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Edouard Manet

Voyons d'abord Manet dans le plein de ses allures d'esprit et de corps, tel que nous le montre l'admi. rable portrait de Fantin-Latour

Un œil étroit et profond, d'une vivacité pénétrante, allumait d'un rayon d'or fauve les mots acérés qui partaient d'une bouche fine, mobile, et dont chaque trait portait coup. La taille moyenne, à

* Le portrait que nous reproduisons ici est emprunté à l'excellent livre que mon confrère et ami, Edmond Bazire, critique d'art à 1'///- IransigeaiU vient de publier à la librairie A. Quantin, y, rue Saint- Benoît. Chemin faisant nous aurons l'occasion de renouveler les emprunts à cet ouvrage, l'étude la plus complète qui ait été écrite jusqu'à ce jour sur le peintre Manet,

rétiage ordinaire du Parisien. La chevelure et la barbe d'un blond clair, que l'âge commençait à pâlir. La moustache s'envolait aux pointes pour laisser passer la moquerie douce qui se cachait aux commissures d'une lèvre mince et frissonnante. Signe particulier :

Certains éloges offusquaient cet esprit réfléchi, sincère, subtil, quintessencié, fait de nuances et d'àpropos, dont chaque élan trahissait un jugement sain, une raison à visière droite.

Très difficile de raconter Manet. Lui-même, lui surtout peut-être s'en rendait parfaitement compte. Pour preuve, laissez-moi vous citer ce propos par lequel il m'aborda, la première fois que je le vis de près dans la familiarité du dialogue à jambes croisées sur un divan d'atelier. C'est un souvenir dont je ne peux me défendre :

« — • Vous avez écrit sur moi d'une façon qui m'a fait plaisir. Déjà beaucoup de gens disent du bien de moi. Mais il me semble qu'ils ne voient pas très clair au fond de moi. Ils ne pénètrent pas très bien tout ce qu'il y a en moi, ou tout au moins ce que j'essaie de montrer. Ils ont la plume et la pensée courageuses. En outre une grande bonne volonté, ce dont je leur sais gré. Mais d'aucuns s'y prennent mal. Voyez X..., par exemple, qui vient de me mettre sur un pavois. C'est un maladroit. Il m'a traité en galopin. Comment le lui dire ? Bien plus. J'aurais mauvaise grâce à lui en tenir rigueur. Impossible de lui en vouloir. Pourtant c'est un imbécile. )>

A quiconque a connu l'artiste, cette boutade paraîtra peut-être très caractéristique de son humeur. A ceux qui ne l'ont jamais vu, je n'ai pas trouvé de meilleur moyen de montrer Manet tel qu'il était, Parisien élégant, à la démarche dégagée, à l'abord sympathique, esprit fait de libre franchise, sceptique, clairvo3^ant, portant par-dessus tout le mépris de la banalité et du convenu, capable néanmoins de prendre par instants son parti sur les hommes et les choses par les échappées d'une ironie compatissante.

Pourquoi parler de Manet est-il chose si malaisée ?

C'est que Manet, esprit de recherches, est un artiste nouveau autant que notre siècle, qui ajoute son numéro dix-neuf au chiffre cinq du siècle de Périclès et au nombre douze du siècle d'Homère, peut comporter un homme nouveau. Et, dans l'état actuel des esprits, nous n'avons pas une grande entente de l'inédit. Comme il a fallu du temps pour comprendre quelque chose à Corot qui peignait la nature telle qu'elle est à l'heure où personne n'est encore levé. Le Parisien qui se couche tard et n'a jamais vu du crépuscule que le crépuscule du soir, ne pouvait pas reconnaître les yeux gris de l'Aurore qui n'a de regard et de paupières que pour les gens matineux.

D'ailleurs on ne nous apprend point à regarder devant nous. Les souvenirs de classe ou d'étude sont là qui nous obsèdent, nous obstruent l'esprit, et nous retiennent dans l'habitude d'aimer ou d'admirer sur les conseils d'un professeur. Voyez donc ce qui arrive,

quand au milieu de notre société, qui a la prétention d'être une société de progrès, il tombe un homme nouveau ou une idée nouvelle. Gela ne traîne pas. Nous nions l'idée et nous sabrons l'inventeur.

Double exécution où il est bon pourtant de voir moins de système et moins d'hostilité que de paresse d'esprit ou d'inertie d'intelligence. Il est si rare, en somme, qu'au jour où atteignant l'âge d'hommes, nous ayons le courage, l'audace — j'allais dire l'effron^ terie — de recommencer notre éducation de fond en comble î

Rompus de bonne heure à la gymnastique du rétrospectif, nous avons pour ainsi dire les yeux derrière la tête. L'attention fixée, ouverte par habitude d'éducation exclusivement sur le passé, nous sommes en quelque sorte figés dans une curiosité stagiaire, fruit d'un respect pratiqué à reculons. La chose est aisée et coûte peu d'efforts. Les tracés sont tout faits, les programmes arrêtés et les éloges écrits. On nous mâche la besogne et on nous la donne toute mâchée. Nous n'avons qu'à la recevoir sans effort, sans recherches nouvelles, sans souci d'additions. Aussi bien vivons-nous sur les gloires consacrées par les programmes académiques, sans frais personnels, sans dépenses, comme l'âne du pauvre vit et s'entretient sur le terrain communal, qui le nourrit peutêtre, mais assurément ne Tengraisse pas.

C'est ainsi que nous sortons du collège ou de l'atelier avec un bagage de préjugés et un chargement d'habitudes d'esprit qui ne comptent pas pour p€U

dans les aveuglements de notre existence. Lorsqu'il se présente un homme nouveau comme Manet nous commençons par n'y rien comprendre du tout. Et les pédants triomphent. Ils savent bien que notre initiative est enrayée, que vraisemblablement elle ne passera pas, que, si elle songe même un instant à violer la consigne, elle hésitera. Dès le départ ils ont fermé la voie, ils ont tourné le disque.

Après vingt ans de lutte, de négations, d'injures, Manet s'est enfin fait accepter, sinon admirer. Il a sa place dans les discussions contemporaines. Tolérance ou naturalisation définitive, Manet n'est plus une nullité. Pour tous, il est une individualité. Pour un bon nombre il est une valeur positive ou négative, selon qu'on a des audaces et des sincérités dans le cœur, ou qu'on ne peut pas ou qu'on ne veut pas en avoir. Car les derniers détracteurs du peintre Edouard Manet restent désormais subdivisés en ces deux catégories :

1° Ceux qui ne peuvent pas, 2° ceux qui ne veulent pas le comprendre. Avec les premiers, il n'3^ a rien ou bien peu de chose à faire. Quant aux seconds, ils laissent moins de ressources encore ; même pas la ressource d'une espérance.

Aux uns et aux autres, je n'ai pas le projet de faire aimer Manet.

Pour aimer Manet, il faut être un esprit d'avantgarde, ou avoir eu la bonne fortune, comme il m'est arrivé à moi, trop jeune pour avoir connu les débuts de Manet, d'être jeté dans un milieu d'avant-garde, où

l'esprit trouve des loisirs pour penser à la vie présente et où la discussion de tous les instants nous invite à refondre sur des bases naturelles notre méthode artificielle d'enseignement et de raisonnement.

Donc Manet n'étant plus nié, je ne veux point encore exiger de vous que vous l'aimiez sans réserves. Mon programme est plus simple. Quelque difficile que soit la tâche, je me propose de vous expliquer Manet.

Pour expliquer Manet, je ne commencerai pas par jeter M. Gabanel par la fenêtre. Je choisis le nom de M. Gabanel pour m'écarter le moins possible des usages de la critique actuelle. Qu'il en souffre ou non, la discussion parisienne, sans en prendre souci, a fait de cet artiste aimable et distingué le centre de toute querelle où sont débattus les intérêts de la peinture moderne contre les volontés académiques. M. Gabanel occupe le centre du carré académique. Gomme le noir de la cible, il est le point de mire de tous les traits lancés contre l'Institut et ses dépendances. A tort ou à raison, c'est lui qu'on choisit de préférence pour essuyer le feu des barricades.

On oublie, ce me semble, que toute manifestation d'art est respectable. Aucune n'est l'effet du hasard. Toutes, quelque fastidieuses qu'elles nous paraissent, ont répondu ou répondent encore à un besoin. M. Gabanel a eu son temps, hâtons-nous de ne pas l'oublier. Et ce temps a été fort brillant. Aujourd'hui ce temps est fini, non pas parce que M. Gabanel n'a pas de valeur, mais parce que le temps de Manet commence. Dans l'histoire de l'art, il est bon de le

rappeler, les choses se passent plus doucement que chez ces peuplades sauvages où l'on fait cuire et mange les vieillards parce que l'esprit religieux de ' l'endroit trouve qu'ils ont fait leur temps.

Une nouvelle génération d'artistes enterre la génération précédente, mais ne la tue pas.

Donc, inutile de préluder à une étude sur Manet par un coup de poignard dans le sein de M. Cabanel. Bien mieux, pour ne pas mentir au titre de cette causerie, la maintenir plus conforme à l'abjet de la parole qui, légère, doit voler, je vais tâcher à expliquer Manet par lui-même, sans lui trop charger les talons de plombagine philosophique.

Manet, qui fut surtout un artiste français, voyant d'abord dans les choses leur surface pittoresque, aimant la nature et la vie par leurs dehors brillants, me paraît devoir être expliqué ainsi, par ses taches lumineuses, par ses idées claires, sans grand souci des sombreurs caverneuses et lugubres, où se complait et nous plonge la science de l'esthétique, fille de l'Allemagne aux bottes lourdes.

Ce parisien du second empire est lié par de vives affinités avec le parisien du règne de Louis XV. Il a des tendresses élégantes de petit abbé et des ronds de jambe de menuet dans sa façon de portraitiser une femme par le velours du pastel. Ce révolutionnaire ou cet insurgé comme on voudra, de l'art, a des

* Deux mots ronflants et creux bons ù employer lorsqu'on n'a pas d'idée à mettre dedans, exemple le discours de M. Pailleron.

airs de talon rouge. Politicien, cet artiste intransigeant eût été du parti des marquis, le pied dessiné et serti sous la boucle d'un escarpin. L'envisager sous les angles pesants et massifs de la grande philosophie de l'art, celle qui emploie des mots graves et solennels pour ne rien dire, non plus que rien prouver, lui, ce délicat! Mais c'est faire assommer un galant chevalier à la générosité toute française, parles lourds poings teutons d'un pandoure de Trenck.

Que de pesanteurs fatiguantes en esthétique pour une trouvaille qui repose! En art où l'instinct et le sentiment ont dicté tant de merveilles et sont, en somme, les auteurs responsables du chef-d'œuvre, point trop d'exégèse ! Un jeu hasardeux où, comme au colin-maillard, le plaisir de pincer une jolie taille se paie souvent bien cher, de forts heurts aux coins des meubles.

Des documents ! nous n'en abuserons point non plus. Pour un artiste, le vrai document, le document intéressant, c'est celui qu'il fait, et non point celui qu'on retrouve dont Tattrait subalterne suffit à la joie du savant.

Nous documentons trop aujourd'hui au détriment de l'art d'écrire. Sans doute toute chose a son utilité, voire même l'ennui de l'archéologie.

Sur quelle trame les artistes de la plume poseraient-ils les broderies de leur style, si les savants ne préparaient pas le canevas? Des documents! que les savants aillent en chercher. Il faut bien se procurer les vivres à mettre sur la table. Le déjeuner servi, les

artistes sont les invites qui le mangeront. Et Manet fut "un artiste dans toute la rayonnante acception du mot.

C'est du moins ainsi que je le comprends et que je me dispose à l'expliquer devant vous, tel qu'il me semble que beaucoup de gens éclairés le comprennent déjà; tel qu'il me semble qu'il apparaîtra devant le tribunal de la critique future, étant donné que cette critique saura quelque chose encore et que le reportage ne l'aura pas submergée définitivement.

Ceci dit, je vais vous montrer Manet comme il me semble que lui-même eût souhaité qu'on l'aimât et qu'on le comprit, c'est-à-dire en pleine santé de bonne foi, en pleine liberté d'exposition et en parfaite indépendance d'esprit.

Une étude sur Edouard Manet qui fut un être indépendant, parce qu'il fut par excellence un homme d'intelligence, pose d'emblée la question très grave et très scabreuse de l'indépendance d'esprit.

Très grave et très scabreuse en effet cette face du caractère de Manet. Cette allure libre et dégagée de son humeur, est peut être la note dominante de ce tempérament d'artiste. Elle n'en implique pas moins une contradiction permanente, constante avec le cours de nos habitudes actuelles.

Elle sera très curieuse à étudier un jour cette

phase de l'histoire de nos mœurs que nous traversons en ce moment. On y verra peut-être, que jamais les Français n'ont été aussi peu francs qu'aujourd'hui.

