RAMADAN
1" mars 1802
Le mois de ramadan dure (rente jours. Les enfants jusqu’à seize ans, les femmes arrivées à la dernière péi‘iode de la grossesse, les nourrices, les malades, les vovageurs, sont dispensés de faire ramadan. Les vieillards rentrent dans cette liste. Les soldats font ramadan, mais ils n y sont pas alisolument obligés. Ils y a des gens saints qui jeûnent non-seulement pendant ramadan, mais pendant trois mois de l’année. Usages pendant ce temps consacré : — A la prière, on peut se rincer la bouche, mais on ne doit pas avaler l’eau. On fait deux repas par jour: le premier de six heures et demie du soir à sept heures et demie ; le deuxième de quatre heures du matin à cinq heures. Ceux qui doivent travailler pendant la journée dorment après le premier repas, les autres vont se promener et visiter leurs amis pendant toute la nuit. Les riches dorment depuis cinq heures du matin jusqu’à midi.
Pendant le mois de ramadan, on dépense beaucoup plus qu’en temps ordinaire, car les gens qui ne mangeaient de la viande qu’une fois, en prennent deux fois pour se soutenir.
On ne se marie pas et on ne pratique pas la circoncision ; il est défendu au mari de coïter avec sa femme pendant le jour, mais pendant la nuit, les dames vont se vendre, et se vengent ainsi de l’abandon où on les laisse pendant le jour.
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Un cliômc presque complélement dans les ininislères, on Iravaille seulement de deux à cinq heures de l’aprèsinidi. A riiopilal, les médecins font leur visite le matin. Les trois jours qui terminent le ramadan et les trois jours qui suivent on peut manger, c’est fête. Les amis se visitent, on prend du café, on mange des bonbons et on se fait des souhaits. Les riches donnent de l’argent et des vêtements aux pauvres.
Pendant le ramadan, les riches distribuent aussi des vivres aux nécessiteux. Chez N... on en reçoit de dix à vingt dans la cour.
Je sors de chez moi, vers quatre heures quarante minutes. Aucun Arabe ne fume dans les rues; la plupart des cafés sont fermés ; les Arabes ont une petite canne à la main, au lieu de pipe.
Vers six heures, chacun allume sa pipe et prend du café. Dans la soirée, les cafés s’ouvrent, j’entends des orchestres composés de musiciens arabes; la jeunesse dorée arabe circule par la ville, surtout sur l’Esbekieh, et va dans les cafés européens jouer et voir jouer au billard.
Il est d’usage au Caire que, la veille de ramadan, tous les cheiks de la ville aillent à la citadelle. Ils empruntent, pour cette cérémonie, de beaux vêtements d’officiers, de généraux ; ils se rendent à cheval et en corps à la citadelle, puis ils font une entrée solennelle en ville. J’ai vu le cortège, mais comme il ne présentait rien d’intéressant, je n’en dis rien. Pendant que j’étais dans la rue à l’attendre, des bandes de gamins passaient en chantant. Une de ces bandes s’est arrêtée devant nous en criant ;
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c( Vivent les musulmans! A. mort les chrétiens! » Us chantaient : « Que les chrétiens périssent Ions et que les musulmans soient immortels ! » C’est II... qui nous a traduit leurs cris ; nous avons bien ri, et il y avait de (pioi.
A neuf heures, je vais à la gare assister à la réception du tapis de la Mecque. Nous prenons place sur une terrasse à coté du bureau du télégraphe; elle est déjà pleine de curieux. Une foule considérable a envahi la gare et SC promène an milieu des rails du chemin de fer avec une insouciance réellement prodigieuse. Un kiosque a été construit au nord de la gare; il est richement orné, garni de canapés et élevé au-dessns du sol; j’aperçois dans rintérienr des Turcs richement costumés. En face de nous, sont les sapeurs avec leur shako en peau d’ours noir et leur tablier de cuir. A coté d’eux, on aperçoit la musique et les soldats. Tous ces hommes sont noirs portant le fez à plaque de enivre. Les fantassins ont le sac an dos, ils ont un fusil, mais pas de sabre.
A neuf heures et demie, le sifflet du train se fait entendre, et quelques instants après, je vois la foule s’écarter pour laisser passer le convoi qui avance au milieu de celte multitude. Très-certainement il doit arriver des accidents dans une pareille cohue, mais comme il n’y a pas de jonrnanx pour les rapporter, tout passe inaperçu.
