‹ Égypte ancienceChapitre 3 sur 38 · II. LE SIL · texte numérisé non relu

II. LE SIL

Il paraît que les anciens philosophes grecs avaient tiré du sanctuaire de l'Kgypte l'opinion d'après laquelle ïeau était le principe de toutes choses , qu'elle existait antérieurement à l'organisation matérielle des autres parties du globe, et que ce principe de Yhurniclité , qui était la mère et la nourrice des êtres, fut appelé par les Grecs l'Océan et par les Égyptiens le Nil. Ce nom fut aussi celui du grand fleuve qui arrosait leur pays.

Ce fleuve fut en effet , de tout temps, pour la terre d'Egypte, le véritable principe créateur et conservateur ; c'est au limon annuellement apporté pap ses eaux que cette riche contrée doit son existence; c'est le Nil qui en maintient et en renouvelle l'inépuisable fécondité : aussi ce fleuve bienfaisant fut non -seulement surnommé le très-saint^ le père et le conservateur du pays, mais il fut encore regardé comme un dieu, et eut en cette qualité un culte et des prêtres.

Les Égyptiens allaient jusqu'à considérer léùr fleuve sacré conmie une image sensible d'Ammon, leur divinité suprême; il n'était pour eux qu'une manifestation réelle de ce dieu qui , sous une forme visible, vivifiait et conservait l'Égypte ; aussi les Grecs avaient appelé le Nil, le Jupiter égyptien.

Les philosophes ég5rptiens avaient imaginé dans le ciel des divisions semblables à celles de la terre ; ils avaient donc unNil céleste et un Nil terrestre.

Leur grand dieu Cnouphis était considéré comme la source et le régulateur du Nil terrestre, et il est repré-

senté sur un grand nombre de monuments, de forme humaine, assis sur son trône, étroitement enveloppé dans une tunique bleue ; sur ce corps humain est placée une tête de bélier, dont la face est verte, et il tient dans ses mains un vase duquel s'épanchent les eaux célestes. Le dieu Nil céleste avait quelquefois à côté de ses représentations trois vases, qui étaient l'emblème de Y inondation : l'un de ces vases représentait l'eau que l'Égypte produit elle-même; le second, celle qui vient de l'Océan en Égypte, au temps de l'inondation ; et le troisième, les eaux de pluie qui , à l'époque de la crue du Nil, tombent dans les parties méridionales de l'Éthiopie. Voilà ce que raconte Horapollon , celui qui a écrit un précis sur l'interprétation des hiéroglyphes.

Le Nil terrestre était représenté par un personnage de forme humaine, fort gras, et qui semble participer des deux sexes. Sa tête était surmontée d'un bouquet d'iris ou glaïeul , symbole du fleuve à l'époque de l'inondation.

Il faisait, au nom des rois qu'il avait pris sous sa protection,, des offrandes aux grands dieux de l'Égypte. On l'a en effet représenté portant sur une tablette tantôt quatre vases contenant l'eau sacrée, et séparés par un sceptre qui est l'emblème de la pureté, tantôt des pains, des fruits, des bouquets de fleurs et divers genres de comestibles , surmontés aussi du sceptre de la pureté. Il était ainsi représenté sur deux bas -reliefs qui ornaient deux côtés du dé sur lequel s'élevait en Égypte l'obélisque de granit qui vient d'être transporté à Paris. De pareilles représentations de ce dieu existent sur beaucoup d'autres monuments : les Égyptiens appelaient ce dieu en leur langue, Hôpi-môu, et ce nom signifie :

celui qui a la faculté de cacher ou retirer ses eaux, après en avoir couvert le sol de l'Égypte pour le féconder.

Rien n'est plus célèbre en effet, et dès la plus haute antiquité, que les inondations périodiques du Nil, et l'incertitude qui existait alors sur le lieu où il prend sa source n'a pas

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encore cessé , malgré des recherches presque non interrompues.

