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tiens de tendance conservatrice se détournent des progrès de l’industrie et regardent avec regret aux temps passés alors que le contact personnel existait entre le patron et l’ouvrier. Cette époque, selon eux, était meilleure ; il y avait moins d’inégalités sociales, plus de fraternité entre les hommes ; aussi la religion pouvait y fleurir naturellement. Leur intime désir serait donc de nous voir rebrousser chemin de quelques siècles.
Mais il faut bien se rendre compte qu’un tel retour en arrière ne pourrait être permanent. Historiquement, il serait bien difficile — pour ne pas dire impossible — de faire reculer ainsi l'humanité ! En outre, les grandes industries élargissent de plus en plus le champ de la coopération, et cette dernière est l’ennemie acharnée de la concurrence. Nous pouvons donc entrevoir le moment où la lutte homicide fera place à un système social fondé sur ce nouveau principe « qui, tout en conservant la personnalité de chacun de ses membres, leur apprend à travailler ensemble pour le bien de tous (1). »
Par conséquent, l’attitude des chrétiens ne doit pas être complètement hostile au système social actuel, mais elle doit s’efforcer de conserver tous les avantages qu’apporte le progrès et de faire en sorte que ces bénéfices ne soient pas accaparés par un petit groupe d'hommes, mais deviennent le profit de tous. Acceptons résolument l’organisation industrielle telle qu’elle se présente à nous, mais travaillons avec courage à l’avènement d’un système social moins dur pour tous les hommes.
Pour des raisons analogues, il serait inutile d’essayer de réformer la société en prenant pour base les principes de la législation mosaïque. Certes, le fondement de ce système terrien tel qu’il nous est présenté dans le Pentateuque est
(1) Cf. de Boyve. — La coopération au point de vue chrétien, dans les Travaux de l'Association protestante pour l’étude pratique des questions sociales, Lyon, 1889, p. 106. — Cf, aussi Ch. GiDE, La Coopération, conférences, 1900,
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juste (1). Mais il ne faut pas oublier que les conditions économiques des Hébreux au temps de Moïse et celles de notre époque sont par trop différentes pour être régies par la même loi. Les prescriptions du Législateur antique ne s’appliquaient, en effet, qu’à une population sédentaire, composée uniquement d'agriculteurs, organisée en tribus sous la conduite de leurs patriarches. Ce serait, par conséquent, folie que de vouloir les donner à notre société. Il nous faut prendre leur bienveillance, leur hardiesse en essayant de faire aussi bien de nos jours, malgré toutes les divergences que le progrès a suscitées. Car ce n’est pas une méthode que nous devons chercher dans la Bible, mais un esprit. Prenons garde que « la lettre tue, mais l’esprit vivifie (2) ».
Une des erreurs persistantes de certains chrétiens est d'attendre la venue du Christ et de ne rien faire en faveur de la rénovation sociale. Cette attitude date des premiers siècles de l’ère chrétienne et à l’origine elle constituait un acte de foi en face des impossibilités du moment.
Pour les chrétiens de la primitive Eglise, croire qu’un
() Les principales caractéristiques de ce système sont les suivantes : répartition de la terre entre les familles juives par le sort (Nomb. 26 : 52-56), mais cependant le sol n’appartenait qu’à Dieu seul (Ex. 19 : 5). Ce n’est donc pas le communisme qui constitue la base de ce système ; restrictions des droits de propriété : elle ne peut être vendue à perpétuité (Lév. 25 : 23-24), elle peut être toujours rachetée (Lév. 25 : 26-28) ; le travail en est le fondement unique ; les droits des pauvres sont reconnus : année sabbatique (Ex. 23 : 10-11, Lév. 25 : 27) ; interdiction du travail le jour du sabbat (Ex. 34 : 21) ; de tout abus de pouvoir sur les salariés (Deut. 24 : 14). Cf. Le droit de propriété foncière dans les lois mosaïques, par P. MiNAULT, dans la Revue du Christianisme pratique, 15 nov. 1889.
(2)M2NCor: "31:16.