Dans un des nombreux wagons, j’aperçois les soldats noirs qui accom])agnent le tapis. Ils sont habillés de blanc, veste blanche, pantalon blanc, ils ont des souliers aux pieds et sur la tète un fez rouge. Sur le dos, ils portent nn sac, et derrière celui-ci une bou teille en cuir })our contenir de l'eau. Dans d’autres voitures soigneu-
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senieiit lerniées, il y a des harems qui reviemierit de la Mecque.
Knliii, sur uii truc, vient le tapis recouvert d’une espèce de tente. Elle ressemble tellement à la petite maison que l’on place sur les dromadaires en voyage, que je croyais d’abord avoir al'hiire à une litière quelconque. Au-dessus de la tente ou mahmal terminé en pointe, il y a une tige qui soutient un }>etit globe ; le tout est surmoijté d’un croissant. Le tapis, en velours rouge, mais passé, est couvert de broderies fort riches; sur le truc qui le porte sont rangés plusieurs personnages. L’un d’eux attire l’attention: c’est le derviche qui a le privilège d’accompagner, chaque année, le tapis. Ce derviche est un gros gaillard, nu jusqu’à^ la ceinture, portant pour tout vêtement un pantalon blanc; il a des cheveux longs tout ébouriffés. Dès que le train s’arrête, la foule se précipite pour toucher le tapis, et les cawas ont grand’peine à écarter les fidèles à coups de bâton. Après le truc privilégié, vient un wagon richement décoré sur lequel un fidèle agite un drapeau vert.
Dès l’arrivée du mahmal, la musique se fait entendre, elle ne joue pas en mesure et elle abuse surtout de la grosse caisse. Bientôt on amène devant le mahmal le dromadaire chargé de le porter. 11 paraît que cet animal n’a pas d’autre emploi; revenu de voyage, il se repose jusqu’à l’année suivante. Il est sacré; on respecte sa vieillesse, et il meurt toujours de mort naturelle, jamais
on ne le tue. Il a la tête et le cou recouverts de velours rouge brodé, et, sur le dos, une magnili([uc selle qui doit recevoir le mahmal. Les pèlerins (|ui ont accompagné
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le iiiahinal le Iransporteiit sur le droniadaii-e. L’animal s’accroupit, et je remarque qu’il ne grogne pas quand on le charge, puis il se lève, et la musique se lait entendre de nouveau. Quatre dromadaires, montés parle derviche et trois pèlerins, viennent derrière lui.
Quand tout est organisé, le cortège se met en marche. Pour élargir les voies, les cawas distribuent de temps à autre de grands coups de bâton. Les Arabes les reçoivent sans se plaindre; bien plus, ils semblent comprendre que les coups de bâton sont racconq)agnement obligé de la fête.
Au moment où le cortège s’éloignait, une autorité quelconque lance à la foule, qui s’est approchée du kiosque, de petites pièces d’or de cinq piastres égyptiennes, me dit-on. Tout le monde se précipite pour les ramasser, mais les cawas, qui étaient tout prêts, font pleuvoir une grêle de coups de bâton sur les plus avides. L’Arabe battu se relève, mais s’il se baisse encore, de nouveaux coups l’atteignent. Cette mêlée en public est très-drôle et fait la joie des spectateurs, pour lesquels une fête sans coups de bâton serait dépourvue d’intérêt. Ce fait peint bien les mœurs du pays ; les habitants sont habitués dès l’enfance à recevoir des coups et à ne pas s’en formaliser. Les cawas avaient beau jeu, car les victimes leur tendaient l’échine de bonne volonté.
Nous quittons la gare pour aller nous rafraiebir ; nous demandons ejisuite à plusieurs Arabes de quel côté s’est dii'igé le cortège, mais ils essayent de nous tromper ; ils nous regardent de travers. Nous recevons une pierre sur la capote de notre voiture, ce qui parait singulière-
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inciil olTraycr M. Coiiloml), dont la l)ravonrc ne semble pas exagérée. Les passants, nous dit-on, nous appellent a chiens. »
11 y a trois ans, un oflicier de la marine Irançaise s’était arrêté, pour voir le cortège du tapis, dans une des rues du Caire qui avoisinent la citadelle. 11 fut rencontré là par de lidèles croyants qui le bàtonnôrent d’importance; il ne dut son salut qu’à l’intervention d’un Arabe qui le lit entrer dans sa maison. L’affaire lit grand bruit; l’oflicier avait été abîmé et fut longtemps à se rétablir; on pendit le coupable, c’était justice. Au Caire, il n’est pas diflicile de trouver un criminel, les individus étant divisés par corporations et chaque corporation ayant un cheik.
