-ce pas là un honneur pour notre race, une gloire pour notre patrie ?
GoDwiN, — Ah ! Sweyn, que tu couia 's mal les hommes ! Race et 'patrie, ce sont, })0u. les gens sensés, des niots vides de sens, des mot? sonores dont on se sert ])0ur amorcer les niais, et pour tromper les multitudes,.. Je suis né Saxon, il est vrai ; mais mes intérêts sont danois, je suis Danois.
SwKYN. — Seigneur, vous me surprenez ; je croyais que tout homme est sensible aux souvenirs du passé et à ia gloire des ancêtres.
GoDWïN. — Idées de poète et de rêveur que celleslà ! L'homme pratique ne connaîc d'autre mobile en ses actions que l'intérêt. Or mon intérêt est que le sang danois nous commande. J'ai su gagner les
confiHPCPS du grand Canut ; sur son lit de mort, il m'a choisi pour être le tuteur du jeune Harold ; deux ans après, à la mort de ce dernier, je me suis fait nommer le tuteur de Hardicanut ; et bientôt, je Tespère, je serai le tuteur de l'enfant Suénon. Ainsi se prolonge sur l'Angleterre mon pouvoir d'une manière indéfinie. Sous le nom de ces simulacres de roi, c'est Godwin qui gouverne, c'est Godwin qui règne. Penses-tu que je serais prêt à risquer tous ces avantages pour les imaginations de je ne sai^ quelle sentimentalité ? Suf>posons un instant q' '^douard revienne sur le trône de ses ancêtres, de suite mes précédents à la cour danoise me rendent suspect ; mes rivaux entourent le pouvoir ; Léofric et Siward se posent comme les oracles du conseil royal : je deviens nul, je rendre dans le néant. Et qui sait si pour me perdre, des ennemis acharnés ne soulèveraient pas contre ma longue administration des plaintes, des haines et de jalouses accusations? Non, Sweyn, il faut savoir prévenir le danger. Il faut qu'ils meurent.
Sweyn. — Mais, seigneur, ne pourriez-vous pas sauvegarder votre position sans avoir recours à de si cruelles extrémités ? La reine Emma ne favorise-t-elle pas de tout son pouvoir son fils bienaimé, le jeune prince Suénon ? La reine Emma est pour vous.
Godwin. —Je ne me fie guère à la reine. Emma est un caractère faible, vaniteux et changeant. Autrefois, éblouie par l'éclat et l'orgueil du pouvoir, elle oublia la mémoire de son premier époux, Ethelred ; elle sacrifia les droits de ses aînés, Edouard et Alfred ; elle ne craignit pas de donner sa main au conquérant Canut, unissant ainsi honteusement ses destinées à celles du vainqueur de sa famille et de son pays. Aujourd'hui elle protège le jeune Suénon ; c'est là l'intérêt du moment ;
mais que demain, par un hasard imprévu, la face de la fortune change, elle fera pe-er tout au«si bien le poids de son influence en faveur d'Edouard. '' Que m'importe ? se dirait-elle, dans l'un ou dans Tautre cas, la couronne rerose sur la tête d'un de mes enfants." Non, non.Sweyn, il n'y a pas à compter sur la reine Einuia. Il fnnt qu'ils meurent ; il y va de ma sécurité. Songe aussi qu'il y va de tes plus chers intérêts. Que serais-tu sans moi ? Il faut qu'ils meurent, Sweyn, il faut qu'ils meurent.
SwEYx. — Mais l'odieux de ces meurtres retombera sur notre tête.
