N« XIV
UNE VISITE A L UNIVERSITÉ D'EDIMBOL'RC »
(Voir page 215.)
L'Académie avait bien voulu me charger de la représenter au troisième centenaire de l'Université d'Edimbourg. J'ai l'honneur de lui rendre compte de cette délégation.
La solennité n'a pas duré moins de quatre jours : assemblées, banquets, concerts, conférences, cérémonies de toutes sortes, le programme a été a(liiiirablement rempli. L'Université tient une telle place à Edimbourg que cette fêle de la science avait le caractère d'une fête populaire. Tontes les rues étaient pavoisées. Le jour de la clôture, dans la foule qui se pressait au pied de la citadelle, dont l'illumination oiTrait un merveilleux spectacle, on entendait dire par les enthousiastes qu'il n'avait jamais été rendu autant d'honneurs qu'à la Heine.
De tous les points de la terre, il est vrai, le monde savant avait répondu à l'appel. Cent vingt-quaire Universités étaient officiellement représentées ; cinquante-trois autres corps savants avaient envoyé des délégués. Les députés de Bombay, de l'undjab, de Melbourne, de Tokio, du Brésil, du l'érou, de la Nouvelle-Zélande siégeaient à côté de ceux de
1. Extrait des Comptes rendus des sûances cl travpux de l'Acadcinic des Sciences morales et politiques, sepleiiibre 18bj.
Paris, de Rome et de Berlin. Le Congrès comptait, en tout. j)rès de quatre cents personnes, parmi lesquelles dix-sept étaient appelées à recevoir le diplôme de docteur en théolof,'ie, cent vingt-deux le diplôme de docteur en droit.
Le rendez-vous indiqué pour l'inauguration était la galerie du Parlement : c'est là que devait se former le cortège avant de se rendre processionnellement à la cathédrale Saint-Gilles, précédé du Chancelier, sir Robert Inglis, du Principal et du Recteur, sir Stafford Norihcote. On ne pouvait mieux choisir que cette vaste salle, toute tapissée des portraits des personnages et des professeurs qui ont contribué à la fondation de l'Université : il semblait que le troisième jubilé s'ouvrit sous le regard de ces glorieux ancêtres.
Les délégués avaient revêtu le costume du corps professionnel ou savant auquel ils appartenaient. Ce que cet aspect offrait au premier coup d'œil d'un peu singulier s'effaçait vite devant le sentiment qu'inspirait la réunion d'une telU^ élite. On se montrait les uns aux autres les maîtres de la science : Pasteur, de Lesseps, Virchow, Uelmholtz, Villari, le comte Saffi, l'ancien triumvir de Rome devenu professeur à Bologne, de Martens, sir Frédéric Leighton, président de r.\cadémie royale de Londres, Jewett, vice-chancelier de l'Université d'Oxford, Seeley, Blackie; on citait les noms de ceux que des causes impérieuses avaient empêchés de faire le voyage : Chevreul, Boussingault, Renan, Mamiani, Ranke, Zeller, Erdemann, Tennyson; on s'abordait sur le souvenir d'un échan;,'e de lettres ou de mémoires : on se connaissait avant de s'être rencontré.
Le soir, au banquet, qui ne comptait pas moins de douze cents convives, le lendemain, au Symposium des étudiants, qui s'étaient rassemblés au nombre de plus de deux mille pour acclamer les étrani,^ers, pendant les discours et les toasts, dont la brièveté n'était pas précisément le caractère, le véritable intérêt était de retrouver dans la foule ces grandes physionomies et de resserrer le lien des relations commencées.
Dans ce concours d'illustrations, quelle a été la place faite à la France*? 11 aurait été certainement agréable à l'Univer-
1. L'Institut avait délégué : M. Caro ^Académie Française), M. Perrot, (Académie des Inscriptions et Belies-Lellrcs) ; M. Pasteur, 51. de Lesseps,
SIO ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR.
site qu'on lui eût rappelé à l'avance les origines et le caracU'Te de l'Institut. Connaissant mieux le rang que l'Académie
M. d'Abbadie (Académie des Sciences); M. Guillaume (Académie des Iteaux-Arts) ; M. Grcard (Académie des Sciences morales et politiques). Le ministre de l'Instruction publique s'était fait représenter par M. Mézières, professeur à la Faculté des Lettres de Paris, député, membre de l'Académie Française. Le Collépo de France était représenté par M. Guillaume Guizot. Parmi les autres représentants de la France, on comptait M. Hermitte, professeur à la Faculté des Sciences de Paris, membre de l'Académie des Sciences; M. Guéneau de Mussy, membre de l'Académie de Médecine; M. Ollier, professeur à la Faculté de Médecine de Lyon; M. Angellier, professeur à la Faculté des Lettres de Douai; M. Bourcart, professeur à la Faculté de Droit de Nancy; M. Picart, maitre de conférences à la Faculté des Sciences de Paris ; M. de Pressensé, sénateur, cic.
