I. ÉTAT PHTSIQUE
La vallée de l'Egypte n'est dans sa longueur que le tiers à peu près de la contrée que le Wil arrose dans son cours du midi au septentrion , où il se perd dans ,1a Méditerranée ; ce fleuve entre en Egypte quand il franchit la cataracte au-dessus d'Assouan et d'Éléphantine ( voyez planche 3 ) , sur sa rive droite , les terres fertiles sont bornées par des sables , les monts Arabiques et la mer Rouge; sur la rive gauche sont les déserts Libyques et leurs Oasis. La tradition rapporte que le Nil séparait autrefois l'Asie d'avec l'Afrique ; il est. du moins certain que la portion de l'Egypte fécondée par le Nil divise par sa riche végétation deux vastes contrées également stériles et inhabitables.
La longueur de la vallée de l'Egypte , qui se dirige du sud au nord et décline un peu àPouest, est de sept degrés et un cinquième , qui forment exactement la cinquantième partie de la circonférence de la terre, comme le disaient les anciens. Deux chaînes de montagnes resserrent cette vallée au midi et sur près des trois quarts de son étendue; ensuite elle s'éfargit subitement, et forme une grande plaine triangulaire, <jui est traversée en diverses directions par les eaux du Nil divisé en plusieurs branches, mises en conrununication réciproque par àe nombreux canaux.
L'Egypte est divisée en trois grandes régions": rÉg}'pte supérieure, Saïd ou ' t.
L'UNIVERS
Thébaïde ; l'bgypte moyenne ou Ileptanomide ; la Basse-Kcypte ou le Delta : c'est à cause de sa tonne triangulaire que la plaine située entre les deux brandies extérieures du Nil, et qui est bornée au nord par la mer, doit ce nom de Delta , qui est celui d'une lettre de l'alphabet grec , dont la forme est en effet triangulaire. Plusieurs lacs , dont quelques-uns ont près de '20 lieues d'étendue, existent sur les bords de la mer et communiquent avec elle par des coupures qu'on a reconnues comme d'anciennes bouches du Nil. L'état des lieux a beaucoup changé en tïîei depuis la haute antiquité; les atterrissements du fleuv&et de la mer ont agrandi et prolonge la hase du Delta; mais une partie du terrain que les anciens Égyptiens défendaient par des digues, est aujourd'hui sous les eaux, et on attribue à des affaissements qui se sont opérés depuis les temps historiques, l'extension de plusieurs de ces lacs. Par des travaux récents , quelques-uns d'entre eux servent aujourd'hui à la navigation entre le Nil et le port d'Alexandrie.
Deux chaînes de montagnes encaissent toute la vallée de l'Egypte, le Delta excepté. Ces montagiies sont médiocrement élevées, incultes, et absolument nues depuis leur base jusqu'à leur sommet. De leur extrémité vers la Basse-Egypte jusqu'à quelques lieues avant la cataracte, elles sont l'une et l'autre de nature calcaire ; au-delà , c'est un grès habituellement employé dans les édifices de la Thébaïde. Enfin vers Syène et Philœ (voy. pi. 4 ) se trouvent ces carrières de granit rose , si renommées par les grands monuments qui en ont été tirés, et d'où provient aussi l'obélisque de Louqsor, nouvellement transporté à Paris.
Ces deux chaînes ne sont pas également rapprochées , d'oii il résulte que la vallée n'est point partout d'une largeur égale; cette largeur s'accroît à mesure qu'elle avance vers la mer. Dans la région granitique , il n'y a que la distance nécessaire pour le passage du fleuve , et une étroite lisière de terrain qui disparaît même parfois sous les
eaux; entre les montagnes de grès, la largeur de la vallée n'est pas de plus d'une lieue; mais dans le pavs calcaire, le Saïd, le Nil prend mille à douze cents mètres de largeur pour son lit:
des bandes sablonneuses bordent ses rives; sur celle de droite, le terrain cultivé s'étend à près d'une lieue de là, celle de la rive gauche à plus de deux lieues; la largeur moyenne de la vallée dans la Haute-Egypte approche ainsi de trois lieues et demie.
La chaîne Arabique finit brusquement au Caire, et par une coupure très-escarpée. La ciiaîne Libyque ou occidentale se termine au nord par un talus peu rapide; à la hauteur du Caire, qui est sur l'autre rive du Nil, elle jette vers l'intérieur de la vallée un éperon qui forme la plateforme des pyramides , et va en déclinant au nordouest se perdre dans les plaines sablonneuses du Delta; c'est là qu'elle forme la vallée des lacs de natron , et celle qu'on nomme le fleuve sans eau, où l'on ne trouve en effet, au grand étonnement des voyageurs, qu'une quantité considérable de bois pétrifié. LIne coupure de cette même chaîne, dont le sol s'incline du côté opposé à l'Egypte , et qui s'élargit de plus en plus en s'éloignant du Nil, est l'entrée d'une vaste plame qui forme à elle seule une province nommée le Fayoum ; l'un des plus grands rois de l'Egypte donna son nom au lac situé dans la partie occidentale de cette province :
on verra plus bas pourquoi ce lac fut célèbre dans l'antiquité.