I1 nous faut signaler, à ce sujet, l’intéressante tentative de M: Paul Passy qui a fondé, en 1908, une colonie coopérative, d’après les principes de Moïse. Cet essai est, d’ailleurs, encore trop récent pour que l’on puisse présager ses résultats. Si elle réussit, ne serait-ce pas une sérieuse contribution apportée à la question sociale ? et ne montrerait-elle pas à nos Eglises dans quelle direction elles doi-
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jour la société passera par une transformation complète et sera gouvernée entièrement par le Christ, constituait une marque de confiance inébranlable dans le Seigneur. Pour les chrétiens d'aujourd'hui, au contraire, cet ajournement de temps meilleurs pour l'humanité indique un manque de foi en la puissance du Christ, une ignorance des révélations divines contenues dans vingt siècles d'histoire ! IL faut que nous ayons la certitude que Dieu agit de nos jours au sein même de la société ! Il est vrai que nos efforts vers le mieux seront peut-être des échecs, mais ne subissons-nous pas, à chaque instant, dans notre vie personnelle des défaites à l'égard de notre idéal ? Et oublions-nous que les chutes, les insuccès momentanés sont les garants de victoires futures ?
Parfois les chrétiens organisent des colonies communisles. Certes, ïls ont raison de le faire s’ils peuvent ainsi vivre plus chrétiennement, plus moralement. Mais les expériences passées ne montrent pas que des tentatives semblables aient aidé à christianiser la vie sociale en général. I’exemple n’est pas contagieux. « Ces colonies ont toujours pris pour règle, non seulement la propriété collective, mais le travail collectif, le plus souvent même la vie en commun. Ceci est une conception utopique et n’est même pas un idéal dont on doive chercher à se rapprocher. Travailler exclusivement en commun, c’est briser le ressort de l’éner-
vent chercher la solution de certains problèmes qui les obsèdent ? Remarquons aussi que, contrairement aux colonies communistes, à Liéfra, l'instinct d'initiative individuelle est absolument respecté, chacun se trouve maître chez soi sur la parcelle qui lui a été confiée. Le trait caractéristique de cette tentative est donc d’inaugurer un système qui unit la propriété collective avec la jouissance et l’exploitation individuelles. De plus, tandis que dans les autres expériences déjà tentées le recrutement était très défectueux, la mo- ralité douteuse ne constituant pas un obstacle, à Liéfra les colons sont soigneusement choisis. Voilà pourquoi les critiques adressées aux colonies communistes ne semblent pas être valables à l’égard de la tentative de Paul Passy.
Cf. Paul Passy. — Liéfra, Revue Le Christianisme Social, 20 nov.
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gie individuelle, c’est offrir une invincible tentation aux paresseux disposés à vivre du travail des autres. Vivre en commun, c’est risquer de donner à l’existence une insupportable monotonie, c’est aussi ouvrir la porte aux occasions de disputes que fournissent les mille riens de l’existence quotidienne. C’est compromettre fatalement la bonne harmonie, entre les camarades ; or, sans bonne harmonie, impossible de réussir. (1) » De plus « en général, le sel de la terre remplira mieux sa fonction s’il n’est pas serré dans un baril, mais s’il se répand uniformément et abondamment là où il est le plus nécessaire. L’ensemble de l’humanité avancera péniblement d’un centimètre vers l'avenir, là où une colonie parfaite ferait un mille, mais le gain final sera plus considérable dans le mouvement de la masse. »
Nous voyons par conséquent que nombreux sont les chemins qui s'offrent à l'Eglise barrés d’écriteaux sur lesquels est écrit : « On ne passe pas. »
Quelle est donc la voie dans laquelle l'Eglise pourra s’engager, sûre de ne pas se tromper ? Quelle sera, en un mot, son attitude à l’égard du mouvement de rénovation sociale ?
Si l'Eglise voulait christianiser la vie sociale avec ses seules forces, elle serait tentée de s’ériger en chef et de vouloir tout diriger : elle organiserait des sociétés d’assurance fraternelle sur le modèle de ses propres organisations ecclésiastiques, des entreprises coopératives, etc... ; elle créerait des partis socialistes chrétiens ; elle se proclamerait le seul organisme par lequel le salut social puisse venir ; elle garderait le mouvement social sous sa domination. Cette conduite serait pleine de périls à la fois pour l'Eglise et pour
(1) Paul Passy.— Liéfra, dans la Revue Le Christianisme Social, du 20 nov. 1909, p. 290.
