LE LIÈVRE ET LA TORTUE
Rien ne sert de courir : il faut partir à point.
Le lièvre et la tortue en sont un témoignage. Gageons, dit celle-ci, que vous n’atteindrez point Sitôt quo moi ce but. Sitôt 1 — ôtes- vous sage?
5 Repartit l'animal léger :
Ma commère, il vous faut purger Avec quatre grains d’ellébore. —
Sage ou non , je parie encore.
Ainsi fut fait; et de tous deux 10 On mit près du but les enjeux.
Savoir quoi, ce n’est pas l’affaire,
Ni de quel juge l'on convint.
Notre lièvre n'avait que quatre pas à faire ; J’entends de ceux qu’il fait lorsque, près d’étre atteint,
15 II s'éloigne des chiens, les renvoie aux calendes,
El leur fait arpenter les landes,
Ayant , dis-je , du temps de reste pour brouter ,
Pour dormir, et pour écouter D’où vient le vent , il laisse la tortue 20 Aller son train de sénateur.
Elle part , elle s’évertue :
Elle se hâte avec lenteur.
Lui cependant méprise une telle victoire ,
Tient la gageure à peu de gloire ,
25 Croit qu’il y va de son honneur
De partir tard. Il broute, il se repose ,
Il s'amuse à toute autre chose Qu’à la gageure. A la fin , quand il vit Que l’autre touchait presque au bout de la carrière, 30 II partit comme un trait. Mais les élans qu’il fit Furent vains : la tortue arriva la première.
Hé bien, lui cria-t-elle, avais-je pas raison?
De quoi vous sert votre vitesse?
Moi l’emporter! et que serait-ce 35 Si vous portiez une maison ?
La Fontaine.
* Courir ne »ert à rien. — A point, eu temps utile rt convenable.
3 Ellébore , piaule purgative qu'on croyait propre à guérir de la folie.
10 Enjeux , ce que l'on met au jeu dan» une gageure; celui qui gagne prend l'enjeu.
15 Le* renvoie aux calendes , le* renvoie aui ralentie» grecque», e'rvt-à-dire il de* temp» qui n'arrivent janiai» ; car les Grecs n’av aient point de adendtt, nom que Ici Itomaina donnaient au premier jour de chaque moi».
■B Arpenter, mesurer les terres par arpents. — Landes, terres incultes, rouvertes de bruyères, de genêts.
*® Aller ton train de Sénateur, aller d’un pas lent rt grave, aller posément comme les sénateur* romains, ou comme les magistrats de notre temps lorsqu’il» sont de cérémonie.
*• N'avais-je pas raison?
55 Si vous portiez comme moi une écaille très-épaisse et aussi lourde qu’une maison. C'est avec cette écaille qu'on fait les plus jolies boites à boubous, tabatières, peignes, étuis, etc., etc.
LE HÊHON.
Un jour ,sur ses longs pieds, allait je ne sais où, Le héron , au long bec emmanché d'un long cou :
MÉMOIRE
II côtoyait une rivière.
L’onde était transparente ainsi qu'aux plus beaux jours; 5 Ma commère la carpe y faisait mille tours Avec le brochet son compère.
Le héron en eût fait aisément son profit :
Tous approchaient du bord, l'oiseau n’avait qu’à
prendre.
Mais il crut mieux faire d’attendre 10 Qu’il eût un peu plus d'appétit;
Il vivait de régime , et mangeait à ses heures.
Après quelques moments, l’appétit vint: l’oiseau, S’approchant du bord , vil sur l’eau Des tanches qui sortaient du fond de ces demeures. 15 Le mets ne lui plut pas ; il s’attendait à mieux ,
Et montrait un goût dédaigneux Comme le rat du bon Horace :
Moi , des tanches ! dit- il : moi , héron , que je fasse Une si pauvre chère! Et pour qui me prend on?
20 La tanche rebutée , il trouva du goujon.
Du goujon ! c’est bien là le dtner d’un héron ! J’ouvrirais pour si peu le bec! aux dieux ne plaise! Il l’ouvrit pour bien moins; tout alla do façon Qu’il ne vit plus aucun poisson.
25 La faim le prit : il fut tout heureux et tout aise De rencontrer un limaçon.
Ne soyons pas si difficiles :
Les plus accommodants, co sont les plus habiles; On hasarde de perdre en voulant trop gagner.
30 Gardez-vous de rien dédaigner.
La Fontaine.
Héron , cmc.HU 1 long bec, qui vil tic poi»«on.
I Emmanché , le liée attache au cou , comme la lame d'un couteau A ton manche.
* Côtoyait , allait suivant la cAle , les bords de la rivière.
* L'onde, ou l'eau. — Àinsi qu'aux plu $ beaux jours , comme dans le temps où , ne pltuvanl pat, Peau des rivières est claire et transparente.
5, 1 Ma commère. Compère, commère, celui et celle qui ont tenu un enfant sur les fonts baptismaux, comme remplaçant le père et la mère. Les gens du peuple se donnent mutuellement ces noms en si|jne de familiarité.
II // vivait de réqime; il était très-régulier, très-rangé dans ses heures de repas.
15 Mets, nourriture.
IT Comme le rat du bon Horace , de ce poète latin du temps de l'empereur Auguste, qui a fait la faille du Hat de v ille et du rat
des champs; le rat de ville, dit-il, goûtait d'un air dédaigneux tout ce que lui présentait le rat des champs.
I* Tanche , poisson.
3° J*ai retranché les quatre derniers vers de celle fable, parce qu'ils te joignent à la Fable qui suit , La fille , qui n est pas à la portée des enfants. C*«t ainsi que fui dû faire pour beaucoup de petits chefs-d'teuvrc du lion l.a Fontaine que nos enfants feront Lieu de relire plus tard.