‹ Edouard Manet, souvenirsChapitre 7 sur 20 · LOLA DE VALENCE · texte numérisé non relu

LOLA DE VALENCE

(Lithographie

PL io.

portrait d'émile zola

(Collection de M'nc Émile Zola.)

premier coup. Après deux heures de travail, j’ai regardé dans ma petite glace noire : ça se tenait. Je n’y ai pas donné un coup de brosse de plus. Quant à mon père et à ma mère, je les ai campés tout bêtement tels que tu les vois là. »

La personnalité de Manet se dégageait en effet de ces deux toiles dans tout son éclat. A mon avis, il n’existe dans aucun musée un tableau peint comme le Guitarero, d’un dessin plus irréprochable, d'une harmonie de coloration plus grande. Le portrait de son père et de sa mère est également un morceau de premier ordre.

Le Guitarero valut à Manet au Salon de 1 86 1 une mention honorable. On avait cependant accroché le tableau à une hauteur invraisemblable, mais, si haut qu’il fut, il tuait tout ce qui l’entourait. Au remaniement, on le descendit, et la critique daigna en parler en termes bienveillants. Théophile Gautier fit même un article élogieux.

« Caramba! voilà un Guitarero qui ne vient pas de l’Opéra Comique et qui ferait mauvaise figure sur une lithographie de romance; mais Velasquez le saluerait d’un petit clignement d'œil amical, et Goya lui descendrait du feu pour allumer son papelito! — Gomme il braille de bon courage, en raclant le jambon! — Il nous semble l’entendre. — Ce brave Espagnol au sombrero calanés, à la veste marseillaise, a un pantalon. Hélas! la culotte

courte de Figaro n’est plus portée que par les espadas et les banderillos. Mais cette concession aux modes civilisées, les alpargates la rachètent. 11 y a beaucoup de talent dans cette figure de grandeur naturelle, peinte en pleine pâte, d’une brosse vaillante et d’une couleur très vraie. »

Manet était ravi.

Il se formait autour de lui une petite cour. Le café Tortoni était le restaurant où il prenait son déjeuner avant d’aller aux Tuileries, et quand il revenait à ce même café de cinq à six heures, c’était à qui le complimenterait sur ses études que l’on se passait de main en main. Manet put croire un instant que dans notre pays de France où, selon l’expression de Voltaire, le succès seul a du succès, il était entré dans la gloire.

Mais la Butte Montmartre et l’autre côté de l’eau veillaient, et le dicton qui veut que l’on ait plus à redouter de ses amis que de ses ennemis devait se vérifier pour lui. On le fêtait au café Guerbois et à la brasserie de la rue Hautefeuille, mais on l’y jalousait. « Il ne faut pas, disait Courbet, que ce jeune homme nous la fasse à la Velasquez. » Les poncifs se frottaient les mains en voyant que la division régnait parmi les intransigeants.

C'est par suite de la contrariété qu’éprouva Manet de se voir blagué par les camarades, que

plus tard il refusa toujours de prendre part aux expositions de la rue Laflite et du boulevard des Italiens. « Il n’y a pas à dire, s’écriait-il, le Salon est le vrai terrain de lutte. G est là qu’il faut se mesurer. Les petites chapelles m’embêtent. »

A la veille du jour où il peignit le Déjeuner sur l'herbe (PI. 4)> nous étions un dimanche à Argenteuil, étendus sur la rive, regardant les yoles blanches sillonner la Seine et enlever leur note claire sur le bleu de l eau foncée. Des femmes se baignaient. Manet avait l'œil fixé sur la chair de celles qui sortaient de l'eau.

« 11 paraît, me dit-il, qu'il faut que je fasse un nu. Eh bien, je vais leur en faire un. Quand nous étions à l'atelier, j’ai copié les femmes de Giorgione, les femmes avec les musiciens. Il est noir, ce tableau. Les fonds ont repoussé. Je veux refaire cela et le faire dans la transparence de l'atmosphère, avec des personnes comme celles que nous voyons là-bas.

« On va m éreinter. On dira ce qu’on voudra. Ah ! les graissages des couleurs avec le couteau à palette, les préparations au bitume. Gela donne des effets, mais après, quoi ? Courbet ne dédaigne pas cette cuisine, mais il a pris le bon parti : il la blague. L’autre jour, il entre chez Deforge. Diaz y était : « Combien que vous vendez votre Turc? dit-il à Diaz, en désignant un de ses tableaux à l’é-

talage. — Mais, répond Diaz, ce n’est pas un Turc, « c’est une Vierge. — Alors cela ne peut pas faire « mon affaire, je voulais un Turc. » Et le voilà regagnant le café de Madrid avec ses amis, en riant aux éclats. Diaz courait derrière lui, voulant le pourfendre avec sa jambe de bois. Quel fumiste, hein ! Mais il a beau gouailler, il a des côtés très français, ce maître peintre, car, il n'y a pas à dire, nous avons en France un fonds de probité qui nous ramène toujours à la vérité, malgré les tours de force des acrobates. Regarde les Lenain, les Watteau, les Chardin, David lui-même. Quel sens du vrai ! »