Voici les adresses présentées au nom de la France.
ADRESSE DE l'i.NSTITL'T.
Messieurs,
L'Institut de France s'honore d'être représenté par chacune de ses classes à ce solennel anniversaire.
Votre accueil, les hautes distinctions que vous nous offrez, c'est à notre pays que nous en reportons l'hommage : nous vous en remercions au nom de la France.
Nous n'avions pas besoin de votre hospitalité d'aujourd'hui pour nous rappeler l'étroite et généreuse solidarité des sentiments qui, depuis Louis XI et Marie Stuart, unissent la France et l'Ecosse.
La science a resserré ces premiers liens et les resserre chaque jour davantage. Adam Smith, Jeffrey et Drougham dans les hautes spéculations de la morale et de la politique, Reid et Dugald StciNart dans la philosophie, Brewster dans la physique, ont exercé en France, comme en Ecosse, la sagacité de tous les penseurs. Et à ces noms glorieux comment ne pas ajouter ici celui de Waltor Scott, l'enfant d'Edimbourg, qui a fait vivre dans l'âme de tant de générations de Français l'ûine même de l'Ecosse?
La grandeur d'une nation se mesure à la richesse et à la fécomlilé des idées qu'elle a jetées dans le monde. Un tel aiiniversaiie excitera une noble émulation entre les peuples qui inelti'nt leur orgueil et leur foi à bien mériter du genre humain par les efforts de la pensée.
Nous saluons avec bonheur l'aurore de votre nouveau siècle universitaire.
ADRESSE PRÉSENTÉE PAR U. MÉZIÈRES, AU NOM PU UI.tlSTAE DE L'i.NSTRCCriO.M PUULllJl-E.
Messieurs,
Au nom de M. le Ministre de l'Instruction publique, grand maitre de
l'Liiiversité de France; au nom de l'Université de France tout entière, je
vous adiessc, avec tous mes remerciemonts, pour votre si gracieuse
invitation, l'expression de nos vœux les plus sincères pour la continua-
ANNEXES. r.ll
Française tient dans nos institutions, le chancelier aurait, à coup sûr, aiuié à honorer spécialement le délégué qu'elle b'é-
lion de vos glorieuses destiiu^es. Vous avez bien voulu vous souvenir des liens qui unissent nos deux Universités comme nos deux pairies.
Aussi loin que nous remontions dans l'histoire de l'L'niversilé de Paris, nous y trouvons la trace des étudiants Écossais. Au moment où les Anglais formaient avec les nations de France, de Picardie et de Normandie une des quatre nations de notre Faculté des Arts, dos bourses écossaises étaient fondées auprès de nous, en lô2(), par DaviJ, évêque de ilurray, et renouvelées deus siècles plus tard par Marie Stuarl, volrc reine et la nôtre.
.Nous avons conservé, comme un souvenir de cette époque lointaine, fa rue des .\nglais, au pied de la montagne Sainte-Oeneviève; et, sur les hauteurs du quartier Latin, le collège des Éijossais, où repose la duchesse de Tyrconnell, où votre compatriote, le duc de l'erth, a fait élever le tombeau de Jacques II.
Anglais et Écossais se rencontraient déjà en amis dans nos écoles pacifiques longtemps avant que la politique eût fait d'eux un même peuple, un seul royaume-uni.
Nous avons reçu de vous à notre tour les leçons d'une philosophie pure €t grave. Tout un mouvement philosophique est né en France des œuvres de Reid et de Dugald Stewart. Leurs noms vénérés rappellent une date glorieuse dans l'histoire de notre enseignement supérieur, comme dans la votre.
Que de fois également la Revue d'Edimbourg a été citée et commentée, dans nos chaires, comme une encyclopédie des acquisitions les plus imjiortanles de la ])ensée moderne! Nous y cherchons encore des modules de raison, de bon sens, d'équité et de probité intellectuelles.
Lorsque nous parlons de la poésie et du roman, nous serait-il possible de ne point songer au naturel exijuis, à la sensibilité pénétrante de Burns, à l'art merveilleux avec lequel Walter Scott ressuscite le passé et fait vivre le présent?