Cette question qui est d'une trèsgrande importance historique et géographique , est traitée dans les écrits du plus ancien des voyageurs grecs, dont les relations nous sont parvenues, et qu'on a surnommé, a cause de cette ancienneté, le père de l'histoire; c'est Hérodote, qui nous a transmis à la fois, sur ce fait, et son opinion et celle des prêtres égyptiens qu'il avait consultes. « Aucune des personnes, dit-il, avec lesquellesje m'en suis entretenu, soit parmi les Egyptiens, soit parmi les Libyens ou les Grecs, ne s est donnée pour les connaître , si ce n'est un Égyptien chargé de tenir les registres des biens appartenants au temple de Kéïth à Sais , et j'ai cru qu'il plaisantait quand il m'a assuré qu'il en avait une parfaite connaissance. » Ce que le prêtre de Sais raconta à Hérodote n'était pas une plaisanterie, mais une absurdité; aussi Hérodote continua-t-il à s'enquérir des sources du fleuve. Il s'en informa surtout à Éjéphantine , aux frontières mêmes de l'Egypte, où il se rendit, et il y apprit qu'on pouvait remonter le IS'ii pendant quatre mois de route, qu'il fallait ce temps-là pour se rendre d'Éléphantine au pays occupé par des transjuges égyptiens^ et que la ville de Méroè, capitale de l'Ethiopie, est située au milieu même de cette distance. Hérodote avait aussi entendu dire par des Cyrénéens qu'ils avaient rencontré, en allant consulter l'oracle d'Ammon , Étéarque , roi des Ammonéens , lequel avait vu chez lui des Nasamons , peuplade libyenne , qui lui avaient dit que de jeunes aventuriers de leur pays, ayant entrepris de pénétrer plus loin qu'on ne l'avait fait dans un aésert de la Libye , entrèrent dans ce désert en se dirfgeant vers le couchant, trouvèrent enfin des arbres, en mangèrent les fruits , et furent aussitôt enlevés par des hommes d'une structure fort inférieure à la taille moyenne, parlant une langue inconnue aux voyageurs. Ces hommes de petite taille conduisirent lescinqjeunes Nasamons, à travers un pays coiipé de

grands marécages, dans une ville dont tous les habitants étaient noirs et de petite stature ; auprès de cette ville , coulait un grand fleuve , du couchant à l'orient, et l'on y voyait des crocodiles.

Ainsi avant même l'époque d'Hérodote, qui vivait dans le V* siècle antérieur à l'ère chrétienne, on s'occupait avec une active curiosité de la recherche des sources du IsW. Cette question s'était présentée à l'esprit de tous les observateurs, et au III' siècle avant la même ère , un des hommes les plus savants de l'antiquité, Ératosniènes , l'un des gardes de la fameuse bibliothèque d'Alexandrie, durant le règne de Ptolémée Evergète, profita des campagnes militaires de ce roi en Ethiopie pour se procurer des renseignements plus précis et plus complets sur les sources du >"il, et il donne les mesures de son cours au dessus de l'île et de la ville de ÎSIéroè vers les sources, au sud-ouest, et depuis Méroè jusqu'à la cataracte près de Syène vers l'Egypte , au nord. On n'en a presque pas appris davantage depuis cette époque, quoique deux mille ans nous séparent déjà d'Ératosthènes.

Ce qui est peu connu , c'est que Néron fit faire par des Romains un vovage de découverte aux sources du Nil. Des témoins oculaires racontent avoir vu les deux centurions qui en étaient de retour, et qui disaient qu'après un très-long voyage , ils arrivèrent chez le roi des Éthiopiens , qui leur donna toute espèce de secours , et les recommanda aux rois voisins, ce qui leur permit de s'avancer encore plus avant , jusqu'à ce qu'enfin ils trouvèrent d'immenses marais qui ne leur permirent pas d'aller plus loin.

Leshabitants mêmes du pays n'en connaissaient pas l'issue , et' les plantes qui y croissaient étaient si épaisses, qu'il était impossible de les traverser ni à pied ni dans de grandes barques.