L'homme décidé à dire tout ce qu'il pense et rien que ce qu'il pense sur les hommes et les choses qui l'environnent, est à cette heure livré aux noirs hasards de toutes les infortunes. Non seulement il lui sera impossible de trouver à un moment marqué le chemin de plaire au public, mais encore tous les dangers le menacent. La phalange de toutes les turpitudes humaines se forme en carré pour lui fermer le che* min. Menacé dans sa situation s'il en a une, menacé dans sa carrière s'il est en route pour le gagne-pain, menacé dans ses espérances s'il attend quelque récompense de l'avenir, il n'a même pas le droit d'être pauvre et joli garçon, car c'est surtout dans le cœur de la dignité qu'on sait frapper pour assassiner l'homme indépendant. Les bienfaits d'une légère aisance lui permettent-ils, comme il arriva pourManct, de se tenir au-dessus des calomnies de prostitution, il y a un autre moyen de prélever sur l'homme indépendant la taxe de sa franchise et d'en tirer vengeance. Rien de plus aisé que de combattre par luimême l'homme qui veut vivre de liberté. On a vite fait d'instruire le procès de son humeur. Quelle opinion peut-on prendre de ce monsieur qui ne se donne pas la peine de cacher ce qu'il pense ou de taire ce qu'il doit dire, sinon qu'il est un maladroit ou un mal appris? Donc un bourru, un grossier per-

sonnage, sans éducation, un homme mal élevé qu'on ne saurait voir... fi !

N'est ce pas ce qui arriva pour le peintre Manet? Ce fut une grande surprise le jour où il s'établit autour de cet artiste malpensant un rayonnement d'homme du monde. Comment ce frondeur, qui rompait en visière à toutes les conventions, à tous les artifices qui assurent le prestige dans le monde des fausses élégances, n'était pas un brutal, un vulgaire palefrenier, un voyou! Bien mieux, il fallut reconnaître que ce nouveau maître qu'on essayait d'ensevelir sous la boue d'un réalisme malfaisant et malpropre, était, de l'aveu de tous ceux qui l'avaient vu, un gentleman accompli, un mondain d'une distinction parfaite, d'abord aimable, de relations courtoises, et qui plus est, fort élégant de sa personne.

L'étonnement n'avait plus de limites.

En quelques mots, vous donnerai-je l'étiologie de cette stupéfaction publique, toute à la ruine d'ailleurs de ceux qui la subirent ?

Une politique, non celle qui se fait ou ne se fait point au Parlement, mais une politique que nous appellerons, si vous voulez bien, la petite politique des usages, s'est introduite dans nos moeurs et a fusé dans notre sang au point d'y vicier pour longtemps le principe d'indépendance et de libre action de l'individu. Elle règne en maîtresse dans tout notre organisme social, parce qu'elle est l'expression dernière de cette diplomatie des compromis, de ce trafic des servitudes mutuelles qui sont les deux fac-

teurs essentiels du succès dans le monde où se font les réputations. Par elle, l'objectif de notre vie française a été totalement transformé. Nos points de vue traditionnels, sur lesquels nous avions accoutumé d'envisager le va-et-vient des hommes se remuant dans les faits, ont été lentement, mais sûrement déplacés. Au profit de qui? Des médiocres et des faibles apparemment, ou de ceux qui ont besoin, pour se soutenir, des étais multiples de toute une coterie puissante, parasites de la renommée, marchant sur les mille pattes de leurs amis en place.

C'est ainsi que nous sommes devenus les esclaves d'une soi-disant bonne éducation qui n'est que de la politesse émoussée. C'est ainsi encore que nous avons perdu le sens de cette vieille qualité nationale, la franchise, la force des Français d'antan qui coulait dans nos veines et y entretenait la vie et la santé comme un troisième globule du sang.

Avons-nous aujourd'hui à parler franc, à dire le mot (c tout à trac » comme le voulait le seizième siècle ? Ah ! que d'efforts, que de contorsions du corps, que de balancements d'épaules, que de mimique hésitante dans les bras et dans les doigts, que de grimaces dans les lèvres, que de hochements de tête. On se frotte le front, on se mord la langue, la jambe dansotte*, ce n'est plus la bouche qui parle, c'est le talon qui, en ne disant rien, en dit trop ou pas assez. Et cela parce qu'au lieu d'attaquer de front l'événement ou le terme dans sa netteté, on nous a élevés à faire vingt fois le tour de ce mot ou de ce

fait. Parce que dès le berceau on nous a appris à vivre en quelque sorte dans le labyrinthe de la périphrase et non plus dans l'épanouissement, tout simple, tout bête, tout rempli de nature, du mot vrai traduisant une idée juste.

Voyez donc un peu où en est venue la critique depuis une quinzaine d'années. Sauf quelques hommes d'autrefois, qui entretiennent encore les habitudes du temps de Sainte-Beuve, on n'en fait plus guère de critique, et la critique littéraire a presque totalement disparu. Sans doute l'érudition dans ce genre commence de faire défaut. Mais ce souci de l'érudition ne s'est pas perdu sans motif. Gomme le vaisseau cesse de naviguer lorsque l'eau lui manque pour le porter, l'érudition de la critique littéraire a disparu de la circulation parce qu'elle ne voyait plus de véhicule pour faire sa route. Il n'y a plus de place pour elle dans la curiosité ou dans l'attention publique. L'article-annonce qui tient sa place, la supplée, très conforme aux goûts et aux besoins nouveaux. Je n'insiste pas sur le sort de la critique d'art qui se fera bientôt par fil spécial, comme elle se fait déjà par le reportage, avant l'ouverture des expositions. J'instruis seulement devant vous mon enquête sur les destinées générales de la critique au milieu de nous.

Aussi bien pourquoi se serait-elle entêtée à rester dans une époque où il n'y avait plus pour elle de besogne taillée ? Notre état actuel de vie la neutralise de toutes parts. Nous vivons les uns sur les autres. Nous avons besoin les uns des autres.

Comme les coquillages qui grimpent et se nourrissent aux flancs du rocher, tous nous sommes les parasites de quelqu'un. Parasites d'un directeur, parasites d'un administrateur, parasites d'un financier ou parasites d'un ministre, peu importe l'ordre ou le grade. Nous sommes une société de clients. Clients soumis, dociles ou apeurés, ambitieux ou affamés, entassés, tous les dents longues dans l'antichambre de la maison du patron, où le cofîre-fort trône et donne ses ordres au salon.

Peut-être la Révolution française s'est-elle montrée trop généreuse en émancipant à tout jamais les gens dont le métier est de vendre de la richesse, et de spéculer sur les impertinences ou les lâchetés de l'argent. Si ce n'est point une erreur, toujours est-il que la liberté paie aujourd'hui sa largesse du dur esclavage où nous détiennent les maltôtiers du veau d'or moderne. D'ailleurs, une société où l'argent est devenu le critérium unique. Tunique idée générale, est une société de cannibales. Comme sur le radeau de la Méduse ou la Barque du Don Juan^ c'est le sort et l'appétit qui font la loi.

Est-il surprenant qu'en un pareil état de choses, où nous sommes tous liés les uns aux autres, par le lien puissant des intérêts ou des besoins physiques, le grand jour de l'idée baisse, et que la dignité perde de son éclat ? La dignité partie, l'esprit de critique, qui doit être un esprit de droiture, n'a plus qu'à s'en aller aussi. Et elle est partie, la critique, laissant pour occuper sa place, jusqu'à un jour de retour

indéterminé, une camaraderie hypocrite, que nous classerons, si vous le permettez, parmi les formes nombreuses de la complaisance.

Eh bien ! j'avoue qu'en présenee de ce relâchement des énergies du cœur, en face de cet évanouissement du libre esprit, il m'est excessivement agréable, il me plaît énormément, considérablement, d'avoir à faire ici l'histoire d'une vie d'artiste, qui, dans sa lutte pour la gloire ou pour l'estime de ses contemporains, s'en est tenu aux conseils de cette vieille qualité de l'esprit français, l'indépendance, dans un moment où les esprits ne savent plus, n'osent plus, ou n'ont plus la simplicité d'être indépendants.

Dans cette belle tenue à la fois si fière et si vaillante d'une effigie d'artiste, il faut voir une marque de race, et y applaudir à toutes mains, tant l'espèce en est rare.

Manet ne se démentit pas un instant durant sa pénible carrière. Le livre de mon ami Edmond Bazire, que j'ai cité au début, tout rempli d'excellentes choses, a ce mérite précieux à mon gré, qu'il nous montre Manet traversant tout d'une pièce les luttes répétées de son existence, à la conquête d'un objectif immuable. Parfois on le voit inquiet, hésitant même comme au jour où il lui fallut les insistances de Baudelaire pour exposer Olympia^ mais brave

toujours, ne pliant jamais sous l'injure, se raidissant sous l'ironie, et se sentant plus robuste et plus tenace à mesure que les attaques se multipliaient.

Manet n'aura point été le premier jeune artiste à qui son maître ait déclaré qu'il n'arriverait à rien. Et ce brave Couture n'aura pas eu le privilège de rinvention quand il poursuivait l'élève Manet de prédictions et d'arrêts qu'il croyait irrévocables. Ce que je tiens à souligner ici dans le futur peintre d'Ai^genteiiil^ c'est que s'il fut un esprit indépendant, il n'est pas devenu tel par un effet de sa volonté, par le désir de se marquer une spécialité, ou de « se faire une tête ». Indépendant, Manet le fut de très bonne heure. Dès l'atelier, dès les premières leçons, nous le verrons manifester les intempérances de sa manière de voir. Apparemment parce qu'il lui coulait de l'essence de liberté dans le sang, et qu'il avait la tête toute turgescente d'idées personnelles.

Couture était de ces gens qui en regardant ce qui se passe autour d'eux, dans leur temps, ont toujours comme une glace devant les yeux, et ne voient qu'eux, toujours eux, rien qu'eux. Couture qui n'admettait pas « autrui » chez ses contemporains, l'admettait encore bien moins chez ses élèves. Et l'émancipation frémissante du petit Manet le mettait hors de lui, ce brave Couture.

L'atelier des Romains de la décadence était quelque chos€ comme le Bercy de la peinture, un endroit où l'on conserve, utilise et transmet toutes les recettes pour la fabrication des vues et des tableaux artificiels.

Les recettes, cela se sait par cœur. Et Couture est resté un maître parmi les maîtres dans l'art de peindre de mémoire. Gomme l'a fort judicieusement écrit M. Paul Mantz, l'atelier de ce peintre était « le temple du chic et des méthodes artificielles ».

En argot d'atelier, chacun sait maintenant que le ce chic » est le contraire de la vérité. C'est la leçon apprise se substituant à l'observation d'un œil attentif. C'est l'à peu près du souvenir suppléant tant bien que mal, plutôt mal, l'étude directe de la nature. Donc, voici Couture grand dépositaire de formules, lauréat de récitation. Son atelier tient à la fois du laboratoire où l'on cuisine et du bocal où l'on conserve.

Il est à présumer que Manet sentait au fond de lui quelque chose de plus vivant que toutes ces plantes séchées dans l'herbier de son patron. La nature l'appelait du dehors, lui faisait de petits signes par la vitre. Au reste, il entendait la voix puissante de la vérité, qui chantait bien plus haut en lui, et lui plaisait mieux que les airs de bravoure de Couture. Toutes ces roulades et tous ces acrostiches delà méthode italienne lui déplaisaient. Manet trouvait cela « rococo ». Et le voilà, dès le premier jour, s'établissant en hostilités ouvertes avec le patron.

Séduit par les morceaux amusants , les points de vue à part, les coins de figures, les bouts de mains, il s'attachait déjà à une fraction de son modèle, laissant, comme pour mieux s'assurer des reproches de l'avenir, tout le reste inachevé! Une tête, une oreille,

un fragment de nuque, un bout d'épaules, des mains jouant de la viole *, sujet principal, sur un torse accessoire, mis là comme fond, sans tête et sans pieds, le « morceau » enfin. C'est surtout ce a morceau » qui le séduisait, l'attirait. Vraiment peintre en cela, épris de la volupté optique, bien plus que du sujet, volupté intellectuelle, à l'usage des littérateurs- Et ces morceaux traités en peintre, pour l'œil, la ligne serrée d'aussi près, le geste arrêté dans la caractéristique de son pittoresque, autant qu'il est possible à un débutant. Mais déjà on remarque la préoccupation du ton juste, clair, de la lumière distribuée en taches comme cela se voit dans la nature.

Et Couture n'était pas content. Il passait devant le dos de son élève, s'arrêtait à peine, il arpentait l'atelier, grommelant, laissant par instants s'échapper entre ses dents des anathèmes du genre de celui-ci :

— Manet ! ce sera le Daumier de 1860 !

Crier à un jeune peintre vous n'avez pas de talent, vous n'aurez jamais de talent, parce que vous ressemblez à Daumier, on n'est pas plus fervent apôtre du (c chic )).