GoDWîN.— Qui le saura? Les ténèbres de la nuit révèleront-elle- ce cjui aura été enseveli dans leurs replin obscurs? Les pieires de ce château prendront-elles une vcnx pour raconter ce qui aura été accompli dans le silence et Je secret ? Ne crains point, j'ai tout calculé, j'ai tout prévu ; je n'ai rien laissé aux iricertitudes du hasard. Tu !e sais, par mes inspirations, la r'^ine Emma a écrit aux jeunes princes qu'elle désirait ardemment les voir ; que sa tendresso nate nielle, après tant d'années de séparation, brûlait de les presser contre son cœur. Eux, sans défiance aucune, ont répondu tout naïvement qu'ils se rendraient à l'invitation avec bonheur. Leur oncle, Ricliard de Normandie, les a fait conduire sur un Je ses vaisseaux jusqu'«à Douvres. Là les attendait Oswald, le fidèle Ôswald, avec une nombreuse escorte : il montra aux seigneurs normands, qui avaient accompagné les ))rinces jusque-là, des lettres qui le nommaient ' gouverneur de Leurs Altesses pour le temps qu'elles seraient en Angleterre. Edouard et Alfred furent remis entre ses mains. Sous prétexte de faire honneur à leur dignité, Oswald, avec sa trou})e. a ordre de circonvenir toutes leurs démarches. En
réalité il lea lient prisonniers. De Douvres à Winchester, ils sont venus tout d'une course. Ce i-oir, après que les ombres de la nuit auront enve]oj»pé la ville, on les introduira secrètement dans Tintérieur du château. Cette nuit, sans bruit, de^ mains di.-crètes les feront descendre dans les entrail.es de la lerre ; le tombeau muet se refermera sur leurs cadavres insensibles. Maintenant, je te le demande, ^^weyi], qui le saura ?
SwEVN. — ^lais la reine Emma s'informera de ses fds ; plus d'un sait que les princes doivent faire une visite à Winchester : on s'étonnera de ne pas les voir ; Kichard, inquiet, redemandera ses neveux.
GoD^vI^^ — Tout cela a été prévu, Sweyn ; la reine Emma est encore à son château d'été sur les bords de la mer ; elle n'attend pas ses enfants avant huit jours. Je sais bien qu'à la fin, on devra s'apercevoir de la dis|.arition des i)rinces ; mais qui dira que c'est moi, (pii dira que c'e-t toi, Sweyn, qui les a fait disparaître ? Alors, immanquablement, le roi Hardicanut sera mort. Qui nous empêchera, par des paroles astucieuses, par des réticences affectées, de laisser i)laner des soupçons sur sa mémoire ? Tl ne sortira pas du tombeau pour venir sp justifier. Quant à Richard de Normandie, nous lui ferons mibe et mille protestations d'amitié ; et si, après tout, il n'est pas satisfait, nous avons, pour lui répondre, des soldats, des matelots et des flottes.
Sweyn. — Vraiment, seigneur Godwin, votre esprit est ingénieux et fertile en ressources.
GoDWiN. — Voilà trente ans, Sweyn, que je res}>ire l'atmosphère des cours; ne crois pas qr,e je n'aie rien appris à cette école de ruse et de duplicité... Pour moi, tu le comprends, je ne puis [)as paraître ostensiblement dans cette infifaire; je dois même me
tenir loin du théâtre des événements ; on pouvrait aisément me soupçonner de faire agir des ressorts secrets. Je verserai des larmes sur le sort fatal de ep>! jeunes et infortunés princes, moissonnés à la fieur de leur âge ; j'ordonnerai des recherches miiiutieuses pour découvrir les infîunes meurtriers, je u;ettrai leur tête à prix. Mais ne crains rien • d'un autre côté, je te couvrirai du manteau de ma, puissance... Sweyn, pour cette besogne, je me fie à ton intelligence et à ton hahileté. Kappelle-toi (ju'il s'agit de ton intérêt aussi bien que du mien. Si lu réussis, une récompense libérale : si le ])rojet avorte, l'exil pour moi, la mort pour toi... 8weyn, comme toujours, sois un homme.
Sweyn. — Seigneur, v>uisqu'il faut agir, je suis prêt.
(JoDWiN. — Bien, bien ! Sweyn, à cette décision, je te reconnais.
Sweyn. — Qm faudra-t-il faire?
GoDwiN. — Ce soir, les princes, à leur arrivée, seront remis entre tes mains ; tu ne leur lais.^eras voir personne ; tu les feras coucher dans cette chambre, au fond du corridor, en arrière du château ; ce parloir sera laissé à leur disposition. Dans un instant, écoute bien ceci, des homuies d'action viendront te trouver de ma part. Tu leur diras ce qu'il faut faire. A minuit tout doit être fini. Pour dix ans encore, sans crainte ni rivaux, je serai le régent du royaume ; tu seras mon homme de confiance... As-tu compris ?
Sweyn. — Seigneur, vos ordres seront exécutés à la lettre.
GoDwiN. — Tu es un homme de cœur, Sweyn ; sois prudent, sois courageux, sois inexorable, sois y)rompt. De loin, je te seconderai... Au revoir! mon cher Sweyn. (^Gndirin sort.)