On résumerait les notions sur l'état pliysique de l'Egypte en disant, qu'elle est une vallée cultivée, une bande de terre végétale qui traverse les déserts. Les valiees qui servent de lit à de grands fleuves, forment une espèce de berceau dont l&s eaux occupent le fond. L'opposé arrive en Egypte ; sa section transversale est une courbe légèrement convexe ayant dans sa partie supérieure une échancrure profonde, qui est le lit même du Nil dans les basses eaux.IIrésultedecettesingulièredisposition du terrain , que dès que le fleuve s'élève tant .soit i)€u au-dessus du ni-
EGYPTE
veau Jcs berges, il peut submerger toute la partie convexe du terrain limitrophe, c'est-à-dire la totalité du oays cultivé. Aussi l'Kiiypte n'est que le lit du fleuve; ce qu'il n'arrose pas, c'est le désert, et ce désert, les eaux (lu ciel ne sauraient, comme celles du JNil, le rendre fertile. On explique par ce phénomène une ancienne fable relijlieuse des Égyptiens : Isis est l'épouse féconde d'Osiris, nom sacré du ^'il•, Nephthys est l'épouse stérilfe de Typhon, "et ne pourrait engendrer que par un adultère avec Osiris : c'est-àdire que le désert ne peut être fécondé que par le Nil. L'observation a donné le mot de cette énigme sacerdotale, de cette allégorie ifondée sur un phénomène observé par l'antiouité et dont la véracité est aujourd'hui incontestable.
Quant à l'aspect pittoresque de l'Égypte, nous allons en emprunter les traits principaux à la relation d'un savant observateur, IM. de Rozière , ingénieur en chef des mines, et membre de la commission d'Éirypte.
« Les environs de Syène et de la cataracte présentent un 'aspect extrêmement pittoresque. IMais le reste de l'Egypte, le Delta surtout, est d'une monotonie dont on se fait difiicilement l'idée, et qu'il serait peut-être impossible de rencontrer ailleurs Les
champs du Delta offrent trois tableaux différents, suivant les trois saisons de l'année égyptienne; dès le milieu du printemps", les récoltes, déjà enlevées, ne laissent voir qu'une terre grise et poudreuse, si profondément crevassée, qu'on oserait à peine la parcourir.
« A l'équinoxe d'automne, c'est une immense nappe d'eau rouge ou saumâtre, du sein de laquelle sortent des jialmiers, des villages, et des digues étroites qui servent de communications; après la retraite des eaux, qui se soutiennent peu de temps dans ce degré d'élévation, et jusqu'à la fin de la saison, on n'aperçoit plus qu'un spl noir et fangeux.
" C'est pendant l'hiver que la nature déploie toiite sa magnificence. Alors
la fraîcheur, la lorce de la végétation nouvelle, l'abondance des productions qui couvrent la terre, surpassent tout ce qu'on admire dans nos pays les plus vantés. Durant cette heureuse saison, l'Egypte n'est, d'un bout à l'autre,
au'uTie magnifique prairie, un champ e fleurs ou un océan d'épis ; fertilité que relève le contraste de l'aridité absolue qui l'environne : cette terre si déchue justifie encore les louanges que lui ont données jadis les voyageurs.
i\Iais malgré toute la richesse du spectacle, la^nonotonie du site, il faut l'avouer, en diminue beaucoup le charine ; l'ame éprouve un certain vide par le défaut de sensations renouvelées; et l'œil, d'abord ravi , s'égare bientôt avec indifférence sur ces plaines sans fin , qui , de tous côtés , jusqu'à perte de vue, présentent toujours les mêmes objets, les mêmes nuances, les mêmes accidents.
« Tout concourt à augmenter cet effet. Le ciel, non moins uniforme que la terre, n'offre qu'une voiUe constamment pure, durant le jour plutôt blanche qu'azurée ; l'atmosphère est pleine d'une lumière que l'œil a peine a supportei ; et un soleil étincelant , dont rien ne tempère l'ardeur, embrase , tout le long du jour, cette immense plaine , presque découverte , car, c'est un trait du site de l'Egypte, d'être dénué d'ombrages , sans" être pourtant dénué d'arbres.
« Telle qu'elle est, cependant, !'?> gypte plaît encore aux étrangers , et enc!;ante ses habitants. Elle possède , en effet, ce que les hommes prisent le plus dans leur pays : un sol fertile et un beau ciel. Sous ce climat heureux, où l'eau n'est jamais glacée, où la neige est un objet inconnu, où les arbres ne quittent leurs feuilles que pour en produire de nouvelles, la végétation n'est jamais suspendue; et le laboureur, comblé dans ses vœux, ne compterait qu'une saison constamment productive, si les circonstances du débordement du Kil ne limitaient la culture à une partie de l'année: aussi, quand les travaux des hommes suppléent aux inondations, la terre peut.