Grâce à cet enchanteur, il n'y a pas un trait de vos mœurs anciennes, pas un coin de vos paysages qui ne nous soit familier. Nous avons vécu dans les liighlan Is, sur les bords du Loih Katrine, au pied du Ben Lomond, dans les murs de la prison d'IMiiiibourg, sous les sombres voûtes de la Canongate. En voyant votre pays pour la première fois, nous croyons le revoir.
Dans nos diverses Facultés, vos grands écrivains, vos savants illustres, ont été aussi plus d'une fois l'objet de nos éludes. La jeimcsse française les aime autant qu'elle les admiie; rien de ce qui fait votre gloire ne nous est étranger. En nous invitant à celle fêle, vous avez deviné les sentiinenls qui nous animent. Nous sommes heureux d'avoir pu répondre à votre appel. L'Université de France n'oubliera pas la |>lace d'honneur que vous lui avez réservée au troisième centenaire de votre fondation.
A PRESSE rnÉSENTRE AU NOM DD COLLÈGE DE FRANCE PAR M. CVILLAUUE GUIZOT.
Messieurs, Le Collège de France m'a chargé de vous apporter ici ses remerciements, ses compliments et ses vœux. Nous vous sommes très reconnais-
Ô12 E>'SEIGNEMENT SUPÉRIEl'R.
tait si bien choisi. Mais ce qui a manqué peut-être à la représentation de l'Institut pris en corps, les plus illustres de ses membres l'ont retrouvé en hommages personnels. Je ne crois pas qu'aucun savant ait jamais été de son vivant l'objet d'ovations plus unanimes t(ue MM. Pasteur et de Lesseps; sans faire tort à MM. Virchovv et llelmholtz, au général sir Archibald Alison, le vétéran des guerres de Crimée et d'Italie, et à bien des invités de tous pays qui ont été reçus comme ils méritaient de l'être, on peut dire que c'est vraiment pour nos compatriotes qu'ont été les honneurs de la réception. A la cérémonie de la collation des grades, au ban- ({uet où M. Pasteur a été appelé un des premiers à porter la parole et où M. de Lesseps n'a eu son four qu'à minuit et demi après six heures de séance, à l'assemblée des adieux où ils ont remercié l'Université au nom de la France, — dès qu'ils se levaient, de toutes parts les mouchoirs s'agitaient, de foutes les bouches sortaient des hourras prolongés. « La Ville entière retentit de l'écho de leurs noms », me disait une dame qui, retenue par l'âge, n'avait pu suivre les réunions, mais qui s'en faisait rendre compte. D'autres encore parmi les nôtres ont été accueillis dignement. Je ne remplirais pas mon rôle de témoin exact auprès île l'Académie, si je ne citais M. Caro, qui a reçu le diplôme de docteur en droit au milieu d'applaudissements redoublés.
sants d'avoir voulu compter un d'entre nous parmi vos hôlcs; nous vous félicitons cordialement de Iranchir d'un pas si vaillant le troisièmi' anniversaire séculaire de votre naissance. Le Collège de France n'oublie ))as, Messieurs, qu'il date comme vous du seizième siècle : il est seulem<'nt d'une cinquante d'années le frère aîné du collège d'où votre Université est sortie; et si d'autres corps savants remontent encore plu> loin, nous n'avons, ni vous ni nous, rien à envier à personne, puisque nous avons jiour commune origine cet Age héroïque et fi'cond qui a vraiment commencé le monde moderne, ces deux grands mouvemenls de la Renaissance cl de la Réforme qui seraient iiicompli-ts l'un sans l'autre. A mon retour, je serai heureux de redire à mes collègues quel beau spectacle la ville et l'Université d'Edimbourg donnent en ce moment, avec quelle foule d'étudiants vous fùt(>z vos anciens souvenirs, |)armi quelle fa\eui' publique et quel concours d'amis venus de partout, avec quelle ardeur et quelles ressources pour tous les progrès. Vo.s vingt-cinq dernières années, Messieurs, n'ont été qu'une jeunesse nouvelle. Que le quatrième siècle de votre histoire leur ressemble tout entier, que l'amiée 198i trouve l'Université d'Kdimbourg riiho de la même sève pour d'autres accroissements, c'est tout ce que vous pouvez désirer. C'est ce que le Collège de France souhaite et espère, pour vous, pour votre patrie, pour la science, qui est notre patrie à tous.