Que Couture, qui ne voyait jamais que lui et ses Romains en papier peint dans le miroir de sa vanité, ait pris Daumier pour un caricaturiste, rien là qui doive nous étonner. On juge en général les gens, comme on est soi-même, dans la mesure de ses moyens ou de ses défauts. Et Couture, qui n'était

* Voir Manet, Ed. Bazire, p. 7.

rien moins qu'observateur, ne pouvait rien démêler à cet art de Daumier, frère de celui de Balzac par la vision précise du temps, écrit d'un œil si pénétrant sous la dictée de l'esprit le plus ouvert à la puissante interprétation de la vie vivante.

Manet comparé à Daumier dès l'aurore de sa palette, c'est Manet salué à l'aube par une consécration. Du même coup, l'artiste recevait sa première marque personnelle. Ce parallèle appelé par lui dans l'atelier de Couture, est une première taxe d'esprit de rébellion. Signe précieux. Nous l'enregistrons. Aux côtés de la convention, Manet voit, veut voir la nature. C'est elle qui l'attire. Et, d'un bond, il s'élance vers elle. Il se pend à son cou, car il l'aime. Il n'aime qu'elle. Il ne veut plus d'autre maîtresse. Il lâche Couture. C'est mieux qu'un coup de tête. C'est un enlèvement. Rassurez-vous, les deux amants s'épouseront.

Ce trait de jeunesse sera le trait permanent de toute la vie de l'artiste. Et je me plais à voir dans cette première et brusque décision d'un libre esprit, une entrée dans la vie. C'est la pierre du chemin où Manet assied son génie débordant de verve et d'aspirations naturelles. Le traité est passé désormais entre la volonté de ce jeune élève et l'inconnu de l'avenir.

Et le voilà marchant désormais en dehors du grand chemin. Tant et de si lourdes charges ont passé sur la route qu'elle est déformée et pleine de fondrières où l'invention se noie dans l'obéissance. Dès le premier pas, le peintre de Lola et de la Serre a compris qu'il lui serait d'autant plus impossible de se tenir en

équilibre dans cette ornière commune, qu'il entend ne demander l'appui de personne ; il veut marcher seul.

D'un saut il prend le côté. Savoie, il va la trouver en recherchant sous l'herbe ce qui reste du sillon lumineux et clair oublié depuis les primitifs du XV® siècle, et totalement perdu depuis Ingres.

Ce rapprochement entre Ingres et Edouard Manet ne peut surprendre que les esprits superficiels. Il s'imposait de lui-même. L'un et l'autre, le peintre de V Odalisque et de Jeanne ont eu la même vision du retour à la nature par les primitifs. Manet est venu à eux par la lumière claire et limpide de l'air, comme Ingres y était allé par la prière du style, invoquant la splendeur de la ligne.

Vous n'ignorez pas, j'en suis sûr, toute la saveur de ce mot : les primitifs, radieux de souvenirs, plein de promesses, généreux et hospitalier jusqu'à ne pas souffrir des adjonctions multiples de toutes nos fantaisies. Les primitifs, mais ceux qui les aiment, les aiment d'un double amour, et pour ce qu'ils y voient et pour ce qu'ils y mettent. La vie de l'art n'at-elle pas tout son prix à retrouver dans les choses ce qu'il y a, et à y adjoindre ce qui n'y est pas peutêtre. Aussi bien les gourmets de l'art, dégustent-ils ces vieux maîtres, avec les lenteurs et les pourléche-

ments qui conviennent à savourer un bon vieux vin, resté clair, qui fait claquer la langue au palais. On dit : les primitifs, comme nos pères disaient : c'est du vin de la comète. C'est-à-dire quelque chose de rare, d'admirable, où il y a du mystère, du surnaturel, de l'extra-humain, trois termes courants du problème de la suprême volupté !

Ici pourtant rien d'aussi complexe. Les primitifs nous charment, nous séduisent, parce qu'ils nous •grisent de leur sentiment de la nature. L'ivresse est grande, parce que le sentiment est immense de précision, inouï de naïveté, audacieux de simplicité! (c C'est à genoux qu'il faudrait copier ces hommes-là » s'écriait Ingres dans une lettre datée de Florence. Et ce grand maître de la ligne moderne cédait là à une émotion qu'on ne saurait trop louer. Il joignait les mains devant les plus belles époques de l'art, celle de l'art simple, vu, vécu, traduit sous l'élan d'une émotion vraie, vivante, humaine, capable d'avoir du retentissement dans tous les cœurs et de jeter des échos dans toutes les oreilles, l'époque des Giotto, des Mantegna, plus tard des Angelico, des Donatello, des Masaccio, en Italie, des Michel Colombe, des Jean Juste en France.

Comptez bien, en outre, que l'art ainsi compris, en pleine horreur de complications et d'artifices, n'est possible qu'aux temps où la philosophie n'est point venue encore empêtrer des broussailles de son pédantisme les instincts de l'artiste, non plus qu'il y a des académiciens pour faire des effets oratoires sur

un public complaisant à l'aide de doctrines sur le Beau absolu, le Beau idéal, le Beau éternel, ce Beau, si beau, qu'en manière d'ironie et sans trop de mauvaise grâce, on en peut faire le Beau Beau.

Ces primitifs qu'Ingres aimait et dont Manet a eu la vision à son tour, travaillaient environ trois siècles avant l'esthétique allemande aux ailes de plomb, quatre siècles avant le discours de M. Pailleron aux ailes d'Icare.

Ces primitifs, Manet se tourna vers eux, parce qu'il leur ressemblait. Des affinités de sentiment l'attiraient vers ces travailleurs de l'aurore, qui, la main en voûte sur l'arcade des yeux, regardent se lever le soleil d'une renaissance, et l'invitent à féconder la plaine. Comme eux, il aimait les tons clairs et les chairs lumineuses*.

Point capital à ne pas négliger, dont il, convient de faire en quelque sorte l'axe de cette discussion, Manet est un primitif, parce que dans un temps de peinture noire, de recettes fatiguées, usées, enfumées à la vapeur âcre des redites, il a imaginé de peindre clair.

Manet primitif prend d'emblée l'importance d'une figure de premier plan. C'est une personnalité avec laquelle plusieurs générations auront à compter.

Manet primitif dans la seconde moitié du dix-neu-

* J'ai dit lumineuses et non pas dorées. L'or noircit qui n'a pas été passé au feu. Et puis les belles époques font clair et la décadence peint noir. Voyez Bologne.

vième siècle, il n'est pas douteux que l'avenir sache un grand gré à notre époque d'avoir osé organiser, en dépit des préjugés et des convenances officielles, dans le sein même de l'école des Beaux-Arts, une exposition où les esprits calmes, réfléchis et libres de leur libre action ont eu le loisir d'étudier un primitif français, dans la naïveté de ses erreurs, dans la variété de son émotion, dans la multiplicité de ses recherches, comme dans les fraîcheurs savoureuses de sa vision de renaissance.

Oh! n'ayez crainte. L'équipage de ma logique n'a point folie en tête. Nous sommes déjà plusieurs à Paris qui tenons le peintre Manet pour tout autre chose qu'un barbouilleur et pressentons l'état que bientôt on fera de lui. Je pourrais vous rappeler qu'au moment où Manet mourut, le 3o avril dernier, j'insistai par deux articles consécutifs sur ce rôle de précurseur que j'assigne en ce moment aux peintres du plein air. Mais vous ne trouverez pas mauvais, qu'au lieu de me citer moi-même, ce qui ne sera jamais un moyen de bien faire la preuve, je m'appuie sur une autorité que tout le monde aujourd'hui s'accorde à mettre au premier rang. J'ai la bonne fortune de faire cette causerie huit jours après que l'éminent critique d'art du Temps, M. Paul Mantz, a publié son étude sur l'exposition du quai Malaquais.

De l'aveu général, M. Paul Mantz est un critique qui sait beaucoup ; familier avec toutes les dates et toutes les variations de l'histoire de l'art, il en possède aussi les secrets les plus intimes. Pour mon compte, j'ajouterai que M. Paul Mantz a un mérite considérable que ses admirateurs ou ses disciples ne sauraient trop lui envier. Chez lui, la science profonde n'a point neutralisé l'art du style. Doublement doué pour l'érudition et le souci de son prestige d'écrivain, il a vu chez lui le savant marcher de pair et suivre les développements du littérateur. Ciseleur de la phrase, aimable joaillier de mots, penseur élégant, il est un des premiers de son temps parmi ceux qui, faisant le métier de la plume, sachent écrire.

C'est à propos du fameux salon des refusés* de i863, où Manet eut trois tableaux : le Déjeuner sur riierbe, le jeune homme en costume de Majo,M^^^V.. ... en costume d'Espada.^ que l'éminent critique vient d'écrire :

Ces peintures n'étaient pas inoffensives : elles furent toutes les trois repoussées par le jury. Nous avons toujours déploré ces abus de la force. Ils sont peu conformes au droit individuel et ils ne servent à rien. J'ajoute qu'en présence des tableaux soumis aux juges du concours

* Parmi les refusés figuraient les noms de Lavieille, Braquemand, A. Legros, Jaugkind, Wistîer, Harpignies, etc.. , et tant d'autres qu'on retrouve aujourd'hui dans le jury, A propos de cette exposition organisée en annexe au Salon ordinaire, mon confrère et ami Ed. Bazire, raconte que l'émotion causée fut très vive, gagna jusqu'aux Tuileries, a Napoléon III et sa femme firent une démonstration qui scandalisa. » Remarquez je vous prie : et sa femme. Très réussie cette boutade d'un irrespect tout intransigeant.

les extrêmes rigueurs n'étaient pas suffisamment motivées : il y avait, en effet, dans ces peintures suspectes quelque chose de vénérable, le ton clair.

Il apportait à la palette moderne une sorte de fleur non pas inconnue, mais trop oubliée. Il arrivait avec la note blonde, avec la note rose, en un temps où Courbet, robuste et lourd, était une manière de personnage. Ce Guerchin de la Franche-Comté avait laissé traîner ses sabots dans la boue de l'École bolonaise. Beaucoup autour de lui, se plaisaient à la déplorable cuisine des sauces brunes. Nous demandions un peintre clair. Peut-être y avait-il dans les trois tableaux du Salon des Refusés un commencement de protestation et la possibilité d'une espérance.

Pour ceux qui savent un peu d'histoire, il est inutile de dire que ces tonalités aux clartés blanchissantes n'étaient nullement une invention nouvelle. On n'invente plus : on ressuscite. La note claire a été une des religions du passé. Au quinzième siècle, elle est dans Rogier Van der Weyden, dans Memling, dans les grands Italiens qui, comme Piero délia Francesca, trouvent le moyen de tout dire en peignant des visages blancs et presque sans ombre. Cent ans après, beaucoup de portraitistes, Holbein quelquefois, Janet toujours, continuent cette loyale méthode. Au musée de Saint-Pétersbourg, l'admirable portrait du duc d'Alençon, œuvre française d'un pinceau inconnu, a les fraîcheurs déHcates d'une rose du Bengale. On aimait le clair et on l'aima longtemps. Ce sont les écoles de décadence, Bologne notamment, qui ont enfermé la pauvre peinture dans la caverne des tons roux et fuligineux. L'erreur des Carrache ne sera jamais assez châtiée. Pour réveiller la couleur endormie dans l'antre des ombres noires, il a fallu l'intervention d'un Dieu, Rubens lui-même, élève de Phoebus, porteur de lumière. Après s'être un instant compromis dans la fréquentation de Caravage, Rubens a rendu à la peinture les joies de son pinceau fleuri. Ce jour-là, le monde fut sauvé. Le dix-huitième siècle presque tout entier a navigué sous le pavillon rose. C'est du moins ce qu'enseigne l'histoire. Manet ne découvrait aucune Amérique : il revenait à la tradition du passé.

Nous voilà, n'est-il pas vrai, rejetés bien loin des plaisanteries qu'il est d'usage de débiter sur le compte

de Manet. Là où la critique légère ou ignorante n'a d'yeux que pour ne pas voir, la critique sérieuse, qui a l'esprit sain et orné, réfléchit, compare. Au moment propice, elle fait un retour vers le passé. Elle évoque les traits permanents de l'histoire. Et si l'artiste qu'elle discute continue une « loyale )> méthode, elle n'hésite pas à proclamer cette méthode « loyale », le peintre s'appelât-il Édouard Manet, le garnisaire.

Manet entre dans la vie de l'art à une époque où la peinture des Gabanel, des Bouguereau, des Jules Lefebvre triomphe, et bat son plein concurremment avec les mobiliers de Liénard. Le goût est à ce point dépourvu de fraîcheur et de jeunesse que M. Meissonnier pouvait passer pour un révolutionnaire. Là où réside le triomphe des aînés, là aussi réside l'appel du succès pour les nouveaux arrivants.

Gomment ce jeune Manet, au lieu d'aller tout droit aux Gabanel, aux Lefebvre, aux Bouguereau, qui sont le succès, se met-il soudain en tête de remonter tout droit aux primitifs que personne ne connaît, ou bien que tout le monde nie si quelqu'un les connaît ?

