En l’ame, c’est-a-dire dans l’impression mentale
RÉSIDE LA PUISSANCE DE RÉALISER TOUS LES EFFETS MORBIDES OU CURATIFS RÉALISABLES PAR n’iMPORTE QUEL SPÉCIFIQUE PHYSIQUE, OU CONNU OU A CONNAITRE.
La réciproque de ce théorème sera établie dans l’article suivant.
SECTION DEUXIÈME
§ 1er-
Action du Moral sur le Physique.
Les Faits en face des Préjugés. — L’explication des phénomènes proposés vérifiée par leur existence même. — Les Agents Sensibles suppléés par l’ Impression Mentale.
428. Les conclusions qui terminent l’article précédent sembleront violentes à l’opinion routinière qui nous fait penser que l’effet d’un poison ou d’un remède dépend essentiellement et nécessairement de la nature intrinsèque de telle ou telle drogue. Mais les Lois de Kepler,
aussi, sont violentes pour celte intime conviction du vulgaire qu’une moitié du Genre Humain ne saurait vivre, à tour de rôle, avec la « tête en haut et les pieds en bas» . Que ceux qui chérissent les illusions de leur ignorance continuent donc à rêver la terre immobile et plate, et à s’en tenir à la solution de Moliere sur la question de savoir « pourquoi l’opium fait dormir». Mais a tous les esprits qui repoussent les viandes creuses , et veulent être nourris des aliments substantiels de la Science Positive, de sacrifier résolûment, sur son autel, toutes leurs opinions préconçues, quand vient une démonstration nouvelle qui les condamne.
Cependant, est-il possible de se résigner à admettre , même en faveur des meilleurs arguments du monde , que l’Émétique, le Séné, la Moutarde, puissent être remplacés sans désavantage, dans leur rôle médicinal, par une Impression Mentale, c’est-à-dire par un mot, par un geste, par un signe, enfin par quelque chose qui n’en est pas une? « Par Esculape! — s’écriera sans doute maint docteur, — c’est se moquer d’avancer qu’une idée, que trois syllabes soufflées à l’oreille , qu’une grimace faite sous le nez, vont servir de succédané au sirop d’ipécacuanha, à la décoction de rhubarbe, à l’infusion des quatre fleurs, et se substituer enfin à toutes les richesses renfermées dans les bocaux de la Pharmacie. » Que mes honorables maîtres rappellent à leur souvenir les observations de leur clinique , ou même simplement celles qui, tous les jours, à la maison ou dans la rue, s’offrent à eux comme à tout le monde, et ils auront à nous citer une multitude de cas qui répondront à ma place à leurs dérisoires dénégations. Mille fois ils ont constaté que la peur peut se résoudre en dévoiement,
que telle autre émotion inonde tout à coup notre front de sueur, que telle autre provoque l’effusion des larmes, que telle autre infecte la circulation du sang du liquide sécrété par le foie, que telle autre, enfin, usurpant un triste privilège de l’âge, fait passer notre chevelure, en un instant , du noir de jais au blanc de neige.
429. Ce sont donc nos contradicteurs eux-mêmes qui se chargeraient au besoin de nous apprendre que, dans des circonstances sans nombre , qui se renouvellent tous les jours et toutes les heures, une pure impression mentale a rempli avec honneur l’office d’un purgatif, d’un sudorifique , des gaz irritants pour la glande lacrymale qui se dégagent de l’oignon, et jusqu’à l’action lente et progressive de la vieillesse sur la coloration des cheveux.
430. On m’a assuré que l’expérience suivante, faite sur cent malades, dans un hôpital, avait complètement réussi sur quatre-vingts. L’infirmier leur administre une potion inerte, telle que de l’eau pure édulcorée; puis, tout à coup , comme s’il venait de s’aviser d’une funeste méprise, et les traits empreints d’une émotion simulée, il déclare à ses patients qu’ils ont bu du sirop d’ipécacuanha pour du sirop de gomme qu’il avait cru leur donner; c’est-à-dire que leur estomac vient de recevoir un vomitif. Pour peu que, dans ce cas, les paroles soient accompagnées d’une mimique en rapport, les quatre cinquièmes des sujets seraient dupes de cette comédie , et, par eux, j’entends leurs estomacs, car les effets de l’émétique, — qui n’a pourtant pas été administré, — se déclareraient aussitôt, et de la façon la moins équivoque.