Dopeli, 20 février 1862.
Nous rencontrons dans la grande rue qui mène à Settisenap, le cortège des gens qui vont au Dopeh. Pour ne pas me répéter trop souvent, je laisse de côté les détails pour ne parler que d’un fait qui m’a frappé.
A un moment donné, un mouvement inaccoutumé s’est produit dans la foule, les Arabes se couchaient à terre. Un de mes compagnons, qui voyait mieux que moi, m’a assuré que l’on forçait bien des gens à se coucher à grands coups de bâton, et qu’on les maintenait à terre avec les [lieds. Suivant l’usage, on éreintait le derrière de ces malheureux eu attendant le passage du cheik. IMnsieurs cheiks ont passé sur les hommes couchés pour s’assurer (jue tout allait bien, et que le cheval pourrait avancer sans crainte. J’ai vu ensuite des individus niar-
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cher sur les fidèles en brûlant des parfums dans des cassolettes. Enfin le cheval a paru monté par le cheik. En instant, 1 animal a hésité devant le tapis humain, puis il a mis le pied sur le premier homme et s’est avancé lentement. Le cheik avait un énorme turhan vert, et il ])ortait, obliquement attaché sur le turhan, un magnifi([ue cachemire. Sa main gauche semblait tenir la bride, sa main droite était écartée (je n’ai jm apercevoir sa belle bagne). 11 avait l’air de marmotter quelque chose, une prière probablement. Trois hommes raccompagnaient.
Le cheik passé, on relève les victimes; des individus les })rennent à bras le corps et les élèvent en l’air. Tous ces malheureux paraissent abasourdis; on dirait qu’ils ont vu quelque chose d’effrayant on qu’ils ont éprouve une sensation horrible. Ceux qu’on enlevait à bras le corps avaient, presque tous, les yeux et la bouche à demiouverts, les bras très-écartés. On reconnait facilement ceux que le cheval a écrasés, à leur figure défaite; ceux qui peuvent marcher sans aide, ont l’air d’être ivres, ils avancent la tète en avant, et à chaque instant ils ont besoin d’être soutenus. Dans cette occasion, je n’ai pu voir que ce qui s’est passé devant moi, mais je puis affirmer que les trois quarts des victimes sont abîmés. Hier, me disent ces messieurs, deux Arabes ont été emportés comme morts dans la maison dn cheik. On fait revenir les blessés en les élevant et en compriment leur poi-
trine.
J’allais me 'retirer, quand on vient me dire qu’un homme est mort écrasé. Aussitôt je traverse la louleavcc
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M. .N., j’ccarle les gens qui Ibiit cercle, el j’apei-çois lui individu couclié sur le dos. 11 a les yeux Icrinés, les lèvres décolorées et humectées par un peu de bave; il ne fait plus aucun mouveiuent. Un Arabe essaye de le rappeler à la vie, en lui faisant jouer rarticulation du genou, et en lui soulevant les jambes et les cuisses, mais c’est en vain ; la jambe et la cuisse, abandonnées à elles-mêmes, retombent lourdement sur le sol. Un autre Arabe agite
Pair devant la figure du malheureux, également sans succès. Alors M. N. crie, en me montrant : « Hakim, hakim, » et je me baisse pour prendre le bras gauche du blessé.
Je veux tâter le pouls, et je ne puis le sentir. Pendant que je cherche encore, un fanatique saisit mon bras et s’efforce de Uécarter du moribond, en murmurant: « 11 n'est pas besoin de médecin. » Je m’aperçois alors que l’assistance voit de très-mauvais œil mon intervention. Malgré cela, je m’apprête à recommencer, quand N. me dit: « Allons-nous-en; nous ne sommes plus en nombre, ces messieurs sont partis. » En effet, nous étions tous deux seuls au milieu de la foule, et si nous avions insisté, on aurait pu nous maltraiter. Aux yeux, des bons musulmans, cet homme était un saint, et, par mon contact, je le souillais, car je suis impur. Nous avons à grand’peine traversé la multitude pour aller rej)rendre notre voiture. .
he peuple paraissait mal disposé pour nous. Sur les terrasses, aux fenêtres, il y avait grand nombre de lemmes couvertes de fort beaux habits et le visage découvert.
APL'ENDICE.
Ainsi, celle cécéinoiiie est fort curieuse, mais on ne peut eu Itieu juger (pi’eii la suivaul sur l’Esbekieh ; dans les rues, il y a trop peu d’es})ace.