L'UNIVERS
donner jusqu'à deux ou trois récoltes dans un an. Aux avantages qu'elle tient de la nature . son antique civilisation ajoute, pour le voyageur éclairé, un charme particulier
« Le Saïd étale une culture plus riche encore que la Basse-Egypte. Ce sont bien auss-i ses imnienses moissons dorées de blé, d'orge, de maïs, ses champs de fèves fleuries à perte de vue , ses plaines verdoyantes de trèfle, de lupins : on y voit de même ces champs de lin et de sésame qui fournissent l'huile du pays ; le henné , dont les femmes se teignent les ongles en rouge de temps immémorial; son indigo, son coton herbacé, ses pieds de tabac, et ses pastèques rampantes, qui couvrent de leurs globes verts les plages sablonneuses. Si elle a de moins les rizières, qui demandent des terrains bas et noyés, les forêts de cannes à sucre y mûrissent parfaitement; le coton arbuste s'y plaît davantage; elle a de plus le cartname, dont la fleur rouge et précieuse se recueille avec des soins tout particuliers ; le bamier, qui donne un fruit vert et gluant ; surtout le dourah aux longues feuilles courbées en arc, aux tiges élevées, qui peuplent les terres exhaussées de la Thébaïde , et portent, dans leurs longues panicules , la nourriture principale du pays.
« Le Fayoum a ses champs de roses qui donnent l'essence la plus suave.
Ici les lotus révérés des anciens, et qu'on ne trouve plus dans le Saïd, laissent épanouir à la surface des eaux
{tendant l'inondation ces' brillantes leurs roses, blanches ou d'un bleu céleste, si communes aussi dans les canaux ,et les terrains inondés de la Basse -Egypte. Le nopal ou raquette épineuse, avec ses feuilles d'un vert sombre, épaisses de plusieurs doigts , forme des clôtures semblables à de hautes murailles. On y voit l'olivier , qui a disparu du reste de l'Egypte ; la vigne et le saule, presque aussi rares « Ce qui frappe particulièrement la rue dans tous les champs de la Thébaïde , c'est le palmier- doum , arbre d'un port singulier : son tronc, haut
de dix à douze pieds, se bifurque constamment, ainsi que ses branches peu nombreuses, courtes et inflexibles, qui portent ^à leur extrémité, en forme de regisfre , des tubercules assez gros , durs, ligneux, d'une forme irrégulière, d'une couleur et d'un goût de pain d'épice, avec de larges faisceaux de feuilles longues et rigides, étalées en éventail.
« La Thébaïde, riche surtout en monuments et en souvenirs anciens , semble vraiment un pays enchanté :
c'est l'impression qu'elle produit jusque sur les esprits les moins cultivés.
Vingt cités et neaucoup de lieux inhabités ofirent au voyageur toujours surpris ces grands édifices antiques, chefs-d'œuvre de l'architecture, non seulement par leurs masses imposantes, leur caractère grave et religieux, mais par leur belle et simule ordonnance, par l'élégante et sage disposition des sculptures emblématiques qui les décorent, et par la richesse inconcevable de leurs ornements, qui ne sont jamais insignifiants.
« Thèbes, bouleversée par tant de révolutions, Thèbes, maintenant déserte, remplit encore d'étonnement ceux qui ont vu les antiques merveilles de Rome et d'Athènes. Thèbes, à l'aspect de laquelle nos armées , victorieuses de tant de pays célèbres dans les arts, s'arrêtèrent spontanément, en poussant un cri unanime de sur^
Erise et d'admiration; Thèbes, célérée par Homère , et, de son temps , la première ville du monde, après vingt-quatre siècles de dévastation en est encore la plus étonnante! On se croit dans un songe, quand on contemple l'immensité de ses ruines , la grandeur, la majesté de ses édifices iet les restes innombrables de son antique magnificence
« Ainsi , malgré sa misère et sa dégradation actuelle, l'Egypte retrace l'image d'un sort jadis brillant et prospère, et ce contraste, toujours présent, de ce qu'elle fut et de ce qu elle est, bien qu'affligeant en lui-même, n'est pas sans un grand intérêt pour l'observateur. Il se demande pourquoi
EGYPTE
cette antique prospérité a cessé; et trouvant la nature la même en toutes choses que par le passé, il voit dans la différence des institutions sociales la cause d'un si prodigieux changement; vaste et digne sujet de méditation pour ceux qui retracent l'histoire des peuples et pour ceux qui sont appelés à la tache si glorieuse et si difùcile de les régir. »