EMULATION ET EDUCATION
Juin est le mois des distributions de prix dans le: écoles.
Dans toutes les institutions, au jour de la clôture des cours de l’année scolaire, les salles académiques, élégamment décorées, se remplissent d’une foule souriante et sympathique.
Les bambins défilent à l'appel de leur nom, ct chacun reçoit de la main de M. le curé, de M. le maire, de M. le président des commissaires, un certain nombre de volumes à couvertures dorées, argentées et inulticolores.
Le front radieux, et portant sur son bras le précieux paquet profusément enrubanné, notre petit héros vient prendre, sur l’estrade, la place que lui vaut son rang, parmi ses condisciples, suivant le nombre des bonnes notes ou des bons points qu'il a péniblement gagnés par bien des heures de conduite raisonnable, de silence, de dur labeur, de contrainte
de toute nature, qu’il s’est vaillamment imposés er vue d’obtenir la précieuse récompense.
Ces fêtes scolaires sont appelées, dans le peuple, le jour de l'examen, parce que, autrefois, au lieu de leur distribuer des prix, c’est un examen que l’instituteur faisait subir à ses élèves, le dernier jour de l’année scolaire, en présence des parents assemblés.
Ces fêtes : nnuelles forment un des traits caractéristiques de nos mœurs populaires.
Cette distribution de récompenses, qui suppose la transformation des efforts de l'enfant en un travail salarié, payé, jour par jour, heure par heure, par des bonnes notes, des bons points, de la monnaie scolaire, etc., est-elle favorable à l'éducation des jeunes étudiants ?
Nous allons étonner bien des lecteurs, et heurter les plus intimes convictions d'un grand nombre d’instituteurs même, en disant que l'usage habituel de ces moyens d’émulation purement artificiels, est formellement condamné par les meilleures autorités en science pédagogique.
L'emploi de ces procédés artificiels pour obtenir l’ordre et la discipline dans l’école est considéré, non seulement comme peu efficace, dans ses résultats pratiques ; mais même, comme positivement dommageable à l'enfant, et propre à ne produire que des résultats purement négatifs au point de vue de la véritable éducation,
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L'effet produit sur l’âme des enfants par ces stimulants artificiels est désastreux, et tout autre que les seztiments que devrait exciter en eux une saine émulation. |
L’émulation, c’est le sentiment de l'honneur exalté par le désir d’exceller et de mériter l'estime, par une conduite et des actions dignes d’éloge.
Elle est la marque d’une âme noble et forte. Elle délivre des préoccupations égoïstes, excite au travail, ne permet pas de se reposer sur les résultats obtenus, donne le tourment du mieux, lutte avec avantage contre la paresse, contre toutes les inclinations perverties, qui font obstacle au développement de nos facultés.
Mais il faut remarquer que la vraie émulation ne peut exister qu'avec l'emploi de moyens moraux d'éducation; elle demande la libre expansion des facultés, la libre adhésion de la volonté.
Le sacrifice, l'effort personnel, le courage contre les difficultés doivent être demandés aux sentiments généreux, si vifs dans l’enfance et la jeunesse.
Mais pour que l’émulation porte tous ces fruits, il faut la distinguer soigneusement de la rivalité, de l'envie et de la jalousie.
À l'élan, à la loyauté, qui sont le fond même de l’émulation, ces basses passions substituent plus ou moins le désir de nuire et l’emploi de moyens injustes.
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La rivalité est une fausse émulation, qui produit l’amour égoïste de l'excellence personnelle, luttant pour obtenir la supériorité aux dépens d'autrui,
La plupart des instituteurs qui n’ont appris leur métier — qu'on me pardonne l'emploi de ce terme impropre pour désigner une si noble profession — que par la pratique seule, comme l’on dit vulgairement, et sans subir l'entraînement méthodique d’une bonne institution professionnelle, croient avoir accompli toute leur tâche d’éducateurs, lorsqu'ils ont ré: à maintenir leurs petits élèves dar: la discipüte, et à les rendre studieux et appliqués aux travaux de l’école,
Agir ainsi, c’est méconnaître le sens même du mot éducation.
Comme nous le disions précédemment, l'éducation, c’est la formation du caractère de l’enfant, par le développement méthodique et rationnel de toutes ses Puissances morales, inellectuelles et physiques ; éduquer, c’est faire de l’homme en puissance, l’homme complet de l’avenir.
ait par cet homme parfait nous devons entendre un être d’abord religieux, en vue de ses rapports nécessaires avec son Créateur ; un être doué de toutes les qualités morales et sociales que comporte sa destinée terrestre: celle de vivre dans la société de ses semblables ; enfin, un être intelligent, en état de tirer tout l'avantage possible du riche patrimoine de ses
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légué le Père de tous les hommes.
Le maître qui, pour obtenir l’ordre, dans la classe et au dehors, ainsi que l'application à l'étude, promet aux élèves, des bonnes notes, des prix, des bons points, généralement obtiendra avec facilité la discipline, la bonne conduite et le travail, dans le temps prescrit.