Sur ces réflexions, Manet se leva, après avoir brossé et remis sur sa tête son chapeau haut-deforme. Car, à la campagne comme à la ville, il était invariablement vêtu d’un veston ou d’une jaquette serrée à la taille, d'un pantalon de couleur claire, et il se coiffait d’un chapeau très élevé à bords plats. Bien chaussé, armé d’une canne légère, il s’en allait en sifflotant ou bien en ponctuant ses phrases d’un hochement de tête et d’un claquement de langue, y ajoutant parfois un mouvement de la main de bas en haut qui voulait dire : « C’est ça, parce que c’est ça. »

Le claquement de langue était chez lui la manifestation suprême de l’admiration. Devant un Jongkind, un Whistler, un Bracquemond, un Des-

boutin, un Guys, devant les premiers paysages de Claude Monet, devant les Degas, les Pissaro, les Sisley, les études de Berthe Morizot et de Mary Cassatt, devant les Gauguin, les Renoir, les Cézanne, les Caillebotte, il accentuait plus ou moins ce claquement, mais c’était surtout devant la nature, quand un aspect le séduisait, qu’il faisait entendre ce bruit avec force, comme un cavalier qui excite sa monture.

The Girl in Grey

fFrnm th» n„ intirxn hr Manet . at the Fearon Gallery )

Le Déjeuner sur l'herbe ne fut pas admis au Salon de i863.

On ouvrit un Salon des refusés avec Bracquemond, Cals, Cazin, Chintreuil, Fantin-Latour, Harpignies, Jongkind, Jean-Paul Laurens, Legros, Pissaro, Vollon, Whistler. Manet y envoya le Déjeuner sur Vlierbe.

Nous avions eu pour camarade à l’atelier Couture le comte Lezay-Marnezia, qui était devenu chambellan de l’Impératrice. Lezay-Marnezia décida l’Empereur et sa suite à venir visiter le Salon des refusés.

L’Empereur s’arrêta longuement devant le Déjeuner sur l'herbe. Cette visite et cette station devant un tableau qui avait soulevé des critiques violentes prirent la proportion d’un événement dans le Paris du temps. Les courtisans se demandèrent s’ils ne devaient pas admirer, mais leur hésitation fut courte, la cour impériale ayant déclaré que ce tableau offensait la pudeur.

Le peintre, après avoir ri des scrupules des Tuileries, se remit à travailler et présenta en i865

X Olympia (PI. 5) qui fut refusée tout d'abord, puis repêchée avec Jésus insulté par les soldats .

Si la toile de X Olympia ne fut pas lacérée et crevée, ce fut grâce aux précautions prises par l'administration du Salon de i865. Les colères étaient telles que l'on en était arrivé à dire que Manet était plein de talent quand il peignait XHomme mort , qu’on avait trouvé détestable l'année précédente, mais qu'il se moquait du public en lui présentant X Olympia.

« Ces gens-là, disait-il avec amertume, je les connais. Il leur faut de la baudruche. Je ne tiens pas cet article-là. U y a des spécialistes. »

A propos de X Homme mort ou, pour mieux dire, du Torero mort (PI. 6), il a été découpé dans un grand tableau qui représentait une course de taureaux. Au second plan était un picador, le taureau et des chulos. Au dernier plan, le cirque encombré de spectateurs (PI. 7). C’est ce cirque qui gênait Manet. Il y avait peint les figures avec la précision des primitifs et cela avançait trop sur le spectateur. Un jour, il prit bravement un canif et découpa la figure du Torero mort.

Un soir de i865, sortant du Salon, nous entrâmes chez le glacier Imoda, à l’entrée de la rue Royale. Le garçon apporta les journaux. « Qui vous demande les journaux? » fit Manet. Après un longsilence, nous remontâmes vers son atelier sans

qu’il eût touché à la glace qui lui était servie, mais il avait absorbé toute une carafe d’eau.

Si ses convictions n’ont pas été altérées après l’ Olympia par les attaques dont il était l’objet, il ne serait pas vrai de dire que les heureux du jour ne l’ont pas rendu profondément malheureux. La douleur ne tue pas. Ce sont les efforts que l’on fait pour la refouler qui usent la vie et brisent la volonté dont elle est faite. L’œuvre de Manet, qui est considérable, l’eût été plus encore, si l'acharnement de ses contemporains contre lui n’avait été aussi violent.

A partir de i865, les habitudes de sa vie se modifièrent. Il allait beaucoup moins au café Guerbois. Tortoni le voyait rarement. Il demeurait de longues heures dans son intérieur, sans rien faire.

Il avait en i863 épousé Mlle Suzanne Leenhoff. Lorsqu’il quittait sa femme qu’il aimait beaucoup, il prenait moins souvent le chemin de son atelier. On le surprenait, faisant de longues promenades sans but pour dissiper son ennui. Autant il se fût senti disposé à travailler, si les encouragements lui étaient venus, autant son ardeur se relâchait devant la cruelle attitude de ceux qui ne le comprenaient pas.

Emile Zola a pu dire de lui très justement : « Ce peintre révolté, qui adorait le monde, avait toujours rêvé le succès tel qu’il pousse à Paris,

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