SAKINA LA CHANTEUSE
Madame X... et la femme d’un ancien consul me donnent au sujet de Sakina les renseignements qu’on va lire. Ils sont instructifs à plus d’un titre.
On l’appelle quelquefois, mais improprement, Sakné. Son mari qui est plus jeune qu’elle, la suit partout. C’est lui qui l’accompagne quand elle chante sur la scène ; caché derrière la toile qui le dérobe au public, il crie : Chatra Sakina (savante Sakina) . Taib^ Sakina (c’est bien, Sakina).
Cette femme a réellement cinquante ans. Elle est la coqueluche de tous les pachas qui tombent en pâmoi- ♦son quand ils l’entendent chanter. Elle est surtout protégée par S..., avec lequel elle a eu des relations autrefois. S... l’estime et l’aime d’une manière toute spéciale. 11 l’a créée bey, et en cette qualité Sakina a toujours chez elle un soldai de garde.
Sakina était primitivement porteuse de boue dans les constructions, elle servait d’aide aux maçons. Or, comme elle avait une jolie voix, c’était elle qui chantait en allant chercher de la boue avec les autres petites hiles. Un jour, elle aidait à porter du plâtre dans une habitation de la fille de Méhénied-Ali, la femme de Defterdaar, celle-ci, l’ayant entendue chanter, la fit admettre parmi ses chanteuses.
LIBERTINAGE
Sakina chantait et dansait autrefois, maintenant elle ne liiit que chanter.
Elle a une belle voix, mais elle n’est pas jolie; il paraît qu’elle n’a ni seins, ni hanches, ni formes. Elle n’a jamais eu d’enfants. Elle est chef de toutes les chanteuses. Si elle veut aller dans une maison, il lui faut la permission du Pacha. On lui donne d’avance dix guinées (250 francs), puis après la séance, on ajoute ce qu’on veut. Sakina est fort riche.
Elle a sur son tarhouk pour 200,000 francs de diamants que lui a donnés Saïd-Pacha.
Quand des gens riches se marient, on emprunte ce tarhouk pour le mettre sur la tête de la mariée. On le rend après la cérémonie, Sakina le prête gratuitement.
Comme les fellahs, Sakina porte des tatouages. Elle est tatouée au front, aux mains et au menton.
C’est une femme dévergondée ; elle ne chante que pour les hommes. Son mari est un intermédiaire, et quand elle reçoit des visites, c’est lui qui garde la porte. J1 est le serviteur et en quelque sorte le domestique de la dame. Quand Sakina va faire une promenade, son mari court devant son âne.
Les Turcs disent de Sakina les choses les plus flatteuses. Elle fait aussi le bonheur des Européens et surtout des Levantins, et j’ai entendu tout le monde s’extasier sur elle. Le jour même où elle a chanté chez M. M..., je causais à un monsieur levantin qui me disait que c’était une femme extraordinaire. 11 paraît que son chant, assez peu compris des Européens, met les
LIBERTINAGE
Turcs en exlasc. Madame X. rnc dit cependant que lorsque Sakina danse et chante, les Européens jettent à terre leur chapeau ou leur tarbouk en s’écriant qu’il n’y a rien de plus beau à voir.
Sakina a ses entrées dans la meilleure société levantine, ce qui lui permet de servir d’intermédiaire poulies dames qui veulent des heys ou des pachas qui les payent fort cher.
Dans les soirées, elle s’arrange de façon à ce que la dame qui veut un bey s’y trouve avec lui. Ils font leurs conditions, et, chose curieuse, le mari, qui sait tout, assiste à la soirée et fait semblant de ne rien voir. Pour prix de son déshonneur, il est quelquefois nommé bey et il reçoit des terres et des maisons.