Apparemment, le jeune inconnu, ancien élève de Gouture, ne se laisse pas prendre aux grosses renommées du jour. Sans doute leurs succès sont là qui ne manquent pas d'éloquence. Mais Manet pense que le

succès ne dit pas tout. Il va hocher le mors aux usages en honneur.

Et puis l'esprit d'indépendance, j'allais dire d'indocilité, est toujours là qui veille et ne laisse pas entrer dans cette jeune tête une idée qui ne soit pas conforme à sa mission. Et l'indépendant Manet se met en mesure de regarder au dedans de lui ce qui se passe. C'est là qu'il a vu la voie à suivre. Au diable les conseils d'un maître qui n'est pas fait pour le comprendre.

Et les voyages commencent. Les voyages d'art, ceux qui passent sur une jeune nature d'artiste pour la faire éclore, comme la rosée du petit matin passe sur les bourgeons pour en faire des lieurs. C'est l'Italie, l'Espagne, la Hollande. A Florence, il a dessiné d'après Filippo Lippi A Harlem, Frans Hais, ce grand sabreur, comme l'appelle M. P. Mantz, l'a frappé par son exécution nerveuse et son coup de fouet. Partout notre touriste a regardé. Il a réfléchi. Il a copié. De telle sorte qu'il s'est fait une manière de voir à lui, libre, indépendante, conforme à son humeur native, qui l'enlève à temps aux souvenirs de l'atelier Couture, dont les influences allaient devenir fâcheuses"*^*.

* No I du Catalogue.

** M. Mantz croit que chez Couture, Manet dut perdre son temps. Puis il ajoute : a Manet, dont l'innocence aurait dû être respectée, y apprit cette chose bizarre que, pour dessiner une figure avec le pinceau et la détacher des fonds ambiants, il faut la cerner d'un trait noir. Il eut la candeur d'accepter cette doctrine peu corrégienne, et

(( Manet,dont l'innocence aurait dû être respectée.» Le mot est joli et renferme une consécration qui a toute raison de nous plaire. Il reconnaît en Manet une organisation fraîche, une vision, sinon d'inédit, au moins de renouveau, qui équivaut presque à une virginité de tempérament.

Au reste, Manet ne s'attardera pas longtemps dans ces erreurs d'éducation. Il sait bien que Couture n'a jamais vu comment la lumière délimite les figures dans la nature. Pour faire ses ablutions de disciple d'une religion nouvelle, c'est avec de la lumière qu'il va se débarbouiller. Car il sait maintenant à fond ses grands amis d'Italie, d'Espagne et de Hollande. C'est là qu'il a reçu les véritables leçons, celles où les maîtres posent le grand problème technique des couleurs et de la lumière.

Passons en revue rapide ses principales productions.

En 1860, voici le Buveur d'absinthe, encore plein de souvenirs d'atelier, VEnfani à Vépée, peinture ferme, solide, « ne blessant en rien la vue faible de la foule », * puis le Chanteur espagnol, qui fit la joie de Th. Gautier, par ses vifs accents de vérité.

« Caramba! Voici un guittarrero qui ne vient pas de rOpéra-Gomique,et qui ferait une mauvaise figure

toute sa jeunesse en resta empoisonnée. Môme dans la fameuse Olympia, peinte vers 1863, bien qu'elle n'ait paru qu'au Salon de 1865^ la trace de l'erreur primitive est visible encore. »

Le Temps, ]6 janvier 1884.

* Emile Zola, Mes Haines.

sur une lithographie de romance; mais Velasquez le saluerait d'un petit clignement d'œil amical, et Goya lui descendrait du feu pour allumer son papelito. )> Nous sommes là évidemment en pleine gaîté de chroniqueur. Et Gautier écrase un peu l'artiste français sous les pavés espagnols. Toujours est-il que Th. Gautier « s'est emballé », point capital. « L'emballement )) de Th. Gautier, avouez que cela a bien son prix.

Manet, d'ailleurs, n'a jamais eu que des défenseurs d'envergure, des amis de belle taille, à ses débuts. Baudelaire, Gautier, puis Zola. Encore un que vous êtes libres de ne pas aimer, et que vous n'avez plus le loisir de nier.

A partir de 1862, Manet entre dans la série des refus. Le jury qui a donné une mention au guittarrero fait son mea ciilpa.

i863, l'année des refusés. Nous n'y revenons pas, après la citation empruntée à M. Mantz.

Dans cette même année, Manet expose à la galerie Martinet son Ballet espagnol, sa Musique aux Tuileries, Lola et Valence, sa Chanteuse des mies. Vacarme épouvantable. Une véritable émeute dans le monde des amateurs distingués.

On vient voir l'exposition de Manet armé de cannes pour tout crever.

En 1864, rentrée au Salon avec le Christ mort et les Anges. Nouveaux déchaînements de la fureur publique. Puis un combat de taureaux, dont il ne reste plus que VHomme mort., exposé au quai Mala-

quais *, si beau de noirs, mais des noirs d'artiste.

Olympia marque l'étape de i865. Cette toile achève « d'exaspérer Paris contre l'artiste », a écrit M. Zola dans la préface du Catalogue. En 1866, à la veille de l'exposition du pont de l'Aima, le même écrivain avait fait sur ce tableau une étude parue dans le volume intitulé Mes Haines^ étude qui sent la poudre, où le mot chef-d'œuvre éclate, où tout enfin se ressent à la fois des fureurs de la lutte et d'une vigoureuse admiration.

Le Fifre est refusé en 1866. La même année nous montre le Combat du Kersea^-e et de VAlabama. L'artiste qui a vu la mer, et l'a habitée pendant un voyage au long cours, en a gardé une vision puissante. Il en suit les colorations intenses et les profondeurs fuyantes d'horizons clairs, infinis, sans terme. Edmond Bazire cite à propos de ce tableau un article de M. Barbey d'Aurevilly plein de fougue et d'admiration.

En 1867, c'est la fameuse exposition du Pont de l'Aima. Courbet et Manet, ces deux réprouvés, ont construit pour leur peinture un temple en bois, un palais en planches. Là l'œuvre d'Edouard Manet, à l'exception de la Mort de Maximilien qui va bientôt courir toute l'Amérique sur le pavois d'un barnum, est exposé presque en entier.

Courbet, qui habite de l'autre côté du refend, vient

* No 24 du Catalogue. Pour l'historique de cette toile, voir Edmond Bazire, loc. cit., page 42.

voir comment les choses se passent chez son voisin, où l'on perd de l'argent. Courbet avait la plaisanterie lourde, la saillie empâtée. De même qu'il avait raillé les nymphes du père Corot, dès le seuil de la porte, il pouffe de rire au nez des tendresses de Manet pour l'Espagne. « Que d'Espagnols », dit-il, et cela fut tout. D'ailleurs, les deux artistes s'entendaient tant bien que mal. Courbet, lourdaud, maçon, n'avait aucun point de contact avec Manet, nature fine, l'esprit pé'tri de clartés transparentes, dont la satire montait comme une volatilisation de la pensée *.

Au demeurant, drôle d'homme que Courbet. Un butor de talent, inconscient, plein de sa grosse personne, dont l'orgueil adipeux éclatait sur lui-même à la façon d'un obus qui éclaterait en dedans.

Tellement bouffi de son importance que la colonne Vendôme le gênait. En quoi pouvait-elle bien le gêner cet artiste, la colonne Vendôme, monument militaire ? A traiter la question sans parti pris de chauvinisme, elle n'est pas inutile aux Parisiens, cette flambée de bronze qui raconte des coups de canon. C'est le poteau indicateur de tout un quartier. Lui à terre, Paris a été désorienté pendant plusieurs mois. On ne trouvait plus la place Vendôme. Ce déboulonnement** de la colonne Vendôme suivra Courbet dans l'histoire comme une queue du

* Courbet reprochait un jour à Manet de ne point faire de modelés, et cela brutalement, selon sa tournure d'esprit.

— Votre idéal à vous, lui dit Manet, c'est une bille de billard. ** Voyez ce mot long, comme la chose.

chien d'Alcibiade. Il a coupé sa colonne Vendôme.

Chose bizarre et folle au fond que les manies politiques des artistes. Aussi folles et aussi bizarres que les idées d'art de certains hommes politiques. Admirez le duc de Broglie, un raffiné pourtant, qui veut faire payer la réédification de la colonne Vendôme sur la piètre cassette du peintre, un moyen comme un autre de ne pas relever la colonne d'Austerlitz.

En poussant plus avant dans le domaine des ridicules artistiques des hommes politiques, on rencontrerait les socialistes de notre conseil municipal. Très réactionnaires en art, ces révolutionnaires de la sociologie. Voyez la décoration de Paris. Gela s'explique. Pour aller à la découverte de l'artiste nouveau, il faut un sens particulier, un flair qui implique en même temps une éducation très parfaite ou très spéciale. Aussi bien les socialistes militants qui n'ont pas l'éducation spéciale, et qui n'ont aucune raison d'avoir le flair, vont-ils tout droit à l'homme consacré, à l'artiste très décoré, à moins toutefois que cet artiste ne soit pas leur correligionnaire politique. M. Gabanel partagerait les idées politiques de la fraction avancée du conseil municipal qui en veut aux chiffonniers, que M. Gabanel serait, selon toute prévision, le peintre attitré du conseil municipal. D'aucuns affirment que cela ne serait pas plus mal que les plafonds de M. Jobbé-Duval.

Très heureusement M. Dalou a pris possession à temps des faveurs du grand public. Il est vrai que des hommes d'éducation et de sens artistique comme

l'était Gambetta,' sont allés à ce communard, et lui ont fait des commandes. Communard, dites-vous? Peu nous importe, si Paris a besoin de grands artistes, et si M. Dalou est plein de talent. Je reviens à Manet.

En 1868, portrait de M. Émile Zola, portrait de M. Th. Duret, le Mendiant, les Bulles de savon, Au Piano, une des plus jolies toiles du peintre.

En 1869, la Jetée de Boulogne, des natures mortes, le Balcon, envoyé au Salon, la Leçon de musique.

En 1870, portrait de M^'^ Eva Gonzalès, puis le premier plein air, le Jardin, qui appartient à M. de Nittis.

En 1871, Manet poursuit ses recherches dans la lumière diffuse. Voici les Courses à Longchamps.

En 1872, de nouvelles Courses, les Hirondelles, une merveille.

En 1873, le Bon Bock.

Ici la carrière de Manet se marque d'une transition. Le Bon Bock % sans être absolument une concession aux volontés de la foule, nous montre Manet tempérant en quelque sorte sa manière crue et

* Tout le monde sait aujourd'hui que le Bon Bock est le portrait du graveur Bellot, nature cordiale et réjouie, devenu président du fameux dîner le Bon Bock, fondé en souvenir du succès de Manet.

■parfois'cruelle. Cette toile est écrite dans une tonalité plus douce, où les « gris variés, réveillés par des roses, adoucirent les férocités de la foule ».

Pour moi le Bon Bock est comme la pause où le chanteur prend haleine après l'introduction, pour entrer dans le motif principal. C'est une sorte de point d'orgue où l'auditoire applaudit. Manet va passer des modulations mineures de ses airs espagnols, dans le ton majeur de ses clartés françaises. Comptez d'ailleurs que Manet arrive à l'étape de la quarantaine. Il est à l'âge où la personnalité prend son empreinte définitive. Jusque-là un artiste écrit la préface de sa vie. A quarante ans, c'est le récit qui s'ouvre.

Pour tout homme bien portant, équilibré, sain de corps et d'esprit, quarante ans c'est la floraison. Pour un artiste qui a quelque chose à dire, qui doit laisser une trace de lui-même dans le sillon d'une époque, quarante ans c'est l'épanouissement du talent, de la verve et de la production, c'est le plateau du zénith.

Comme toute montagne a son plateau où le ciel s'éclaire, où l'horizon s'étend, toute vie d'artiste a son heure d'épanouissement où la destinée entre en possession de ses instincts ; soudain l'esprit s'affranchit, la volonté se proclame. L'indépendance, lorsqu'elle existe au fond du cœur, intense comme elle était en Manet, se décolle pour ainsi dire de son fond

Emile Zola, préfoce du Catalogue.

d'obédience scolaire. Jusque-là nous étions dans la côte, montant sans rien savoir de ce qui nous arriverait une fois en haut. A quarante ans, nous devons être à même de juger de nos forces. L'œil n'a plus rien qui l'arrête, il peut voir droit devant lui, les pieds ont touché la plaine. Les souvenirs d'atelier ou de classe qui ont fait la conduite jusqu'ici, s'en retournent. Et le voyage commence, le grand voyage de la vie, le voyage définitif, celui qu'un homme d'intelligence et muni, comme le fut Manet, de dons originels doit savoir faire tout seul, sans servilité aucune, les yeux fixés en avant, le cœur haut et la tête libre, absolument libre.