La langue Irançaise reste honorée en Ecosse, plus honorée, à vrai dire, que pratiquée, et honorée surtout par les femmes. Les hommes instruits l'entendent, les femmes seules la parlent. Pondant mon séjour j'ai vainement cherclié des journaux de Paris. Mais dans certaines l.il.Iiolhèques de famille, mises à la disposition des jeunes tilles, j'ai vu des livres français : peu de poésie, du roman ou de l'histoire, notamment les ouvrages de deux auteurs dont je me reproeheiais de ne pas rappeler les noms : M.ïï. Mignet, et Jules Simon. Dans les écoles on cherche à soutenir le prestige de notre langue : c'est ainsi qu'il a été décidé récemment que. pour l'admission à l'école militaire, le nomhre des poijits accordés à la connaissance du français serait le même que celui qui est attribué aux mathématiques. Néanmoins on ne saurait dire que l'étude de la langue française soit un des éléments de la haute culture pour les jeunes gens. Si nous conservons quelque attache dans le pays, nous le devons aux jeunes filles qui viennent à Paris compléter leurs études et qui en remportent le goût de notre littérature.
Cette délicate influence a certainement contribué à l'accueil qui nous a été fait. L'hospitalité écossaise avait commencé, pour nous, à Londres même, à la gare de King-Cross, où nous attendait un wagon spécial mis à la disposition dé la délégation française par l'hôte de M. Pasteur, M. Yunker. A l'arrivée nous n'avons été dispersés que pour trouver, chacun de notre côté, les égards les plus empressés. Dans là famille où j'avais l'honneur d'être reçu avec M. de Lesseps. il n'est pas de prévenances dont nous n'ayons été l'objet'! Chaque jour à table les convives se renouvelaient; on se faisait un plaisir de nous mettre en rapport avec les personnes que nous avions le plus d'intérêt à connaître, et chacune de ces personnes se faisait un devoir de nous dire dans son meilleur français ce que nous paraissions avoir le plus d'intérêt à apprendre. On s'ingéniait pour attirer chez soi les délégués reçus chez un voisin; jusqu'au dernier jour, JIM. Caro et Mézières ont été attendus dans la maison oii notre bonne fortune nous avait conduits.
1. Un enfant étant né dans la famille qui a reçu M. de Lesseps, quelques semaines après notre départ, le prénom de F.-rdJnsnd do Lesseps Jui a été donné.
La ville elle-mêmo s'était mise on frais de beau temps. On nous avait menacés du froid et de la pluie : nous n'avons connu ni l'un ni l'autre. La campagne d'Angleterre est riche, mais plate ; et les plus beaux pâturages, quand ils se succèdent pendant cinq heures de suite, perdent beaucoup de leur attrait. Les villes manufacturières, dont le spectacle jette seul un peu de vie dans la traversée du Yorkshire, sont tellement enveloppées de fumée que, d'un train rapide, on n'embrasse guère qu'un taitleau sombre et brouillé. Mais à partir de Berwick, c'est-à-dire de l'entrée en Ecosse, on suit la côte, et c'est un véritable chemin de corniche, moins les Alpes et leurs flancs abrupts, la Méditerranée et ses eaux bleues.
Edimbourg est unique au monde. 11 y a, dit-on, en Europe, trois belles villes : Constantinople, Stockholm et Edimbourg. Je ne puis comparer Edimbourg à Constantinople; mais j'ai eu l'occasion de voir Stockholm. Les eaux sur lesquelles est assise la Venise du Nord, le fiord qui la réunit à la mer, le lac Melar qui la couronne, les falaises granitiques de la haute ville, le Ricdcrsholm ou église des Chevaliers, qui est comme le cœur de l'ancienne cité, le mouvement des petites barques à vapeur qui mettent en communication les deux rives, offrent des points de vue charmants, très vivants, souvent admirables; mais l'ensemble a conservé quelque chose d'un peu âpre. Edimbourg joint aux beautés de la nature tous les contrastes de la civilisation ancienne et moderne. Vu du haut de Carllon-Uill par un vent de nord-est qui balaye les nuages — comme nous avons eu le bonheur de le voir, — l'aspect en est grandiose. Le profond ravin transformé en square qui partage la ville en deux grands quartiers : le quartier neuf aux avenues larges et régulières, le vieux ([uartier où s'entassent, dans des rues étroites enchevêtrées les unes au-dessus des autres, des taudis de douze étages qu'on aborde, suivant le gradin, par le haut, parle bas, par le milieu; — le fort qui s'élève à l'extrémité de la vieille ville et qui en termine l'escarpement dans une sorte de promontoire de granit; — au delà, le large golfe du Forth ; — au fond, les premières assises des Grampians, — tout ce panorama forme un tableau d'une originalité incomparable. Le brouillard qui recouvre l'horizon a lui-même son caractère ; ce n'est pas la buée grasse de Londres et des environs
de Londres; c'est la brume légère et transparente des poésies d'Ossian et de la Dame du Lac.
