‹ El moghreb al aksa; une mission belge au MarocChapitre 3 sur 13 · LECTEUR · texte numérisé non relu

LECTEUR

J'ai écrit cette ceuvre dans la plénitude d'indo pendance cérébrale que j'avais là-bas ^ hors (tici, libre et seul, durant mon voyage. Les idées ont coulé comme eUes sont venues, les mots ont été acceptés comme ils ont surgi. Et je n'y ai rien changé. Elle est à prendre vaille que vaille, avec ses erreurs et ses vérités, avec ses laideurs et ses beautés possibles. J'y ai oublié ces facteurs amoindrissants : la Rhétorique, le Public, la Critique. J'ai travaillé pour moi, et je ne livre mon Livre qu'à quelques amis et quelques curieux, Qu^ il soit pour les uns un souvenir à conserver, pour les autres un phénomène à étudier. Il fut pour moi une joie, un soulagement, un réconfort.

De Bruxelles à Tanger

Dimanche 4 décembre 1887, — at home.

Brusquement, brutalement, me voici décidé à ce départ, hiatus dans mon existence affairée. Comme si je m'enfuyais, laissant protester mes procès et se morfondre mes clients. Fugue en pleine année judiciaire, coup de tête en pleine maturité ! Un enlèvement, par coup de passion, d'une femme adorée, oui d'une figure féminine adorable : la Fantaisie.

Folie! Une de plus, grande en son allure. Oh! les chères folies, les meilleurs souvenirs dans les jours déclinants. Puisse celle-ci abondamment peupler le vivier où repose mon passé, sensations, impressions, d'une pêche miraculeuse. Quel blasement engrise le milieu de la vie.

malgré le travail, malgré l'Art, malgré les affections ! Il faut un sursaut dans le trottinement monotone des occupations coutumières sur la grandVoute droite et plate des fonctions réglées. Debout ! et fuyons, à fond de train, oublieux du retour. Quelle audace et quelle jeunesse subitement en moi répandues. J'entends les appels du lointain, là-bas, venant d'Afrique, en longs, en profonds murmures. D^Afrique! D'Afrique!

L'heure ronge cette matinée silencieusement brumeuse. Des amis entrent, sortent hâtivement, me serrant les mains. Distraites mes pensées : les Sy rênes déjà m'entraînent. Pas assez de tendresse pour ces adieux dans mon cœur en dérive. Est-ce ainsi qu'on meurt quand on croit la mort un départ? quand on entrevoit les rivages de l'inconnu, vagues, derrière des nues d'or?

Midi. Un^ courte station au dernier repas de famille. Ma Femme, mes Fils, visages doux avec des plis tendres, souffrants. C'est loin, c'est inopiné, c'est confus, ce voyage, ce Maroc. Combien de temps? comment? avec quelles aventures? Je vois ce : qui sait? oscillant sur leurs bouches songeuses, et malgré tout, mon gosier se serre et mange mal. Vite, toi, mon aîné, remplis ce vieux gobelet d'argent, emblème de ma primauté familiale, et que je vide d'un trait en moi la chaleur d'un vin brun d'Espagne. Après demain, en Espagne, j'en boirai en pensant à vous.

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