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le mouvement social. Car l'Eglise se mettrait elle-même au premier plan en tant qu'institution sociale ; elle obscurcirait les fins sociales par ses intérêts ecclésiastiques et inconsciemment le salut du peuple se transformerait en salut de l'Eglise. Il faut, en effet, se rendre compte que « le mouvement social ne peut pas avoir d’allié plus puissant, que l'enthousiasme religieux et d’allié plus dangereux que lPecclésiasticisme. Si l'Eglise désire vraiment sauver la vie sociale du peuple; elle doit se contenter d’inspirer le mouvement social par la foi.et l’audace religieuses, mais elle ne doit pas le contrôler ou le monopoliser par sa propre organisation. »
Semblable à notre religion personnelle qui nous demande la repentance et la foi en l'Evangile, la religion sociale veut que nous pratiquions la repentance et la foi sociales, que nous nous repentions de nos péchés sociaux et que nous ayons foi en la possibilité d’un ordre social nouveau. Et de même qu’aussi longtemps qu’un homme ne sera pas mécontent du faible développement de sa vie intérieure, il ne peut v avoir pour lui de progrès spirituel, de même tant qu'un homme ne voit dans la société actuelle que des abus inévitables, des injustices réparables et n’aperçoit pas les vices qui sont à sa base, il est encore frappé de cécité morale et sociale.
On accuse souvent ceux qui croient en un meilleur ordre social, de méconnaître l’iniquité qui se trouve au fond du cœur humain. Mais il leur est facile de renvoyer cet argument à leurs adversaires. Car, lorsque ces derniers parlent des maux sociaux, ils font preuve souvent d’une étonnante ignorance des formes que revêt le péché dans ce domaine ! C’est donc le contraire qui semble être l’expression de la vérité. La régénération implique que l’homme doit passer sous la domination de l'esprit, du Christ afin de pouvoir juger la vie de la même manière que le Maître. C’est une nouvelle
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estimation des valeurs sociales qu’il est nécessaire de faire, Il faut que désormais les choses qui sont maintenant « exaltées parmi les hommes » deviennent « une abomination CD pour lui puisqu'elles ont pour fondement le mal et la misère. À moins qu’un homme ne soit, sur certains points tout au moins, en désaccord avec le courant d’idées du temps, il est encore un enfant de ce monde et n’a pas « goûté les puissances du siècle à venir (2) ». La nécessité de la repentance et de la foi s’impose à lui s’il veut être chrétien.
Mais il est certain qu’ « aucun homme ne peut aider le peuple s’il n’est lui-même débarrassé de cette sorte de fascination que le régime actuel exerce sur notre jugement mo- “ral ». « Chaque institution sociale tisse autour d’elle une enveloppe protectrice de spécieuse idéalisation, comme fait une colonie de chenilles sur un pommier. C’est ainsi que là où le militarisme règne, la guerre est idéalisée par des monuments, des peintures, des chants, des poésies. » Mais lorsque nous comprendrons combien peu nombreuses sont les luttes sanguinaires qui ont été entreprises pour l'amour de la justice ou du peuple, combien nombreuses par contre sont celles qui furent suscitées par l’ambition des soldats ou pour protéger les capitalistes trop aventureux, alors la mythologie de la guerre n’exercera plus son influence néfaste sur nous.
« De la même manière nous regarderons les légendes qui entourent le capitalisme. On nous assure que le pauvre est pauvre par sa propre faute; que la rente et les profits sont dus à la prudence et à la capacité... ; que nous ne pouvons pas lutter avec les nations étrangères si les gages que nous donnons sont supérieurs aux salaires accordés par delà no- ‘tre frontière. Ce sont là des affirmations plausibles, mais qui ne subsistent pas lorsque nous les confrontons avec la vérité. » Ce sont ceux qui profitent des conditions actuelles de la société qui lancent ces assertions ; souvent même ils
(1) Luc 16: 15.
(2) Héb. 6 : 5.
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pensent dire la vérité. Il est très rare qu’un homme arrive à condamner les moyens qu’il emploie pour gagner sa vie. Aussi est-il nécessaire de faire « la part de l'influence corruptrice de l'intérêt personnel ». Au début du xix° siècle lorsqu’en Angleterre on conduisait les enfants à coup de fouets à leurs métiers, les capitalistes crièrent que les réformes proposées contre le travail des enfants ruineraient l’industrie anglaise et il est probable qu’ils le croyaient ! D’ailleurs Macaulay n’a-t-il pas dit que si la loi de la gravitation avait contrarié les intérêts de l’argent placé, elle ne serait pas encore reconnue !
La plus grande force qu’un homme puisse consacrer au mouvement social, c’est, avec le don de soi-même, celui d’une personnalité régénérée, d’une volonté qui place la justice au-dessus de la politique et de son propre intérêt. « Un tel homme incarnerait en lui les principes d’un régime social plus élevé. » Il importe donc que « nous nous repentions de nos péchés collectifs et sociaux, que nous ayons foi en la possibilité et en la réalité de la vie divine dans l’humanité, que nous soumettions notre volonté aux desseins du Royaume de Dieu ; c’est là le devoir le plus intime de l’homme religieux qui veut aider à la venue de l’ère messianique de l'humanité ».