Tout l'intérêt de ces fêles scolaires n'est d'ailleurs ni dans le voyage dont elles sont l'occasion, ni dans les relations qu'elles procurent. Il m'a semblé que je restais fidèle à la délégation que vous m'aviez donnée, en m'enquérant de l'état de l'enseignement. A Edimbourg j'ai pu donner toute une journée à la visite de l'Université, des collèges et des écoles. Au retour j'ai passé également une journée entière à 0.\ford ; et de ce qu'on m'a fait voir, de ce que j'ai observé, voici, en quelques mots, les impressions qui me sont demeurées.
L'Lniversilé d'Edimbourg forme une véritable corporation. Deux cbefs la président, le chancelier et le recteur, tous deux élus : l'un pour trois ans, le recteur, que l'on va d'ordinaire chercher dans le monde de la politique : M. Gladstone, le comte de Derby, lord llartington ont été successivement investis de cet honneur, échu aujourd'hui, nous l'avons vu, à sir Stafford Northcote; — l'autre nommé à vie, le chancelier : lord Brougliam en a rempli l'office. L'Université n'a de liens qu'avec l'administration municipale, et depuis l'acte de 1858 elle s'en est en partie affranchie.
Cette indépendance ne va pas sans de lourdes charges. L'État, ne participant en rien au gouvernement de l'Université, ne contribue en rien aux frais de son entretien. A Edimbourg comme à Londres, les établissements d'assistance ou d'éducation ont été fondés par des sociétés ou par de simples particuliers. Sur les murs des hôpitaux et des écoles on lit : Contributions volontaires, comme nous lisons sur les nôtres : Liberté, Égalité, Fraternité. L'Université d'Edimbourg ne possède pas les budgets d'Oxford et de Cambridge ; mais elle n'a pas coûté à ses patrons moins de 5 millions : pendant les fêtes nous avons inauguré une nouvelle salle de bibliothèque à la Faculté de Droit, et elle s'agrandit sans cesse. Depuis dix ans, ses revenus se sont accrus de 450000 francs; elle devra à la visite de M. Pasteur une fondation de 500 livres faite par M. Yunker, en souvenir de l'hospitalité qu'il a donnée à notre éminent confrère.
C'est dans les mêmes conditions qu'a été créé un des plus beaux établissements d'enseignement secondaire que nous
ayons roncoiilrés à l'élranijor ; Fettes-CoUoîo, ainsi appelé du nom du donateur, et admiraliloment établi à quelques milles d'ÉdimboiM'g, au milieu d'un parc d'une fraîcheur ravissante. En voici l'origine, qui en indiipie !c caractère. Sir William Fettes, riche négociant, mort le '27 mai 1856, laissa en fîdéicommis une somme de 4150000 francs pour la fondation d'un établissement destiné, dit le testament, « à donner une bonne éducation, avec fourniture du trousseau, à des jeunes gens fils de parents qui, à leur mort, n'ont pas laissé assez de fonds pour cet objet, ou qui de leur vivant n'ont pas le moyen, à cause de malheurs immérités, d'assurer à leurs enfants une éducation coiivenabîe ». Le legs devait servir en outre, cinq ans après l'ouverture du Collège, « à donner annuellement, au concours, deux bourses de 1500 francs chacune valables pour quatre ans, à l'Université, afin d'obtenir le baccalauréat es arts ». 11 permettait enfin de créer, à riniversité, deux places d'agrégé de 2500 francs chacune, en faveur de jeunes gens anciens boursiers. Tontes ces conditions sont aujourd'hui en pleine voie d'accomplissement.
J'ai eu le regret de ne pouvoir me rencontrer avec la présidente du conseil des écoles primaires. Mais, dans les établissements qui m'ont été ouverts, j'ai pu constater qu'un grand nombre d'enfants étaient en possession de bourses instituées par des particuliers qui payaient l'écolnge, et qu'on ignorait ce que nous appelons la gratuité de la commune ou de l'État. Un seul exemple de ce genre de libéralité : le docteur Andrew Bell a laissé à l'Ecosse, son pays natal, une somme de 120000 livres sterling (5 millions de francs) afin d'assurer la piopagation du système monitorial qu'il avait rapporté des Indes.