A partir de ce moment, Manet cesse d'être le disciple de tel ou tel. Il n'est plus le bâtard de personne. Sans doute ce peintre a eu des maîtres. Et l'on est toujours le fils de quelqu'un avant de devenir le fils de ses œuvres. Mais sait-on quelque chose de plus désobligeant que ce procédé critique des rapprochements? C'est presque un abus de confiance.

Comment ! Voici un brave artiste qui vous dit : « C'est là que j'ai fait mes études )>, et vous en profitez pour lui crier que ses maîtres étaient plus forts que lui. J'éprouve une horreur profonde pour ces pavés de parallèle établi entre les anciens et les modernes.

Rien de moins honnête au fond, et rien de plus jésuitement patelin.

Sous les apparences menteuses d'un rapprochement flatteur, on nie tout de la sorte, et la vie pré-

sente, et le labeur des vivants. A quoi bon travailler, si les morts étaient si grands et faisaient si bien !

Peu m'importe à moi désormais que Manet ait étudié Goya, Velasquez ou Frans Hais. En homme d'intelligence, d'esprit libre, que l'éducation de l'art laisse plus indépendant qu'un collégien pris sous le joug des programmes universitaires, il a jeté ses études du côté de ses goûts. Pour s'instruire, il s'est adressé aux gens qui lui plaisaient, avec lesquels il se sentait des points communs.

N'est-ce pas ainsi qu'il en devrait être toujours ? Si l'homme nouveau n'existe pas de toutes pièces, niera-t-on qu'il n'y ait pas quelque originalité à fondre les traditions humaines dans un creuset nouveau. Si la variété infinie est indiscutable physiquement, pourquoi ne pas l'admettre dans le domaine de l'esprit ? Nous sommes trop soucieux d'originalité actuellement et nous en parlons trop, pour que nous n'en reconnaissions pas l'existence. Le tout est de bien s'entendre sur la valeur du mot originalité. En tant que chose inédite, tout battant neuve, elle n'existe pas. Mais en tant que qualité nouvelle venant par les bienfaits d'une heureuse éducation se greffer sur les qualités devancières, elle a droit à l'estime et aux applaudissements de tous ses contemporains.

Tel est, selon moi, le cas du peintre Edouard Manet. Il a montré par son intelligence particulière et très personnelle des choses de la nature et de la vie, qu'il avait en lui assez d'aperçus nouveaux pour

qu'il demeure superflu de lui lancer sans cesse à la tête le souvenir de ses maîtres préférés.

C'est vers l'âge de quarante ans qu'il se dégage pleinement, qu'il devient lui. A cette époque, Goya, Velasquez, Frans Hais et les vieux florentins qui ont guidé ses premiers pas, vont totalement disparaître et se confondre en lui, comme à un moment on vit Delaroche s'évanouir dans Millet, comme on vit le Ghirlandajo s'évanouir dans Michel-Ange, comme on voit enfin tous les professeurs *, tous les maîtres et toutes les traditions s'évanouir et se transformer dans le creuset absorbant des esprits mdépendants, nés pour imprimer à leur temps une direction nouvelle.

Comment Manet, ce rénovateur de l'art de peindre, ce précurseur de la dernière moitié de notre XIX^ siècle, va-t-il entrer dans la pleine maîtrise de son talent ? Comment marquera-t-il l'accent suprême de sa réforme? Comment se hissera-t-il à l'apogée de son caractère.

Très simplement, comme un provincial arrive de

* Sans quoi c'est le grammairien Lhomond et tous les pédants du collège où nous avons fait nos études qui seraient les vrais titulaires de toute la gloire française ! Plus de Voltaire, alors ; rien que les jésuites qui lui apprirent à lire, et tout pour l'honneur du collège Louis-le-Grand, où il fit ses humanités.

chez lui à Paris, d'une façon très moderne, par un moyen de locomotion très vivante et très de son temps.

C'est du moins ce que me raconte le tableau du Chemin de Fer^ exposé en 1874, un an après le point d'orgue àuBonBock. L'artiste a repris haleine, il a posé sa voix. Mais c'est pour dire tout ce qu'il pense et dans la crudité de sa sincérité. C'est lui qui chante, et c'est le public qui crie. Ah ! c'est que le vrai Manet, le Manet qui affirme définitivement les clartés du plein air par les blancheurs du Chemin de Fer^ a des notes qui vibrent aiguës comme un ut de poitrine. Et la foule surprise a peur. La première fois qu'à l'Opéra on entendit Duprez lancer sa note fameuse de Guillaume Tell^ il y eut dans la salle des estomacs serrés.

Donc Manet arrive à lui-même porté par une idée de son temps. Il est amené à la possession de ses instincts natifs, par une invention de son temps, par le Chemin de Fer,

Vous avez le tableau devant les yeux de votre mémoire, et vous me demandez où diable il peut bien être le chemin de fer dans le tableau du Chemin de Fer,

Où est-il ? Et pardieu, là dans cette fumée qui met dans le cadre son moderne panache gris. C'est vrai, la locomotive est absente, et le train, on ne le voit pas. La fumée me suffit, puisqu'elle est le feu, qui est comme l'âme de la machine. Et la machine, vous le savez bien, vous qui m'écoutez, c'est l'intelligence, la

gloire et la fortune* de notre siècle. Notre XIX^ siècle pour l'avenir sera une locomotive, comme la Rome des papes est une tiare, comme Venise est une gondole, comme Milan est un serpent, et comme notre moyen-âge de France est l'armure d'un baron.

Et Manet, peintre des choses de son temps, a peint le Chemin de fer, qui est la caractéristique de son siècle, tout comme cet autre primitif du XIV* siècle, Giotto, l'ami du Dante, a peint la Divine Comédie, qui était l'actualité, la terreur et la création de l'âge où il vécut.

Sur ce quai, à cette grille, qui est peut-être bien la grille des Batignolles, Manet a mis un récit tout simple, une fable de la vie de tous les jours. Le poème éternel de la mère et de l'enfant. Soit la vie telle qu'elle est aujourd'hui et telle qu'elle sera demain. Dans une époque d'art, où les gens consacrés peignaient dans la convention artificielle, héroïque et hors de nolis, des Mort de César ou des Passage du Rubicon, avouez qu'il était difficile de choisir un thème plus vivant, plus vécu, plus du ressort commun, partant plus moderne.

Je sais les reproches qu'on fait à ce tableau. Les poses en sont un peu académiques. L'allure générale, disent les passionnés, s'y éloigne un peu trop des attitudes naturelles pour confiner au poncif. Eh bien soit, encore qu'il y ait là de crânes morceaux de chair et des clartés qui me grisent.

* Tant pis pour ceux qui ne sont pas nés ingénieurs !

Admettons que le tableau est imparfait. Puisque Je fais de ce Chemiri de fer le morceau d'entrée dans la manière définitive, je suis disposé à vous consentir cette concession. Pourtant, je poursuivrai ma conjecture jusqu'au bout. Cette toile, dites-vous, est pleine de réminiscences d'école. Soit. Dès lors, reconnaissez avec moi les inconvénients d'un long voyage. Manet arrive de chez Couture. Et il y a loin, vous savez, des noirs épais et sourds du Buveur d'absinthe à ces clartés chantantes qui vous étonnent ici. N'est-il pas naturel que l'artiste ait encore sur les épaules un peu de la poussière du trajet?

Mais voici Pochinelle*, Argenteuil, En Bateau, Dans la Serre, le Linge. Ces toiles nous conduisent de plein pied dans le Manet définitif, celui qui restera, celui dont tout le monde s'inspire désormais celui qui sans avoir la pédanterie d'un chef d'école a été utile à son temps, naïvement, d'instinct, comme un fleuve est utile à la ville qu'il traverse.

Ces œuvres nouvelles, où la palette du peintre crie

* Féroce et rose, avec du feu dans la prunelle, Effronté, saoûl, divin, c'est lui Polichinelle.

Th. de Banville.

**Dans un article sur le Salon de 1883, écrit la veille du jour où Manet mourut, j'ai insisté sur cette influence de Manet. Ce Salon, où il n'exposait pas, était en réalité le Salon de Manet.

si haut la vie de l'air et de la lumière, nous donnent irrévocablement le vrai Manet, celui du Skating, de la Prune, de l'Enfant dans les fleurs, du Pere Lathuille, de Venise la bleue, la vraie peut-être en tout cas celle qu'on voit aujourd'hui quand on y débarque dans les bleutés du petit matin. N'est-ce pas une sensation très juste et très artiste que l'importance donnée à ces grands mirlitons rayés du premier plan. C'est tout Venise, ces mirlitons là, puisqu'ils sont faits pour accrocher la gondole. Et puis comme ils sont vus ces reflets bleus qui tombent des poteaux. Et comme tout cela danse bien, ainsi que là-bas par taches dans le clapotement de l'eau bleue!

Il serait superflu de le rappeler aujourd'hui. Le vrai Manet, celui dont le rayonnement emplit l'art contemporain de France de toute sa sève généreuse, est ce Manet des bleus intenses, des violets puissants et des blancs éclatants. Si les plaisanteries ne sont pas closes encore sur ce thème fécond des trois couleurs de Manet, c'est qu'on en a joliment ri. Et pourtant, pour un œil organisé comme celui de Manet en prisme qui décompose la lumière solaire, ces colorations préférées de sa palette s'expliqueraient assez logiquement.

Loin de moi la pensée de renouveler ici une théo-

* Venise la rouge est la Venise des romantiques, dont le sentiment de l'art, si puissant qu'il ait été, nous paraît aujourd'hui comme restreint. La génération de 1830 nous semble aujourd'hui s'être surtout attachée à voir dans la nature les grandes allures dramatiques des couchers de soleil.

rie sur les couleurs complémentaires. Il importe pourtant de rappeler que la lumière blanche n'existe pas par elle-même. Composée, comme on le sait maintenant, des couleurs du prisme solaire ou de l'arc-en-ciel, ce qui est équivalent, elle ne vit pas toute seule. Les couleurs du prisme, si elles participent toutes ensemble à l'éclat de la lumière blanche, ne se manifestent point toutes avec la même intensité de clair. Les unes sont lointaines du blanc, les autres sont très proches. Pour en bien parler, il convient de tenir compte des distances.

Le bleu, le blanc et le violet, qui sont les trois auxiliaires principaux de la brosse de Manet, sont en quelque sorte trois sœurs, ou, si vous aimez mieux, trois voisines. Elles habitent sur le même palier et sont tout le temps en visite l'une chez l'autre. Impossible d'aller chez la blanche, par exemple, sans apercevoir les deux amies. Là, modeste, à l'ombre des rideaux, c'est la violette. Quant à la bleue, elle marche littéralement dans les jupes de la blanche. La violette la suit comme son ombre, la bleue l'accompagne comme son rayon. Interrogez les blanchisseuses. Elles vous diront qu'il n'y a pas de linge irréprochablement blanc, éclatant, s'il n'a pas été au préalable passé au bleu.

Du jour où Manet se posa ainsi en syndic des couleurs en plein air, il fut hué, conspué, avec plus de

fureur que jamais. Il est vrai que ce libre-penseur heurtait tout d'un coup un siècle d'habitudes prises, et pour mieux laisser entrer la vie de lumière qu'il avait en lui, il brisait les vitres de notre clair-obscur jaunâtre, ranci, rissolé. Brusquement, sans crier gare, il nous faisait passer un rayon de magnésium devant les yeux. L'éclair aveugle. Il nous brûlait la rétine. On le prit en horreur.

Pensez donc! Depuis cent ans nous vivons et nous nous nourrissons des jus dorés de la décadence italienne, résidus affadis, éventés de la confiture bolonaise, maison Garrache et frères. Aussi bien cria-t-on, hurla-t-on au parti-pris!

En bonne foi, je ne répugne pas trop à en faire honneur à Manet, de cette accusation de parti-pris. L'apostrophe a du bon et sent son mâle. Ne pratique pas le parti-pris qui veut. Et tel qu'il me semble que Manet l'a compris, le parti-pris, je lui trouve de l'envergure.

Ce parti-pris là, c'est probablement une forte dose de volonté qui s'affirme. Gela déconcerte les badauds, les étourdit, eux accoutumés à n'avoir d'admiration que pour les natures obéissantes, domestiques des suffrages officiels, savantes à faire le ménage chez les préjugés. Au fond, elle est admirable, cette proclamation du moi indépendant par le partipris. Et c'est, en somme, une manière hardie de ponctuer sa personnalité dans la phrase courante et molle des médiocrités consacrées.

Le parti-pris de Manet, quel est-il? Une protesta-

tion constante, vigoureuse, tenace, entêtée, contre les méthodes de peinture artificielle^, au nom de la nature simple, vraie, remuante harmonieuse, flottante et lumineuse de la lumière blanche tamisée de gris et de rose, telle qu'elle tombe tous les jours sur nos têtes entre les nuages de notre ciel de France.