« Nous y remarquâmes, disaient ces centurions , deux grands rochers du milieu desquels le fleuve s'échappait avec impétuosité. » Î^Iais sont-ce là les sources du Nil, ou bien la continua-

ËGYPTE.

lion de son cours ? C'est ce que ne décident pas les centurions de Néron.

Les géographes postérieurs à cette autre époque, soit grecs, soit latins, soit arabes ou orientaux , ont fourni bien peu de notions de plus sur le cours du Nil et ses aflluents. Enfin au seizième siècle de Père chrétienne, les iésuites portugais en mission apostolique dans l'Abyssinie crurent et annoncèrent avec éclat qu'ils avaient découvert ses sources. Les incertitudes que l'antiquité avait laissées sur cette question, firent accueillir cette annonce avec empressement; mais notre savant d'Anville fit voir que les missionnaires portugais avaient pris pour le Nil une rivière qui se jette dans ce fleuve. Il est en efïet reconnu qu'en s'éloignant de sa véritable source, le vrai Nil, qu'on appelle aussi le fleuve Blanc ^ reçoit par sa rive orientale, 1* le fleuve Bleu ^ 2° une seconde rivière plus au nord, nommée M Astaboras ; ce sont les sources de ce fleuve Bleu nue les missionnaires prirent pour celles du véritable Nil. L'opinion commune fixe celles-ci dans le Gebel-el-Kamar ou les montagnes de la Lime , à plus de 800 lieues au midi de ses embouchures dans la Méditerranée.

On regarde comme assez positif que des voyageurs se sont rendus par eau de Tiinbouctou, grande ville de l'intérieur de l'Afrique, au Raireen Égypte ; et comme la première de ces deux villes est située dans le voisinage du Niger, on en a conclu , ou que ce grand fleuve, non moins célèbre que le Nil , était le Nil même, coulant de Timbouctou en Egypte, ou qu'une rivière encore inconnue établit entre ces deux fleuves une communication navigable.

Riais c'est encore là un mystère comme les sources mêmes du Nil , et il faut espérer qu'il sera bientôt dévoilé, tant les savants et les voyageurs s'occupent avec suite et avec dévouement à le pénétrer.

Des Anglais et des Français ont exploré ces contrées et déjà publié quelques relations qui jettent un jour nouveau sur certains points de ces

grandes questions à la fois politiques et historiques. Une société s'est même formée à Paris pour encourager un voyage à la recherche des sources du Nil. Un Français, M. Cailliaud, s'en est beaucoup rapproché ; il a reconnu l'Astaboras et le fleuve Bleu comme des affluents du fleuve Blanc ou le véritable Nil : mais la question est encore à résoudre. La société française a désigné pour ce voyage M. Linant, qui habite l'Égypte et qui est employé par le vice-roi d'Egypte ; mais le congé dont il avait besoin pour son voyage cl'explprationlui a été refusé par le vice-roi d'Égypte et son fils Ibrahim, qui savaient toute l'importance d'une telle entreprise. Durant son séjour en Égypte en 1828, Champollion le jeune la leur avait exposée, et ils s'étaient montrés trèssensibles à la gloire qui leur reviendrait de la protection qu'ils accorderaient aux voyageurs aux sources du Nil, et d'une découverte qui serait faite par leurs soins et sous leurs auspices.

Tant de moyens sont mis en usage de divers côtes pour tenter cette entreprise, qu'on peut avec raison espérer de voir bientôt tous les doutes éclaircis , et tous les systèmes qu'ils ont fait naître depuis" l'origine des sciences enfin éprouvés et jugés.

Ainsi bientôt sur les sources de son fleuve sacré, comme sur la nature de ses écritures figurées, l'Egypte sera dépouillée de ses mystères.