Dans le même ordre d'idées, l'État ne participe en aucune façon à la collation des grades. C'est un privilège qui appartient exclusivement soit à l'Université, soit à des corporations spéciales. Pour nous en tenir à la médecine et à la chirurgie, qui sont de beaucoup les enseignements les plus suivis à Edimbourg, c'est l'Université qui attribue les grades élémentaires, ceux de bachelier en médecine et de maître en chirurgie; ce sont deux grandes corporations — la corporation des médecins et la corporation des chirurgiens — qui donnent l'une la licence en médecine, l'autre la licence
on cliiriirgle; enfin le doctorat eu médecine, grade suprême, est conféré par l'Université. Ce dernier trrade n'est pas indispensable, puisque la licence assure le droit d'exercer ; il n'en est pas moins très reclierclié. iMais ce qu'il y a de plus reuiar- (juable, c'est que la corporation des médecins et celle des ciiirurriiens ne constituent pas un corps enseignant : ce sont de simples académies de savants, qui choisissent, dans leur sein, l'une 25 examinateurs, l'autre 18, chargés de faire subir la licence et qui se trouvent ainsi les juges de l'enseignement de l'L'niversité; juges parfaitement acceptés d'ailleurs: on se présente en fouie à l'examen. Enliu, à côté de ces corporations il existe deux écoles de médecine, écoles libres reconnues par riniversilé et lui faisant concurrence, en ce sens que les étudiants qui les fréquentent sont obligés de s'inscrire à l'Université et ne peuvent subir leurs épreuves professionnelles que devant l'Université ou devant les corporations investies du droit d'examen, mais qu'ils peuvent y faire toutes les études préparatoires aux grades. Un des plus illustres disciples des écoles d'Edimbourg, le docteur Barker, président de l'Académie de Médecine de New-York, en m'expliquant le détail de cette organisation, me disait : « La vie de vos Universités est plus simple, mais je doute qu'elle soit plus intense que la nôtre » ; et il ajoutait avec malice : « Vous ne manqueriez pas de vous quereller, et ici nous sommes toujours d'accord ».
De ces vues sur l'esprit commun à toutes les institutions d'enseignement, si l'on passe à l'organisation propre à l'Université, la situation peut se résumer ainsi. L'Unitersité comprend quatre Facultés : la Faculté des .\rts, subdivisée en Facultédf'sLettresetFacultédes Sciencfs, la Faculté de Théologie, la Faculté de Droit et la Faculté de Médecine. Le nombre total des professeurs ou aides-professeurs est de 90 : 4i professeurs titulaires, 46 aides-professeurs. Le chiffre des étudiants atteint 5400.
Où ces étudiants ont-ils fait leurs études secondaires? Comment ces professeurs se forment-ils? Sur ces deux points nous ne croyons pas que nous ayons rien à emprunter à UÉcosse.
Le bagage de savoir que les étudiants apportent à l'Université parait léger. On fait ses études secondaires un peu partout : dans ce qu'on appelle les hautes écoles, dans les col-
lèges, à l'Université même, qui reçoit à la Faculté des Arts (Lettres et Sciences) des jeunes gens de quatorze et de quinze ans. Snnf Fettes-CoUecje, il n'existe à Edimbourg rien qui ressemble au degré d'éducation que représentent nos lycées, aucun établissement qui réponde aux besoins intellectuels des classes moyennes et qui forme l'élite de la jeunesse. C'est une lacune dont les hommes d'études ont le sentiment.
Il n'existe non plus à Edimbourg aucune institution analogue à notre École Normale Supérieure ou à nos boursiers de Facultés. On se demande où les jeunes gens se fai^onnenl au professorat. Au témoignage d'un de nos collègues les plus distingués, M. Picarf, maître de conférences à la Sorbonne, les laboratoires de ciiimie ne sont organisés que pour les professeurs. C'est une série de petites pièces, parfaitement disposées pour les travaux qui doivent s'y faire, dans le genre de celles que M. Desains a si bien aménagées dans nos vieux bâtiments de la rue Saint-Jacques ; mais les élèves n'y ont point de place. L'Université s'en inquiète; elle se préoccupe des moyens d'acclimater chez elle l'institution des prival- (locent.