On a beaucoup écrit déjà sur le compte de Manet. A-t-on tout dit? Je ne le crois pas. Et si vous voulez vous en assurer, retournez à cette exposition du quai Malaquais. Mais cette fois attendez presque la fermeture des portes, et y allez à la tombée de la nuit. Alors vous verrez un phénomène étrange qui ne s'observe pas fréquemment dans les musées d'art noir. Vous verrez la peinture de Manet rester claire encore, malgré le départ du jour. Vous verrez toutes ces toiles, les dernières surtout, allumer à tous les coins la salle Melpomène, à l'heure où les fiacres de la rue ont déjà besoin de lanternes. Et vous comprendrez qu'il reste encore à insister sur la vision particulièrement lumineuse de cette chambre claire qui fut l'œil d'Edouard Manet.

La grande accusation qui pèse encore sur ce peintre de tout le poids de sa sottise, c'est que Manet ne savait pas dessiner, pour les uns, et déformait son dessin pour les autres, par simple goût de l'excentricité.

* On demandait un jour à Manet pourquoi il ne serrait pas de plus près le dessin de ses mains. « Parce que les mains ne se dessinent pas sèches dans la nature, elles remuent. »

Entendons-nous un peu sur ce fameux dessin de Manet.

Non certes, Manet ne dessinait pas, si par le dessin on entend la ligne bête, lourde, compacte et trompeuse de la silhouette photographique. Rien de faux d'ailleurs comme l'empreinte du cliché collodionné, qui déforme, grossit tout, ne vit que de retouches et se sauve par le détail. Ainsi tels maîtres très renommés actuellement, que nous prenons pour des dessinateurs parce qu'ils font le détail comme la photographie, finissent comme elle. D'où le change que nous ne manquons pas de prendrê sur leur valeur réelle.

Oui, assurément, Manet dessinait-, si par dessin on entend l'admirable sûreté de la mise en place et l'admirable précision des valeurs graduées. Manet, sans doute, ne dessinait pas à la façon de M. Gérôme dont la brosse souffle comme un vent de sécheresse, une sorte de simoun sur les lèvres de la ligne. Manet dessinait à sa façon, un peu comme son ami Henner, avec de la lumière au bout des doigts, cueillie sur la palette dans le nuage souple et clair de l'enveloppe aérienne. Manet ne dessinant pas comme tout le monde, avait son dessin à lui. Et le dessin de Manet, il faut le redire, c'était sa sûreté de mise en place. Et la mise en place, on peut affirmer qu'il la savait mieux que tout le monde, puisqu'elle ne lui faisait jamais défaut, voire dans la fougue de ses improvisations les plus hâtives. Sommaires, comme sont souvent les toiles de Manet, elles seraient insupportables sans l'attrait de

cette mise en place. Et sa tache lumineuse, si joyeuse soit-elle, serait assourdissante, intolérable, si elle ne s'avançait pas soutenue par la charpente anatomique de la ligne dessinée. L'anatomie du dessin de Manet n'a rien de brutal, non plus que de voyant. Elle est souple, molle comme une ostéologie d'enfant, mais enfin elle est là et suffit à porter le fardeau d'une touche de lumière qui flotte, joue et se chantourne dans les modulations tendres de l'atmosphère respirable.

Manet vit la nature en luministe bien plus qu'en coloriste dressé selon les rythmes classiques. Manet apôtre a une divinité en lui qu'il sent, qu'il aime et fait aimer. Cette divinité c'est la vérité de l'air, la vérité de la lumière, de cette lumière fraîche et vibrante qui est l'idéal des précurseurs, et que Dante a mise au faîte de son septième ciel, comme la coupole ensoleillée de son poème.

Cette lumière, Manet qui voit blond, et dont l'œil est une synthèse du jour, n'ira pas la demander à l'éclairage artificiel et complaisant de l'atelier. Assez d'artistes avant lui ont épuisé le stratagème du clairobscur. Manet aime la figure humaine dans les nuances animées de sa silhouette traversant le champ de la nature en plein air. Telle qu'il l'a vue dehors, il la transporte dans son art avec tout son cortège de clarté diffuse, enveloppée, ondoyante et diverse comme elle apparaît enfin dans le décor changeant de la nature vivante.

La réforme de Manet tombait en plein néolo-

gisme. Le gout était aux néo-coloristes, fabricants de couleurs complémentaires. Le public, si docile à l'épanouissement des programmes officiels, et dont l'horreur est si grande pour les innovations capables de troubler la sérénité molle de ses habitudes, resta sourd à l'appel du nouvel arrivant. Bien mieux, il lui poussa la porte au nez. Le parisien qui va le dimanche aux champs refaire sa vie au soleil de l'été et emplir d'air pur ses poumons pour huit jours, ne comprit rien à cette peinture qui s'ouvrait sur lui généreuse et saine, comme une fenêtre, aérait la tradition et montrait la nature telle qu'elle est, étrangère aux artifices de la pâte, hostile aux trucs d'atelier, éblouissante d'enveloppe, de santé, de soleil et de simplicité.

C'est par le point lumineux qu'il pénétra les secrets de la nature et devina ses charmes les plus lointains. Il eut un sens admirable de la valeur des plans. Jamais il ne s'égara dans le récit de leurs mutuels rapports. Il piquait jusqu'à trois tons à la pointe de sa brosse pour être plus sûr, en les étalant, de la souplesse de leur enveloppe.

Sans doute c'est la tache lumineuse qui le frappe d'abord et le séduit d'emblée. Mais c'est par elle aussi qu'il entend affirmer son respect du dessin. Sa ligne élégante s'anime et s'avive à poursuivre la lumière dans les moindres replis de sa fantaisie. Car ce peintre qui est un véritable virtuose dans l'art de solfier la gamme des valeurs, ne permet pas que son invention puisse bénéficier d'une improvisation de

taches plus ou moins heureuses. Sa tache si claire et si juste, n'acquiert tout son prestige, tout son éclat et toute son ardeur, qu'à la condition d'être dessinée éblouissante et superbe.

L'exposition du quai Malaquais, entre autres avantages, a un mérite considérable. Elle a fait avancer d'un grand pas la figure de Manet dans l'estime publique. Elle n'est point le coup de foudre du chemin de Damas. Gà et là quelques retours de conscience. On entend comme de petits bruits de porcelaine brisée. Les idoles anciennes qui tombent des étagères sous le plumeau discret des conversions prudentes. En tout cas, partout des hésitations. On sort de l'exposition Manet comme autrefois on sortait du Salon des refusés en i863 : « Grave, inquiet, troublé ^. ))

Organisée en plein sanctuaire, en pleine école, dans la salle même où l'enseignement officiel fait les expositions de ses concours**, cette manifestation ou cette protestation artistique, comme on voudra, ne pouvait pas manquer, en éclatant, de soulever la poussière académique.

Attaquée chez elle, l'Académie a riposté! G'était

* Ch. Monselet,

Attainville, Troyon et la suite, tous plus déplorables les uns que les autres.

son droit. La barricade est à sa porte, les insurgés ont déjà gravi l'escalier. Qu'allait-on devenir ? Prudent l'Institut donne ordre de faire avancer ses recrues. La vieille garde attend en réserve, l'arme au pied. Mais les nouveaux sont au feu. M. About tire de la rue, en passant le seuil. M. Pailleron qui, lui, a déjà sa fenêtre sur l'immortalité, l'ouvre à pleins battants et sort le grand vieux fusil de rempart du Beau absolu et de la religion de l'idéal. Le Beau! messieurs les insurgés et révolutionnaires de l'art, il n'y a que celaî Voyezvous!

Au vrai, il n'y a que cela pour faire long feu. Et le monologue à palmes vertes de l'auteur du Monde où Von s'ennuie^ en est une preuve irrécusable. Amende honorable ou acte de contrition, il est bien amusant ce réquisitoire contre l'art libre, établi par l'auteur dramatique parisien qui a le plus cassé de sucre sur le dos des solennités ennuyeuses. Voyez comment le nouvel académicien nous parle du Beau absolu, du Beau Eternel, du Beau Idéal! On dirait à l'entendre que ces gens-là sont des messieurs vivants, qui existent, qu'on peut rencontrer sur le boulevard des Italiens ou bien dans le monde où ils tiendraient un rang aussi distingué que considérable!

N'est-ce pas là une théorie bizarre à mettre en circulation dans le Paris actuel, où tant de gens de bon sens ont appris à leurs dépens et dans les livres de M. Taine, que ce qui excuse l'absolu, c'est qu'il n'existe pas.

Au demeurant boutade triste, que cette boutade

de M. Edouard Pailleron. Le frac palmé de chêne et de laurier est donc décidément une camisole de force ? Dès qu'ils sont dedans, ceux qui viennent de l'endosser, semblent perdre l'usage de leurs libres mouvements. Et pourtant l'Académie a.été créée pour donner un asile digne d'elles aux vieilles et fières traditions de l'esprit français, un esprit clair et heureusement frondeur.

. Gomme quoi tout se perd, et comme quoi le meilleur vin s'evente ! L'Académie a même perdu la tradition de nos traditions. Elle a absorbé, et comme domestiqué à son profit les plus hardis élans de notre verte verve nationale, avec une servilité et un oubli de nous-mêmes qui navre. Il est vrai que l'Académie française, qui devrait être la salle des gardes, l'asile des hérauts d'armes de l'aristocratie intellectuelle, avait devant les yeux un déplorable exemple. La vieille noblesse française, la noblesse de fer des guerres contre l'Anglais, n'avait-elle pas fait abnégation de son bel orgueil, et ne s'était-elle pas oubliée jusqu'à domestiquer dans le château de Versailles, sous les ordres de Louis XIV, ...ce cousin éloigné de la branche aînée, ce cadet des Valois ?

Jeté par la nature même de son art dans une lutte ardente contre les procédés académiques, Manet, il fallait s'y attendre, devait appeler sur lui les ana-

thèmes d'ordre académique. Cet artiste, insoucieux de devenir quelque chose, décidé à se montrer quelqu'un, croyant à la personnalité et non à la situation, entier, haineux des compromis qui déshonorent ou débilitent, âpre au triomphe de la volonté indépendante, trempé de toutes les libertés de l'esprit et de toutes les audaces d'un caractère d'aplomb, était désigné d'avance aux coups fourrés de l'escrime officielle.

La plaisanterie commence l'assaut. Elle fit de vifs efforts. Mais Manet, homme spirituel, était trop rompu à ces jeux de la pointe malicieuse. La riposte valait mieux que l'attaque. Il fallut y renoncer. C'est alors que le monde des salons où l'on règle le dialogue et le succès sur la marque de telle ou telle poudre de riz, produisit ses grosses pièees. Manet, tenant bon sous la grêle des traits perfides, on s'y prit comme on s'y prend dans ce milieu d'artifices quand on veut décidément exécuter un gêneur. Les gens raisonnables tournèrent le dos, manifestant la hauteur de leur dédain par l'éloquence d'un haussement d'épaules, et déclarèrent le peintre d'Olympia^ du Guitarrero^ de V Enfant à Vépée^ de Lola de Valence^ un grossier, un brutal.

La tare était trouvée. Manet devenu un brutal, c'était bien, on savait dans le beau monde ce que cela signifiait. Moins qu'un palefrenier. Et puis quelle bonne fortune ! Voyez le grand ami de M. Manet. Emile Zola. Gela disait tout. Et la sagesse des nations, pontifiant, déclara que c'était très typique : « Qui se

ressemble, s'assemble. » Et Manet pouvait se débattre à l'avenir et lutter pour le succès de son idée. Il était condamné dès le début au ruisseau, comme son ami Zola. De très bonne heure le talent vigoureux et corrosif de M. Zola eut le don d'horripiler les soidisant gens austères et bien élevés.

Il n'y a aucun état à faire de cette piètre polémique engagée contre Manet sur le terrain de la brutalité. Nous savons ce qu'en vaut l'aune, sachant d'où elle partait. Mais l'événement était à citer. D'une part, il nous donne l'étiage de la bonne foi publique. D'un autre côté, il nous invite à chercher si vraiment il existe quelques points de contact entre l'art d'où est sorti V Assommoir Qt l'art qui nous vaut l'exposition du quai Malaquais.

D'abord nous mettons de côté toute hypothèse de grossièreté. En art, il n'y a rien de commun, comme il n"y a rien de distingué, non plus qu'il ne saurait y avoir rien d'absolu. Il n'y a que de l'art. Et qui dit : art, dit l'expression d'un sentiment ou d'une émotion. Du jour où ce sentiment et cette émotion ont trouvé dans un artiste une expression conforme au but proposé, et bien vivante de la vérité, il ne reste plus qu'un artiste. En face d'un véritable artiste, il est superflu d'ergoter ou de scolastiquer sur des mots ou des thèses qui n'ont de valeur que celle qu'on leur prête.

Donc, voici Zola et Manet en présence. S'il existe entre eux quelques liens de parenté, ils ne me paraissent point être de la nature qu'on pourrait croire. Je

prie les dieux de m'excuser si en maraud je parle d'eux. Mais le plein air appartient à toutes les discussions, depuis que Manet en a versé des flots dans notre art contemporain.