Mais, dans ces conditions, l'enfant s’abstient de <e mal conduire dans la seule vue de gagner un prix ou d'éviter un châtiment. Le maître ne songe pas à l’amener à réfléchir à des motifs beaucoup plus sérieux, et beaucoup plus durables, qui devraient Je déterminer, en tout temps, à tenir une conduite raisonnable.
Aussi, quelle sera la manière d'agir de cet enfant mal dirigé, aux heures de la journée, où il à se sentira plus sous la dépendance de son maître ?
Surtout, plus tard, lorsqu'il aura abandonné l’école, et que, livré à jui-même, il devrait trouver incrustés, dans le fond même de son être, les motifs naturels et les sentiments les plus propres à le déterminer à tenir partout une conduite sage et raisonnable, que fera-til, Jui qui n’a jamais eu pour motifs de ses actions que l'espérance d’une récompense ou Ja crainte du châtiment ?
La réponse à cette question est vite trouvée.
Au contraire, ôtez au maître tous ces moyens artificiels de discipliner sa classe. Tont de suite il se fait éducateur.
Car la discipline, la bonne conduite, l’assiduité au travail, sont nécessaires dans une école. Pour obte-
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nir ces résultats, le maître qui ne veut pas recourir habituellement à des moyens artificiels, se mettra sans retard au travail, s’efforçant de développer chez les enfants les sentiments du respect de soi-même, de l’amour de l’ordre, de l’estime de la droiture, de la loyauté, etc.
Il profite de toutes les circonstances qui se présentent pour faire remarquer aux élèves tout ce qu'il y a de beau, de noble, d’élevé, dans la conduite de ceux de leurs camarades qui s’efforcent d'observer la discipline et de garder, en tout temps, une conduite raisonnable ei exempte de tout blâme.
Vingt fois, trente fois, dans la journée, l’occasion se présentera de développer chez les enfants les sentiments Jes plus élevés, les entraînant ainsi dans l'exercice du contrôle de soi-même, par des motifs naturels et non artificiels, des motifs qui subsisteront en tout temps, et continueront à diriger leur conduite durant leur vie entière,
Les stimulants artificiels ne devraient être mis en usage que d’une facon occasionnelle et exceptionnelle ; mais l’ordre, la discipline et le travail de la classe ne devraient pas avoir pour base un système organisé de récompenses et de punitions.
Nous ne pouvons nier que cette facon de conduire les enfants par les sentiments moraux, exige, de la part du maître, une plus grande application, une énergie plus soutenue, un dévouement plus entier,
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que le procédé qui consiste à établir dans la classe un tarif de notes, et à le sanctionner par un code de récompenses et de châtiments.
Ce système, si à {a mode dans bien des institutions scolaires, agit comme mécaniquement, sans que le maître, qui sait se donner des aides et des comptables parmi ses élèves, ait à peine à y toucher du bout du doigt.
Mais, on le Comprend aisément, la question n'est pas d'adopter la méthode qui exige du maître In moindre somme de peine ct de travail, mais bien les procédés qui mènent »n but à atteindre ; et ce but c’est l'éducation, le développement des puissances et des ressorts naturels de l'enfant, en vue, surtout, de son existence future,
Que lon ne dise pas que cette manière de conduire les enfants est bonne pour les grands élèves seulement; mais que les jeunes écoliers ne peuvent être contrôlés que par l’appât des récompenses et des bons points.
L'expérience montre que c’est là une erreur : que les plus petits enfants en âge de fréquenter l'école, sont Capables de cette culture raisonnable de leurs sentiments de loyauté, de respect d'eux-mêmes, de droiture, d'amour de l'ordre, ete., qui font, dans l’école, l'élève modèle ; dans la famille, l'enfant docile et sage ; et dans Ja société, l’homme respectable ct de tous respecté.
Qu'on ne dise pas, non plus, que, tout en gardant l'usage des prix, des bons points, des croix et des tableaux d'honneur, pour aider à la gouverne de la classe, on peut s’efforcer de cultiver chez les enfants
les sentiments d'honneur, de contrôle de soi-même, d'amour de l’ordre, pour des motifs nobles, élevés et durables. }
Ce serait là une grave erreur. Ce serait faire de la théorie sans pratique.
Ces rares et faibles exhortations à prendre pour mobile de sa conduite et de ses actes des motifs tirés de la raison, restent presque toujours sans aucun effet; car il n’y a pas là, le véritable entraînement de la volonté et des habitudes de l’enfant.
C’est à chaque instant et dans tout le détail de ses actions que l’élève doit sentir la main du maître le pressant de tenir en toute chose une conduite raisonnable.
C’est en cela que consiste la vraie culture de la volonté.
On ne se crée une volonté énergique qu’en exerçant sur soi une constante surveillance, et en prenant résolument et constamment pour motif de ses actions, non le plaisir ou l'intérêt, mais la raison et le devoir.