Si d'ailleurs les cadres de l'Université sont complets, il s'en faut qu'ils soient tous également remplis. La théologie ne compte que ■i chaires et ÎOi élèves; le droit a 11 professeurs ou aides-professeurs et 502 étudiants; la médecine, 4^2 professeurs et près de 1270 étudiants. La Faculté de Droit jouit d'une grande considération. La corporation des avocats a ses privilèges; l'enseignement du droit coutumier est très développé; la bibliothèque de la Faculté est, en ouvrages de ce genre, d'une richesse rare. Mais c'est la Faculté de Médecine qui constitue la force de l'Université. Quant à la Faculté des Arts, elle n'est qu'une annexe sans importance; elle ne délivre aucun grade, et, lorsque l'Université a voulu honorer les étrangers en les recevant dans son sein, — ne pouvant conférer un brevet en médecine, n'en ayant point à conférer dans les sciences ou dans les lettres, — elle a dû donner des diplômes de docteur en droit à M. Pasteur, à M. de Lesseps, à M. Hermilte, à M. Ollier, comme à M. Perrot et à M. Guizot. « Mon seul titre au brevet de doclor in laiv, disait le docteur Ilelmhollz, décoré du même grade, c'est de connaître les lois de la chimie. »
L'Université d'Edimbourg est ton le à la science. Nous nous attendions à entendre rappeler les doctrines pliilosopliiques de Reid et de Dugald Stewart : il semble que nous fussions les seuls à nous souvenir qu'ils avaient eu pour disciples, en France, Royer-Collard et V. Cousin, en Angleterre, Brougham, Palmerston, John Russel, Jeffrey, Walter Scott, Sydney Smith, Chalmers, et que lord Cockburn les remerciait de lui avoir ouvert, par leurs leçons, les portes du ciel. C'est entre nous que nous nous entretenions de ^Valter Scott : autour de nous on ne prononçait que les noms du chirurgien Lister, de Charles Bell, de Simpson, rinventeur des anesthésiques. Nul n'avait été indifférent au discours éloquent dans lequel, à la cérémonie d'inauguration, le pasteur Flint, correspondant de notre Académie, avait établi les rapports de la science avec la foi; mais on répétait volontiers avec sir A. Grant que « le seul mot de chloroforme suffisait à la gloire de l'Université d'Edimbourg ». L'acte le plus important du congrès a été la maniléstation de M. A'irchow contre les théories de Darwin : les spirilualistes l'ont enregistrée à leur profit, parce qu'il en résultait la négation de la génération spontanée et du prin cipe de l'évolution; mais, pour l'auditoire comme pour le célèbre professeur, cette protestation n'avait d'autre portée que de ramener aux données palpables, tangibles, indéniables de l'expérience la science égarée dans les théories.
On ne peut qu'être touché du grand mouvement qui entraine vers la science le monde civilisé. Le jubilé d'Edimbourg restera certainement sous ce rapport, dans le souvenir de ceux qui en ont eu l'impression directe, un des signes les ]>lus éclatants de la On de ce siècle. Mais on doit souhaiter, pour le bonheur et la grandeur de l'humanité, que les sciences morales et politiques — car ce sont des sciences aussi — gardent dans les préoccupations des meilleurs esprits la place qui leur est due.
M. le président remercie M. Gréard de sa très intéressante communication et exprime le vœu qu'il la transforme en un rapport écrit qui trouverait naturellement sa place dans le recueil des travaux de l'Académie.
M. Duruy demande si, en Ecosse, comme en Angleterre,
l'État n'intervient pas, jusqu'à un certain point, pour réglementer l'exercice des professions médicales; si du moins il n'est pas nécessaire que les licenciés en médecine ou en chirurgie fassent enregistrer leurs diplômes pour être en droit de réclamer leurs honoraires; si, enllii, il ne s'est pas produit dans ces derniers temps un mouvement en faveur d'une réglementation plus stricte.
M. Gréard croit que ce mouvement s'est produit. Quant à l'enregistrement dont parle M. Duruy, c'est une simple formalité. Les diplômes conférés par les Facultés ou écoles sont valables par eux-mêmes.
M. Caro. — Je remercie M. Gréard de son récit si intéressant et si complet de notre voyage à Edimbourg, Si je ne me trouvais personnellement en cause dans ce récit, je serais plus libre de dire ce que j'en ai pensé, quelle exactitude d'impressions j'y ai remarquée, quelle vivacité dans la peinture des détails, quelle justesse de vues dans l'ensemble.
Sur un seul point, je signalerais non pas un dissentiment avec mon cher confrère, mais le désir d'un complément d'informations. Il s'agit du mode de recrutement des professeurs dans l'Université d'Edimbourg. J'ai recueilli sur place des renseignements d'où il résulte que le Conseil municipal et le lord-provost continuent à remplir comme autrefois un rôle prépondérant quand il s'agit des différentes Facultés dont se compose l'Université. Or il pourrait arriver que cette nifluence fût regrettable quand il s'agit de science pure.
On se rappelle peut-être ce (pii advint en 1856, à l'occasion delà nomination du célèbre llamilton à la chaire devenue vacante, dans cette même Université, par suite de la diMnission du docteur Ititcliie, professeur de logique et de métaphysi(iue.