Sans doute ces deux amis furent attirés l'un vers l'autre par une même destinée. Zola, qu'on huait dès le premier jour, est allé à Manet qu'on huait lui aussi, et comme il l'écrit lui-même, parce qu'il se figure rencontrer en pleine rue « un attroupement de gamins qui accompagnent Manet à coups de pierre. » De ces pierres-là Zola en reçoit tous les jours. Et Manet tout naturellement l'attire parce que l'un et l'autre pratiquent carrément la même antipathie du convenu. Tous deux également font horreur aux bourgeois. Frères d'armes. Mais ils ne se servent pas des mêmes armes. C'est par des voies différentes que ces deux vaillants camarades arriveront à ce résultat identique : les pierres de la rue pleuvant sur leurs têtes.

Emile Zola, qui a une tête de zouave, voit tout en zouave, l'idylle eomme la bataille. Ses manières sont d'un zouave. Suivez-le tracassant les normaliens. On se croirait dans un régiment de zouaves, lorsqu'on y parle du classique lignard qu'on raille en l'appelant «grande capote)). Son fusil lui sert moins comme arme à feu que comme arme blanche. La baïonnette cela le connaît. Et dame, il en use sans pitié, la tourne et la retourne dans le ventre de sa victime, avec une insistance africaine. Parfois aussi il joue de la crosse. Un de ses livres a nom Mes Haines. Un autre

s'appelle Une Campagne. La sentez-vous bien maintenant, cette rage du zouave à l'assaut ?

Zola lui aussi, comme Manet, a des parents dans leXVIIP siècle, mais c'est du côté de Diderot*, par les mâles. Manet, plus mêlé à la première moitié du XVIIP siècle par ses élégances blondes et roses**, a de la famille féminine qui date d'avant les Encyclopédistes. Non qu'il ne soit pas robuste et fort comme Zola. Mais sa force et sa robustesse sont moins « peuple )). Il y a du gentilhomme dans sa manière de tirer Tépée, du gentilhomme raffiné, brave et galant jusqu'à donner sa vie pour son amie.

Soldat d'avant-garde, lui aussi, je me le représente plutôt en chevau-léger, courant la plaine sous son panache clair d'aide de camp portant la bonne nouvelle, et le cœur tout radieux de l'image de celle qu'il aime, et qui l'attend là-bas, sous les charmilles taillées de Versailles.

A mon sens, Manet est un moins puissant analyste que l'auteur des Rougon-Macquart. S'il taille dans le document vivant ce n'est point à coups de sabre. Zola insiste, revient à la charge, fouille tous les recoins inexplorés et les refouille. Moins profond que son critique, Manet a des délicates tendresses qui ne sont

* Il est bien entendu que je ne fais pas de parallèle. Je n'ai pas à écraser Zola sous Diderot. En procédant par équivalent, je recherche les airs de fomille, ce qui est tout différent.

** C'est du Manet clair qu'il s'agit ici, du Manet de la manière définitive. J'oublie le Manet des débuts, le Manet noir, le Manet des incertitudes et des démentis d'un esprit qui se cherche.

pas le fait constant des romans d'Emile Zola. Si nous avions à lui trouver un véritable équivalent dans le monde des lettres, il faudrait peut-être regarder du côté des Concourt écrivant la vie du XVIIP siècle. Gomme eux, il marche dans une manière de synthèse délicate, élégante, vive, brillante, en cela très française, des extériorités de la France aristocratique du dernier siècle.

Le véritable esprit français est ainsi fait, clair, et se déroulant rapidement en surface. Il a l'entendement aisé. Il comprend du premier jet. Inutile de trop insister, cela le fatigue. La surabondance de détails explicatifs l'assomme, l'endort. A un allemand qui lui offrirait vingt volumes de notes pour lui raconter Molière, il répondra qu'il a l'horreur des forts en thème, et qu'il en apprend bien plus en allant voir jouer le Misanthrope.

Pour bien savoir ce que Manet littérateur'*' aurait fait, prenez dans Manette Salomon le délicieux tableau de l'omnibus « cette mécanique qui fait semblant d'aller et qui s'arrête toujours, )> d'ailleurs raconté par un peintre, Goriolis. Là, tout est écrit par lumières, par taches remuantes, par soubresauts de silhouettes qui passent, par ombres, par ondes, par touches, qui sont comme la notation plastique de ce qui se voit.

* Homme de lettres, Manet n'eut jamais été lui aussi qu'un littérateur indépendant, et comme ses amis, il eut fait de la littérature de 41 me fauteuil.

...J'avais fini d'épeler les annonces qu'on a sur la tête, la bougie de l'Étoile, la benzine Collas. Je regardais stupidement des maisons, des rues, de grandes machines d'ombre, des choses éclairées, des becs de gaz, des vitrines, un petit souher rose de femme dans une montre, sur une étagère de glace, des bêtises, rien du tout, ce qui passait... J'en étais arrivé à suivre mécaniquement, sur les volets des boutiques fermées, l'ombre des gens, qui recommence éternellement... une série de silhouettes... J'avais en lace de moi un monsieur avec des lunettes qui s'obstinait à vouloir lire un journal... Il y avait toujours des reflets dans ses lunettes...

...As-tu remarqué toi, comme les femmes paraissent mystérieusement jolies, en voiture, le soir?... De l'ombre, du fantôme, du domino, je ne sais pas quoi elles ont de tout cela.,, un air voilé, un empaquetage voluptueux, des choses d'elles qu'on devine et qu'on ne voit pas, un teint vague, un sourire de nuit, avec ces lumières qui leur battent sur les traits, tous ces demi-reflets qui leur flottent sous le chapeau, ces grandes touches de noir qu'elles ont dans les yeux, leur jupe même remuante d'ombres... Tiens ! elle était comme ça... tournée, regardant, un peu baissée... La lueur de la lanterne lui donnait sur le front. . C'était comme un brillant d'ivoire... et mettait une vraie poussière de lumière à la racine de ses cheveux, des cheveux floches comme dans du soleil... Trois touches de clarté sur la ligne du nez, sur un bout de la pommette, sur la pointe du menton, et tout le reste de l'ombre... ... Ici une écHpse... elle a tourné le dos à la lanterne... Sa figure en face de moi est un vrai morceau d'obscurité... Plus rien qu'un coup de lumière sur un coin de sa tempe et sur un bout de son oreille où pend un petit bouton de diamant qui jette un feu de diable... Le Carrousel, le quai, la Seine, un pont où il y sur le parapet des plâtres de Savoyard... puis des rues noires où l'on aperçoit des blanchisseuses qui repassent à la chandelle... etc..

Comparez ce style que je tiens pour proche parent de celui de Manet, à la phrase de Zqla où le dessin a souvent des lourdeurs, des pesanteurs de crayon qui s'écrase. Ici la ligne est moins visible, moins lourde à l'œil. Elle s'allège sous le cliquetis des mots, s'y efface presque comme la ligne de Manet

s'évanouit dans l'envolée de la tache lumineuse. A dire le vrai, je ne retrouve rien là du naturalisme magistral de V Assommoir ou de la Curée. Ce réalisme des Concourt écrivant notre siècle comme ils ont écrit le siècle précédent, conserve à l'oreille et au goût une saveur et une harmonie d'élégance, de distinction et de scepticisme d'artiste, plein de souvenirs des pastels de La Tour, aux touches claires et veloutées, et très semblables au duvet resplendissant, moelleux des pastels de Manet.

Manet un grossier! Jamais de la vie! Bien trop artiste pour cela! Subjectif, vivant en soi comme les êtres supérieurs, persuadé qu'il y a mille fois plus d'art à juger et à admirer d'après soi, qu'à regarder et à se rendre compte d'après les autres, fauteurs d'un programme quelconque, ce qu'il aimait en tout, c'est ce qu'il mettait de soi en tout. Son art lui plaisait, le charmait, l'enchantait, par ce qu'il y avait mis de sa substance intime. Ce qu'il aimait encore dans les autres, c"était ce qu'il retrouvait de lui en eux, et ce qu'il mettait de sentiment, d'émotion, d'amitié, de dévouement.

Si ce n'est point l'essence même de l'art, que cette tournure d'esprit, qu'est-ce donc? Assurément ce n'est pas du bois. A moins toutefois que vous ne veuillez voir là une expression humaine de cet étrange

et mystérieux égoïsme du chat, le plus artiste des animaux, parce qu'il est de tous, le plus indépendant.

Observez-le^ ce fauve du foyer. Suivez-le dans ses courses solitaires, marchant sur ses pattes muettes, s'arrêtant dans les coins, sautant sur les étagères, entre les soucoupes et les verres sans les casser, contemplant l'homme de son œil clair de sphinx. A quoi pense-t-il en vous regardant? A lui, soyez-en persuadés. A lui qu'il voit en vous, moins câlin, moins souple de mouvements, moins attentif à l'éloquence des choses silencieuses, et aussi moins soucieux de votre dignité et moins vigilant sur le chef de l'orgueil. Vous pardonnez vous autres hommes. Et après avoir imaginé la confession qui est la honte et l'aplatissement du caractère, vous avez mis le comble à votre ignominie en imaginant l'absolution.

Le pardon, l'oubli de l'injure ou de la faute, voilà des faiblesses étrangères à la noblesse du chat, animal domestique dans le sens domus du mot, mais non point asservi. Aux gens qui lui ont fait du mal, le chat montre la croupe. Il les méprise. Ce sont des faibles, ils attaquent. Le chat qui est fort, ne commence jamais les hostilités. La grifte et la dent sont ses armes, des armes défensives. Tous les mots de Manet, et il y en a beaucoup, sont défensifs*. Aime-

* Un exemple entre cent, raconté par M. Albert Wolf. Le chanteur Faure disait un jour à Manet : « Je me connais en dessin, et Boldini dessine mieux que vous. » Et Manet se redressant : « Mon cher Faure, tout ce qu'on dit n'est pas toujours vrai, et la preuve en est, qu'il y a

t-il les gens, le chat, c'est pour tout de bon. Voyez comment Manet parlait de ses amis* : Se fait-il aimer le chat! c'est pour toujours. Voyez comment les amis de Manet, lui mort, défendent encore sa cause et bataillent pour elle.

Dans le portrait de Fantin-Latour, très chat d'ailleurs au physique, ce peintre amoureux des chats fantastiques d'Edgar Poe. Elégant comme le chat, le plus élégant des animaux. Le visage gai et souriant comme le visage d'un joli chat. Dans les ondes de ses cheveux, dans les broussailles de sa barbe, dans l'envolée de ses moustaches, de fines blondeurs félines.

Lui un grossier! Allons donc. Voyez comment il traite les tableaux de fleurs et les portraits de femmes. Point belles de convention, point embellies par obéissance à une sotte faiblesse. Jolies de tout le joli de leur nature de femme, charmantes de toute lavénusté de leur sexe, voilà tout, sans apprêt, sans fard, comme elles sont quand elles sont véritablement elles-mêmes et qu'elles ont beaucoup de femme en elle.

Sur le tissu transparent et nacré de ces épidermes féminins, sa brosse passe douce, légère et pénétrante comme une caresse. Sur ses minois exquis de parisiennes, au nez si souvent <c retroussé du côté de la

cinq minutes, devant moi, un imbécile a prétendu que vous chantiez moins bien que Berthelier, (Figaro l'^i' mai 1883.)

* « Ah ! Voyez ce Degas ! voyez ce Renoir ! voyez ce Mouet ! Quel talent ils ont, mes amis ! » Edmond Bazire, loc. cit.

friandise », sa pensée d'artiste s'écrit avec une variété qui ondoie selon les airs de tête, avec une vivacité d'émotion et une lesteté de touche qui tranquillise et rassure. N'ayez crainte. Il ne se marquera point d'égratignure. Et le rouge du sang ne foncera point le rose et le blanc de ces joues de reinettes. Le chat ne griffe pas sa chatte, pour elle il a patte de velours.

Dans leur lumière tendre de carnations femelles, dans l'impromptu soudain de leur improvisation, dans les sous-entendus coulés de leur inachèvement, ces portraits de françaises modernes, ont de troublantes senteurs. On n'y aperçoit point le grain empâté de la poudre de riz. Manet n'en veut point voir le plus petit « œil » sur sa palette. Mais on croit la deviner. On la fleure pour ainsi dire. Et sa vapeur grisante vous monte aux narines. Ces pastels ! Ils sont vraiment d'une beauté si fraîche, d'une saveur si attirante, qu'on est tenté de les embrasser. Et on y colle son nez tout à coup, tant il semble qu'ils doivent sentir bon !

Véritablement, tout cela est écrit et peint avec un sens exquis de ce sexe qui avait ses « vapeurs » sous Louis XV, et qui de nos jours n'a déjà plus que des nerfs. Encore une illusion que nous arrache la science aux doigts d'acier. Elle est odieuse, cette science qui coupe, tranche et ose promener ses ongles en branches de ciseaux jusque sur le duvet de nos respects pour la femme et en glacer la moiteur.

Arrivons aux portraits d'hommes. Manet procède tout différemment.