S'est-on demandé pourquoi, bien souvent, des enfants de conduite exemplaire à l’école ou au collège, changent tout à coup, lorsqu'ils sortent de ces institutions, et ne laissent plus paraître dans leurs mœurs, presque aucune trace de la formation qu’ils auraient dû y recevoir ? |
Sait-on pourquoi il y a si peu de jeunes gens qui mènent une vie sérieuse, après leur sortie du collège ?
La frivolité, l’incapacité de contrôler aucun appétit mauvais, l'amour effréné d’une liberté dont ils n’ont pas appris à user avec sagesse, voilà ce qui domine dans le caractère de la plupart de nos jeunes gens.
Aussi combien de Jeunes étudiants, malgré le talent proverbial des nôtres, ratent leurs cours universitaires, et ne font dans la société, que des déclassés, par suite de la vie de frivolité, de désordres et de débauche qui a succédé chez eux, à une vie toute différente, qu’ils avaient menée au collège !
La cause de tout ce mal c’est, en grande partie, l'éducation qui a été faussée, à l’école.
C'était l'espérance ou la crainte des récompenses ou des châtiments qui maintenait ces jeunes gens dans le devoir. Ces étais tombés, ils ne savent plus se tenir debout ; ils montrent dans toute leur conduite une faiblesse de caractère désolante.
L'éducation de la volonté a fait défaut. Et c’est la volonté qui fait l’homme.
L’adolescent en qui l’on n’a pas fortifié cette mattresse faculté est livré à toutes les influences ; il est prêt à bien des lâchetés: c’est un être nul.
L’ambition du maître doit être de faire de ses élèves des hommes d'initiative et d'action énergique ; des hommes de cœur qui ne redoutent que la désapprobation de leur conscience et d’une raison droite et éclairée.
Respectez l’individualité de pensée et d’action des
Jeunes gens, pourvu qu’elle ne soit ni une faute ni une excentricité.
Ne cherchez pas à les façonner tous selon le même modèle, comme la vague réduit à une même forme tous les galets qu’elle roule ; Mais sans les dominer Par une crainte qui paralyserait leur action, excitezles au libre et constant accomplissement des actes qui créeront en leur âme des habitudes de vertu.
Dans tous les pays où des écoles d'entraînement professionnel ont fait entrer dans la pratique des instituteurs les meilleurs procédés éducatifs, on ne fait qu’un usage fort restreint de ce qu’on appelle les moyens d’émulation ; et les distributions de prix tendent à disparaître complètement.
L’année scolaire se clôture par un examen écrit, qui sert à déterminer les promotions, ou à autoriser l'entrée dans une école supérieure. S'il y a séance, c’est pour proclamer le résultat de cet examen.
Nous pourrions nous étendre bien davantage sur les mauvais résultats produits, à d’autres points de vue, par l’emploi des stimulants artificiels dans le gouvernement d’une école. Songe-t-on à l'effet de découragement que produit sur l'esprit des enfants de talent médiocre, cette rivalité de tous les instants maintenue entre les enfants d’une même classe ?
Le dégoût prématuré pour l'étude et pour l’école qui se manifeste chez un si grand nombre de nos enfants, et qui fait le tourment des familles, a-t-il généralement une autre cause ?
Nous pourrions encore démontrer que tous ces 5ys-
tèmes d’émulation, tout cet attirail de notes, de bons points, de croix d'honneur, de tableaux d’honneur, de proclamation de places, etc., ete., dont l’nsage fait perdre un temps considérable à beaucoup de inaîtres, ne donnent pas de meilleurs résultats quand il s’agit d'obtenir de l’élève de l'application au travail.
Le moyen de faire goûter l’enseignement, et d’inspirer aux élèves l'amour de l'étude et de lécole,
c’est de rendre cet enseignement intéressant et attrayant.
À cet effet, l’instituteur doit s’attacher à réunir dans ses leçons fous les genres d’intérêt dont elles sont susceptibles.
Il y mettra l'intérêt d'estime et de sympathie Pour Sa personne, l'intérêt d'utilité et de cur.osité, de plaisir et de variété.
Son enseignement sera clair et à la portée des élèves les moins bien doués ; il sera intuitif, pour fixer l'attention des esprits; il sera animé, Pour tenir les enfants en haleine; varié, afin de ne point les fatiguer.
Il faut encore que le maître exerce sans cesse l’ac tivité des élèves, pour ne pas les laisser passifs, et qu’il leur procure ainsi la jouissance du travail personnel.
L'enfant doit de plus remarquer lutilité pratique? de ce qu’on lui enseigne, ei constater, jour par jour, ses petits progrès.
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Mais surtout le véritable éducateur devra sans cesse se rappeler que, s’il lui était permis de marquer quelque prédilection, elle devrait avoir pour objet les enfants pauvres, inintelligents et naturellement indolents, non les favoris de la nature, de l’intelligence et de ia fortune.
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