Avant de parvenir aux frontières de l'Égypte, le Nil forme cinq cataractes ; celle de Syène, à l'entrée méridionale de l'Égypte, est la sixième, ou la première en remontant le Nil depuis la Méditerranée. Cette cataracte a eu pendant long-temps une effrayante renommée. Après les cataractes du ciel qui s'ouvrirent pour produire le déluge universel, celles du Nil en Égypte étaient les plus connues , et ce qu'en disaient les voyageurs qui les avaient vues , ou qui du moins en avaient la

f)rétention , n'était pas propre à calmer a terreur que l'idée qu'on s'était faite des cataractes répandait assez généralement, même dans l'antiquité, où l'on considérait la cataracte au-dessus

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de Syène comme une chute prodigieuse , dont le fracas frappait de surdité les habitants du voisinage : Sénèque et Cicéron n'hésitaient pas à le croire, à le dire dans leurs écrits, et cette opinion servait de thème aux récits qui se débitaient encore, avec un succès marqué, au siècle même des plus brillantes productions de notre littérature. Devant le grand roi Louis XIV et ses contemporains , Paul Lucas, voyageur payé par la cour, racontait au public, de retour de son premier voyage au Levant, en 1704,

au'à quelques lieues de Syène le bruit ela cataracte se faisait déjà entendre.

« Nous arrivâmes, ajoute-t-il, une heure avant le jour à ces chutes d'eau si fameuses. Elles tombent par plusieurs endroits d'une montagne de plus de deux cents pieds de haut. On me dit que lesBarbarinsydescendoient avec des radeaux, et j'en vis deux en ce moment qui s'y jetèrent de cette manière avecleNil. Le seul endroit remarquable est une belle napped'eau large de 30 pieds qui forme en tombant une espèce d'arcade, par-dessous laquelle on pourroit passer sans se mouiller, et il y a apparence qu'on prenoit autrefois ce plaisir ; on y voit en effet comme une petite plate-forme où il y a plusieurs niches pour s'asseoir . . . Quand j'eus contemplé assez de temps cet endroit où le fleuve se précipite de si haut, l'élévation et la commodité du lieu m'engagea à dessiner le cours du Nil , dont voici en petit la copie de la carte qu'on m'a fait l'honneur de présenter au roi. »

A ce récit en effet est jointe une prétendue carte du Nil , où ne sont pas oubliées les montagnes de 200 pieds de haut, formant les cataractes selon Paul Lucas, qui, du reste, avait acquis le privilège des plus incroyables inventions, par l'accueil que reçut sa première relation où il ne s'en est pas montré économe , lui qui avait déjà vu , dans ses autres voyages , des géants escaladant les montagnes de la Thessalie comme les marches ordinaires d'un escalier, des hommes à une seule jambe qui ne laissaient pas

que de courir très-vite , et enfin avait

rencontré, vu et entretenu dans un désert le philosophe hermétique Nicolas Flamel, et sa femme Pernelle, couple, dit-il, encore très-vivace:

ce couple, à la vérité, était mort depuis plus de trois cents ans.

Mais des témoins désintéresses , plus amis du vrai que du merveilleux, ont ,vu et mesuré la cataracte de Syène; notre planche n» 3 en donne une idée très-fidèle.

Sur les deux rivesdu fleuve s'élèvent les deux culées d'une montagne transversale que son cours a coupée presque à pic pour y former son lit ; ce lit est inégal, parsemé de pics de granit plus ou moins élevés, plus ou moins rapprochés , formant des écueils dont quelques-uns sont de grandes îles ; ces ics s'élèvent au-dessus des eaux , et arrent le Nil dans tous les sens; arrêté contre ces obstacles , le fleuve se refoule, se relève et les franchit; il forme ainsi une suite de petites cascades, dont chacune est haute d'un demi-pied ou moins. L'espace est rem-

1)li de tourbillons et de gouffres , et e bruit des eaux qui se brisent est entendu à quelque distance. Ce passage serait très-dangereux pour la navigation, mais une espèce de chenal est ménagé sur la rive gauche ; durant les grosses eaux, tous les écueils de ce côte du fleuve sont couverts et s'y changent en canal navigable ; dans les basses eaux , les barques remontent le courant à la cordelle et en serrant la côte; en le descendant, elles sont entraînées avec une grande rapidité.