Doux aux chattes, dur aux chats, le peintre traite ses pareils en sexe par touches plus larges, les angles y sont plus crus, la lumière s'y étale plus violente, d'une prise plus âpre, et les contrastes y chantent plus haut l'harmonie des oppositions.

Ici la griffe passe. Il devient nécessaire de serrer de plus près le caractère et de le souligner.

La grâce féminine et la tendresse pour elle n'étant plus de mise, et le velours d'une chair de femme n'ayant plus à reparaître dans ce galbe du mâle, les choses vont se passer autrement. D'un coup Manet revient au culte du pittoresque par l'étude du caractère.

Voyez le portrait de M. Antonin Proust. L'homme s'y voit, dans les blondeurs pâles de sa distinction, dans la pose molle et légèrement hanchée de l'orateur attentif à ce qu'il dit, qui écoute dans l'air le murmure de sa phrase lente, doucement cadencée, roulant dans les demi-teintes d'un solo en sourdine.

Puis voici Henri Rochefort. Là tout ricane et flambe. Le trait de la raillerie s'envole par les cheveux, et monte mordre à la tête des gens au pouvoir, indistinctement.

Suivez le dessin de ce portrait d'Henri Rochefort. Très conforme au modèle. La tache lumineuse y domine. Par endroits elle suprime en quelque sorte l'anatomie des dessous, tant elle vibre et mord. Très semblable en cela à ces fameux « mots » du pamphlétaire, ces mots tache-d'encre, à cicatrice indélébile, dont H. Rochefort a le don spécial, ces mots qui

brûlent tout au profit de leur éclat, rongeant le dessin de la phrase qui les porte, comme ils corrodent la peau des gens qu'ils touchent.

Dans ces portraits, remarquez comme le peintre s'attache surtout à la tête. Qu'il s'agisse du sien propre, de celui de ses amis Th. Duret ou Marcellin Desboutins, tous trois portraits en pied, les jambes ne comptent pas. Elles sont sacrifiées dans des pantalons quelconques. Cet artiste qui est,' comme l'a dit M. Mantz, « tout ce qu'on voudra hormis un réaliste brutal, )) a un sens étonnant du caractère essentiel. C'est la tête qu'il voit surtout dans un homme, un homme qui se regarde de haut en bas.

A-t-il à peindre une danseuse espagnole, une femme, qui se regarde de bas en haut, comme Matho regardait Salammbô sous la tente, il n'a pas trop de ses yeux pour les jambes. Et le soin qu'il emploie à faire courir les roses de la chair sous les ajourés du bas de soie, nous montre qu'il est à même de peindre aussi les jambes, quand cela lui plaît, ou quand cela est nécessaire.

Quoi de plus important en effet que les jambes dans un portrait de danseuse, comme Lola de Valence? Son trait caractéristique à la danseuse, sa vie, l'âme en quelque sorte de son art est là, comme la vie du pianiste est dans ses mains. Et pour un portraitiste épris de son art, en pareil cas, une jambe de danseuse, c'est tout le portrait. Cette jambe à ses yeux vaut une tête, et cela se doit traiter avec les mêmes égards.

II est temps de conclure.

Le prestige des récompenses accordées à Manet n'ajoute rien à sa valeur. L'important à relever ici, c'est que cela n'a pas été sans influence sur le revirement qui s'est opéré en sa faveur. A ce point de vue, c'est bien.

Loin d'aliéner son indépendance, cette médaille eut l'avantage énorme de consacrer la victoire du peintre à! Olympia sur le terrain qu'il s'était choisi. Il a battu l'art officiel, chez lui, et par ses propres armes.

D'autre part, la foule aime qu'on lui parle son propre langage. Lui expliquer Manet par la Légion d'honneur, c'était frapper cette renommée d'une estampille consacrée, c'était marquer cette valeur en chiffres connus.

Ce n'est pas tout. Sur la tombe ouverte du cimetière de Passy, M. Antonin Proust a tenu à expliquer cette décoration que lui, ministre des arts, n'avait pas hésité à donner à Edouard Manet. « On m'a fait l'honneur de me dire que j'avais accompli un acte de courage. J'ai tout simplement fait un acte de réparation.

Il la fallait en effet, cette réparation. L'injure, l'injustice avaient été publiques, duraient depuis cinq ans. C'était justice que l'hommage fût public. Il y avait du courage à le rendre de la sorte, par-dessus la sottise des scrupules, et malgré les insinuations de l'envie.

Manet a pris sa place aujourd'hui. Son influence n'est plus contestée. Et son utilité est reconnue. « Il a été utile, a écrit M. Paul Mantz, et il pourra l'être plus tard. Il a réduit au silence les derniers cuisiniers de Bologne; il a eu dans ses jours heureux une vision de la note lumineuse. De ce côté, il a marché en avant. »

Chef d'école, il n'a jamais songé à conquérir cette auréole pédantesque. Ceux qui s'obstinent à l'en couronner aujourd'hui n'ont pas d'autre idée que le désir de le discréditer. Le moyen est excellent. Il nie à Manet un titre qu'il ne réclame pas, puisqu'il n'a rien fait pour le mériter.

Artiste jusqu'au plus profond de ses moelles, artiste jusque dans ses défauts, artiste encore dans ses inachèvements, tout occupé de lui-même, tout occupé d'écrire ses impressions dans le ciel variable de ses émotions, il ne vécut que pour mettre au jour l'idée qu'il avait en lui, l'idée de la lumière, l'idée de renaissance de l'art français par le ton clair. Plein de cohésion dans ses disparates, le talent fait de heurts, d'imprévus et d'exagérations de la première heure, il vivait tout entier dans sa création.

Il y a un déni de bonne foi à affubler Manet du panache de chef d'école. L'influence considérable de Manet sur son temps ne doit pas être prise pour un pontificat. Manet n'a jamais porté de tiare. Et il n'eut pas de chaire pour prêcher ou bénir ses fidèles.

Le rayonnement du génie de Manet est tout à fait étranger aux lois ordinaires du professorat. Et son

influence tient tout simplement à ce fait qu'il apporta dans son temps une idée juste, mûre, qui avait sa place. La supériorité du génie sur la raison, c'est que le génie est l'épanouissement suprême de l'instinct. Et la réforme de Manet est tout instinctive, il faut bien le dire. Si tout le monde s'en est emparé dès la première apparition, c'est que l'idée était contemporaine. Elle avait des racines, des points de soudure dans tous les esprits. Autour d'elle il s'établit comme un courant de génération spontanée.

Manet ne laisse pas une école. Manet laisse un art, un art qui est une synthèse délicate de la lumière, et d'une extériorité claire toute française.

Manet n'eut pas d'élèves dans le sens propre du mot. Manet eut des disciples*. On ne l'imite pas, on en profite. On marche non pas derrière lui. Quelquesuns sont déjà en avant. Et cela parce que Manet est un précurseur. Il a ouvert la voie. Aux autres de la suivre et d'y avancer. Il a montré le chemin. Gett e tâche accomplie, il est mort.

Mort dans le plein triomphe de sa mission, il a droit au Louvre au même titre que tous les précurseurs. Il a droit au Louvre à plus de titres que Courbet qu'on vient d'y faire entrer. Plus en raison des résultats. Courbet ne fut à tout prendre qu'un habile maître de décadence dont la gloire égoïste ne

* Observation constante. La manière de M. Gérômequi a fait tant d'élèves, tout le monde cherche à s'en dépêtrer. La manière de Manet, qui n'eut que des adeptes, tout le monde s'efforce de la pénétrer. Qu'on j uge par l'évidence quotidienne.

profitera qu'à lui seul. Manet créateur, rénovateur, a travaillé pour l'avenir. En remontant à la lumière des primitifs, en retrempant l'art français aux sources fraîches et limpides de ses origines, il nous a donné de sérieuses garanties contre la décadence.

(( Nous ne voyons en lui qu'un commencement, dit encore M. Paul Mantz. Manet ressemble à ces aurores mal réveillées où il reste encore de la nuit. » Or, c'est surtout parce qu'il fut un commencement qu'il faut aimer Manet. Sa gloire peut se résumer dans cette affirmation. Elle devient sœur de la gloire des Giotto et des Otto Vœnius.

L'ère nouvelle proclamée, le commencement constaté, l'art n'a plus qu'à attendre. L'ascension se fera comme elle s'est faite jadis. Manet aura son Raphaël comme Vœnius eut son Rubens, comme Giotto eut son peintre d'Urbin. La décadence viendra, et de nouveaux Jules Romain, de nouveaux Garrache, succéderont au Raphaël futur. A l'heure actuelle, peu nous importent les décroissances inévitables. L'enfant qui voit se lever le soleil, n'a aucun souci du crépuscule du soir. Nous en sommes à l'aurore. Ayons la candeur de l'enfant. Et disons-nous seulement que l'avenir, l'avenir contemporain du Raphaël, inévitable désormais, nous saura un gré infini d'avoir aimé Manet, de l'avoir défendu, de Tavoir prôné, de l'avoir chanté, au lieu de le tuer dans l'œuf, comme les peintres officiels, que M. Mantz enveloppe sous la qualification de cc derniers cuisiniers de Bologne )>, l'auraient souhaité, et le souhaitent encore, malgré l'évidence

du plaidoyer de l'exposition à l'École des Beaux- Arts.

Tel est Manet comme il me semble qu'il fallait l'expliquer, au lendemain des injures qui l'accablèrent toute sa vie durant, au jour où l'on nous donne l'exposition de son œuvre, à la veille d'un temps prochain de moissons fécondes, dont la générosité de son génie doublé de verve française aura commencé les semailles.

Manet ainsi compris, il s'agissait de le retrouver tout entier dans sa psychologie. C'est ce que j'ai essayé de faire en esquissant devant vous l'éclair particulier de cette figure, et en m'efforçant de vous la montrer dans son plein relief, aussi exacte par la nature des idées émises, que vivante et reconnaissable par l'allure même du style adopté.

Dans cette étude, si j'ai paru faire du paradoxe, c'est qu'il importait de vous donner un Manet ressemblant. Rappelez-vous que, dans un temps d'art étique et faux, l'art de Manet, qui fut un art de vérité, eut et devait avoir tout l'éclat du paradoxe.

C'est à dessein qu'ayant à m'expliquer ici sur le peintre Manet, j'ai procédé par masses synthétiques. L'exposition de la salle Melpomène nous donnant en quelque sorte l'ensemble de l'œuvre de cet artiste, l'impression qu'il me paraissait convenable d'en

dégager était nécessairement une impression d'ensemble. Aussi bien, de tous les tableaux exposés là, il n'en est pas un seul qui n'ait été examiné, raconté, expliqué, discuté, par ceux de mes confrères qui habitent dans la presse parisienne la tour d'ivoire de la critique d'art.

Et puis n'est-il pas un peu tard pour reprendre parle menu du détail une étude sur le peintre Manet? Tant de plumes autorisées ont dit tout ce qu'il y avait à dire dans cet ordre d'idées, qu'il ne me restait, à moi, venu presque dernier, rien à ajouter, hormis quelques vues générales, d'où Manet pourrait se dégager dans les grandes lignes de son architecture originelle.

Encore un coup, mon intention n'a point été de recommencer devant vous l'histoire des œuvres de Manet par l'explication objective et détaillée de ces œuvres elles-mêmes. Cette tâche de critique locale, et circonstanciée, a été faite à son heure, par des écrivains dont l'autorité, la vaillantise et la sincérité ont été des guides sûrs et variés dans la poursuite de mes conclusions personnelles. La reprendre ici, et à cette heure avancée sur le cadran de l'actualité parisienne, c'eût été m'exposer à des redites mélancoliques, à des pléonasmes fastidieux. Je vous traînais ainsi à la remorque d'un boniment de cicérone. Et vous me teniez rigueur de ma pédanterie. Car, à l'heure actuelle, tout Parisien parisiennant est sensé connaître l'œuvre du peintre Manet, comme tout Français est sensé connaître la loi.

C'est pourquoi, au lieu de dresser ici une manière de catalogue raisonné de l'exposition Manet, j'ai cru devoir prendre pour texte l'admirable et si vivant portrait du peintre par son ami Fantin-Latour.

J'ai été prié de dire les choses que j'avais h dire sur l'aimable et intéressante physionomie de ce portrait. J'ai tâché d'y souscrire en prenant à la volée de la parole improvisée quelques notes contemporaines que j'accroche en terminant à la moulure du cadre.

Sous ce veston court de mondain en petite tenue, il m'a plu de rechercher le plus moderne des artistes modernes. Et j'ai été considérablement séduit par l'occasion de vous montrer ce que je vois, moi, sou ce chapeau haut de forme, à savoir, l'esprit le plus crânement libre et le caractère le plus superbement indépendant qui se soit rencontré de nos jours dans ce monde très remuant et trop décoré des peintres, ce monde où, depuis quelque dix ans, il s'est si considérablement accru, le nombre des échines souples et des sourires obséquieux.

Voilà !

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