Seize ans auparavant, à la mort de Thomas Brown, M. llamilton avait échoué pour cette chaire, malgré le suffrage de Dugald Siewart, contre son concurrent, AI. Jean Wilson, homme d'esprit, médiocre philosophe, par l'effet d'influences étrangères à la science, lin 1850 llamilton ne réussit que grâce à l'action très vive de M. Cousin, qui écrivit une lettre magMifHiue (un lestimoiiial) à l'un de ses amis influents d'Edimbourg, M. Pillans; elle fut communiquée
aux électeurs et enleva la nomination contestée auprès du Conseil municipal». ^ '
Il a été apporté, depuis une vingtaine d'années, après de longues batailles universitaires, quelques modif.catiSns au mode détection des professeurs de TL-niversifé Mais il v aurait encore bien à dire sur le procédé électoral, qui reste pour une grande part dans la dépendance des Conseillers nuimapaux et du lord provost, en leur qualité de paloZ de 1 Lniv^rsite. Il arrive souvent que le lord provost, Cm^ esirae et honoré dans la sphère des intérêts locaux det cite, est un industriel arrivé à l'influence par une fortune honnêtement acquise. Cela ne suffit pas pour lui donner une compétence qui manque au même titre et pour les mêmes raisons a ses collègues du Conseil municipal. Ce corp^-L comme ailleurs, en Ecosse comme en France, peut être ^ranger aux sciences, fort peu en état d'apprécier le mérite des candidats, et en revanche soumis aux influences mobnes de la politique. 11 va là un vice de recrutement que^Vcréard . pu remarquer comme moi, et dont les conséquences pourraient être a craindre, s'il n'y avait pas un fonds de sages e et de modération exemplaires dans les conseillers actuels -Mais qui peut prévoir l'avenir, le changement des idées lé changement même des hommes? ()ui%eut répondre d s lumières et de la sagesse d'un Conseil municipal à /Lo^a/' Personne assurément, et il pourrait surgir telles circonitances ou ce n'est pas l'intérêt scientifique qui triompherai avec des électeurs aussi peu compétents sur le fond des choses Il faut toujours prévoir cela. i-'ioi^es.
M. GK^^^RD. - Je reconnais la justesse des réserves de M. Caro. L indépendance de l'Université d'iidimbourg à l'é-ard de 1 autorité municipale n'est pas absolue. Ce que l'ai voulu marquer, c est l'incontestable caractère d'affranchi.semen" relatif qui resuite de l'acte de 1858. Quelle était avant iS la constitution de l'Université? Point de chaiKelie e o.J provost en tenait lieu; point de recteur : six assesseurs lus par le Conseil municipal; point de dovens de Facultés ■ un principal nomme par le Conseil municipal et composant avec les professeurs nommés par les assesseurs le Conseil acadé-
de Uamillon. ' ' '" '^'^^/^" ""^ fragments de philosophie
EXS. SIP 2j
322 ENSEIGNEMENT SUPÉRTEUR.
inique En prosence de coite organisation, on peut dire que rCniversité était tout entière entre les niams du Conseil municipal - Voici en regard la Constitution actuelle : un Conseil-énéral composé de tous les membres de la Cour universitaire plus tous les maîtres es arts et docteurs en médecme avant fait quatre années d'études à l'Université; un chancelier élu à vie par le Conseil général, dont il est prés.deijt; un vice-chancelier nommé par le chancelier pour le remplacer; un recteur, élu par le suffrage direct des étudiants mimatriculés; sept curateurs, dont quatre nommés par le Conseï municipal et trois par la Cour universitaire; un principal nommé par les curateurs; un doyen pour chaque taculto, élu par ses collègues; une cour universitaire composée du recteur, du principal, du lord provost et de cinq assesseurs: nu Sénat académique composé du principal et de tous les professeurs. On le voit : ce sont les curateurs dont le lord urovost fait toujours partie et où le Conseil municipal a la maiorité, qui nomment le principal; ce sont eux aussi, suivant l'observation de M. Caro, qui nomment la plupart des professeurs • ce privilège a été maintenu spécialement au Conseil municipal d'Edimbourg par l'acte de 1858, en raison de 1 influence bienfaisante qu'il a longtemps exercée; le même droit n'existe ni à Glasgow ni à Aberdeen; et 1 on ne s étonnera pas que la ville d'Edimbourg tienne à un tel privdege. Vais son droit est en réalité presque honorilique. Depms 1858 au moins, il ne s'est produit entre le Conseil municipal et l'Université aucun dissentiment qui tut de nature a porter atteinte aux libertés nécessaires du corps enseignant.
^N>'EXBS.