Voilà au vrai la fameuse cataracte de Syène, qui se réduit à quelques cascades distribuées sur une certaine étendue de terrain et dont l'ensemble donne à peine quelques pieds de chute aux eaux du Nil à son entrée en Egypte.

On ne peut s'empêcher de s'étonner de l'existence d'un pareil obstacle à la navigation du fleuve, quand on pense à ces preuves nombreuses d'une administration attentive et puissante dont le gouvernement de l'ancienne Egypte a laissé tant de traces encore subsistantes. Ces écueils de Syène ac-

cuseraient sa prévoyance ; mais ils nous la révèlent plutôt, et on ne doit y voir qu'un moyen efficace de défense contre les invasions des peuplades éthiopiennes qui , plus d'une fois , attaquèrent l'Egypte, y établirent à force ouverte une domination temporaire, et qui l'auraient peut-être envahie pour toujours, si cette barrière naturelle, fortifiée encore par les secours de l'art , n'avait contribué à réprimer l'esprit de conquête de ces peuplades , et à les retenir dans les limites de leur territoire au midi de l'Egypte.

Après les cataractes, les notions les plus populaires sur le Nil sont celles de ses inondations ou débordements annuels et réguliers. Peu de phénomènes ont en effet plus vivement excité la curiosité des hommes ; M. de Rozières qui les a observés sur les lieux, ajoute : « C'était un spectacle bien digne d'admiration, de voir régulièrement chaque année, sous un ciel serein , sans aucun symptôme précurseur, sans cause apparente, et comme par un pouvoir surnaturel , les eaux d'un grand fleuve , jusque-là claires et limpides, changer subitement de couleur à l'époque fixe du solstice d'été , se convertir à la vue en un fleuve de sang , en même temps grossir , s'élever graduellement jusqu'à l'équinoxe d'automne , et couvrir toute la surface de la contrée ; puis , pendant un intervalle aussi régulièrement déterminé , décroître , se retirer peu à peu , et rentrer dans leur lit a l'époque où les autres fleuves commencent à déborder. »

Les anciens philosophes se sont occupés à rechercher les causes de ce débordement : ils en ont proposé plusieurs explications plus ou moins fondées ; on sait aujourd'hui que les pluies périodiques de l'Abyssinie , au midi du tropique du Cancer , sont la seule cause de ces inondations ; car il ne tombe presque pas de pluie en Egypte, très-rarement dans la basse, et c'est un phénomène quand on en voit dans la haute. Toute la végétation en Egypte est donc le résultat de l'inondation annuelle du IS'il par les

pluies du tropique. Ces pluies commencent dès le mois de mars. Cet effet ne se fait sentir sur le Nil en Egypte qu'à la fin de juin ; dès cette époque , le fleuve croît pendant trois mois, jusqu'à l'équinoxe d'automne ; il décroît alors durant les trois mois suivants , après lesquels il est rentré dans son lit , et il reprend son cours ordinaire.

Durant l'inondation, l'aspect de l'Égypte est merveilleux ; c'est comme une grande mer, du sein de laquelle sortent des villes, des édifices publics et des chaussées qui conservent les communications.

Mais l'effet de ce phénomène a eu pour l'Égypte une tout autre importance : les débordements du Nil ont créé au milieu d'un désert ie sol nécessaire à l'un des plus célèbres empires qui aient jamais existé ; il a secondé la nature dans la formation même de ce sol , et toute la Basse- Égypte n'est que le résultat d'un attcrrissement successif par le fleuve , qui a ajouté ainsi une contrée entière à la vallée de la Thébaïde en rejetant plus loin les bornes mêmes de la mer ; le Delta n'est ainsi qu'une dépouille de l'Abyssinie , transportée par le fleuve à près de trois cents lieues de distance. Les anciens disaient avec raison que la Basse-Égypte était un présent du Nil ; le sol cultivable de l'Egypte entière a aussi la même origine. C'est ce que les prêtres de l'Égypte disaient aux voyageurs grecs , assurant que , lorsque Menés , leur premier roi , monta sur le trône , la Basse-Égypte n'était qu'un marais s'étendant de là Méditerranée jusqu'au lac Mœris , ce qui fait une distance de sept jours de navigation. Hérodote ajoute à leur récit qu'au - dessus même de ce lac, et jusqu'à trois autres journées de navigation , le terrain n'est encore qu'une alluvion du Nil ; il remonte en effet à la première bifurcation du fleuve, à quarante lieues environ du rivage actuel de la mer en ligne droite.

Tout ce que disaient Hérodote et les prêtres égyptiens a été reconnu

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vrai par les savants modernes, et l'exhaussement du sol du Delta égyptien est un ^es faits les plus importants sur lesquels la géologie puisse exercer ses théories. Ce qu'ils disaient relativement à Menés, n'est peut-être pas aussi exact ; les temps paraissent trop courts pour qu'une lente opération du fleuve ait pu, depuis Menés jusqu'à nos jours, c'est-à-dire dans un espace de prés de sept mille ans, transformer les bas-fonds des bords de la mer en terre habitable et cultivée.

L'exhaussement est produit par les matières que le Nil détache des montagnes de l'Abyssinie , entraîne avec lui et abandonne successivement dans les diverses parties de son cours. Ces matières exhaussent le lit du fleuve, et le limon déposé sur les terres exhausse également celles qui en occupent les rives. Il y a équilibre dans les résultats de ces' deux opérations.

On a déduit d'une foule de considérations très-rationnelles, et d'observations faites sur les lieux, que l'exhaussement était de 57 pouces en mille ans, ce qui depuis le roi Menés donnerait un exhaussement de 33 pieds 1/4.

Or il est constaté que des rouilles de quatorze à quinze mètres ( de 40 à 45 pieds ) faites dans le Delta n'ont traversé que des couches de terre végétale, entremêlées de couches de sanle quartzeux, semblable à celui que le ^iil charrie. Il faut donc supposer que l'amélioration des bas - fonds de la Basse-Égypte fut antérieure au roi Menés, qui avait été d'ailleurs précédé en Egypte par le gouvernement théocratique. Peut-être faut-il seulement attribuer à ce roi un système de canalisation qui concourut très-directement à cette amélioration ; mais il est utile, dans toutes ces questions, de s'efforcer de mettre d'accord les faits naturels avec les données historiques.

Du reste, l'eau du Nil a une réputation bien ancienne de salubrité, et les modernes la lui ont conllrmée.

Elle est très-légère, et d'une saveur très-agréable, ce qui a fait dire à un voyageur qu'elle est parmi les eaux ce aue le vin de Champagne est parmi les

vins. Les Égyptiens disent aussi que si Mahomet en eût bu , il aurait demandé à Dieu une vie éternelle pour pouvoir en boire toujours. On en envoie encore tous les jours à Constantinople , pour l'usage du grand -seigneur et celui du sérail. L'analyse chimique de cette eau a en effet confirmé la bonne opinion que les Orientaux et même les voyageurs européens en donnent généralement.

On voit, parcettedescription abrégée du Nil, tous les bienfaits qu'il répand sur l'Égypte. Elle ne se forme, elle n'existe "que par lui ; si ses débordements cessaient , la disette la plus cruelle frapperait ses habitants; si le fleuve se aesséchait, l'Egypte disparaîtrait de la surface du globe , et le sol végétal qui la forme serait bientôt stérile et en peu detemps reconquis psr le désert : il ne resterait dp ce crarxi empire que le nom. Un illustre Portuu'ais, Albuquerque, voulut détruire l'Egypte au XV^ siècle de notre ère, et pour y parvenir , il songea à en détourner "le Nil avant qu'il atteignît la cataracte de Syène : l'entreprise était hardie, mais supérieure à son génie, et l'Egypte échappa à la fureur de ce vice-roi des Indes portugaises.

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