431. Dupuylren était obsédé par une dame anglaise, qui, fidèle à la tradition nationale, réclamait depuis longtemps une purgation que l’illustre docteur persistait
de son côté à lui refuser. Enfin, il semble se rendre aux instances de sa cliente : « Madame, — lui dit-il en lui présentant une petite boîte, — voilà trois pilules : elles possèdent une vertu purgative sans égale. Vous allez donc d’abord en prendre une, une seule, qui suffira, j’en suis convaincu, pour remplir le but désiré. Que si, pourtant, il en était autrement, prenez les deux autres le lendemain; mais, au moins, gardez-vous de les prendre toutes trois en une fois : la superpurgation qui s’ensuivrait serait telle que vous en mourriez infailliblement. La dame admira la prudence de son médecin, suivit ponctuellement sa prescription, avala une de ses trois pilules, et eut ensuite la satisfaction de l’informer que son drastique avait fait merveille. Qu’étaient donc ces trois redoutables pilules? — Trois boulettes de une de pain !. . .
Je crois inutile de multiplier les citations de ce genre : ab uno disce omnes. On en trouvera d’ailleurs par centaines dans une foule d’ouvrages de médecine anciens et modernes. Je me bornerai donc à la tâche que les autres ont négligée , c’est-à-dire à formuler la loi générale des faits dont ils se sont contentés d’être les narrateurs.
432. Dans les différents cas qui viennent d’être rapportés, les effets d’un vomitif et ceux d’un purgatif ont été pleinement réalisés sans l’emploi d’aucun vomitif, sans l’emploi d’aucun purgatif. De tels résultats sont, sans contredit, une preuve palpable que la nature des modifications physiologiques dérive essentiellement, causativement, non pas de la spécificité meme des agents étrangers qui les déterminent, mais seulement de la spécificité des facultés vitales qui supportent l’action de ces agents. Et, dans l’espèce, il est constant que, pour pro-
voquer les évacuations violentes du canal digestif, ce n’est ni PEmétique ni le Cathartique qui est absolument nécessaire à la chose, mais que le seul ingrédient indispensable dans ce cas, c’est que certaines facultés soient impressionnées. En deux mots, tout ce qu’il faut pour purger et faire vomir, c’est l’excitation efficace des « facultés cathartiques » et des «facultés émétiques » (260).
433. Ces exemples nous démontrent, en même temps, que les facultés végétatives peuvent être excitées par une impression mentale, et, en outre, que cette excitation peut arriver à chacune de ces facultés isolément, distinctement, exclusivement, c’est-à-dire sans jeter sur les facultés voisines aucune éclaboussure de son passage ; ces exemples sont enfin une constatation surérogatoire du pouvoir que possède lame d’agir sur le mouvement organique, et sur telle faculté organique en particulier, et cela avec non moins de précision et non moins d’efficacité que les spécifiques matériels euxmêmes.
434. Mais c’était trop peu que de constater l’existence d’une loi surabondamment établie par des faits qui se pressent en foule sous les yeux de l’observateur; le point important et difficile, c’était de pénétrer dans le mécanisme intime de cette loi, c’était d’en décrire les ressorts, c’était d’en exposer Je jeu, c’était de mettre à découvert, dans toute son étendue, et de retracer, dans tous ses détails essentiels, le lien logique qui y rattache l’effet à la cause. Que d’illustres philosophes avaient échoué dans cette entreprise ! Nous avons néanmoins osé la tenter après eux. Certains phénomènes sont proposés en vain depuis des siècles à la pénétration des esprits méditatifs, comme l’énigme la plus curieuse et la plus.
impénétrable qui nous soit offerte par la Nature. Cependant les travaux accumulés des générations studieuses viennent armer la Raison de moyens d’analyse d’une puissance inattendue, et une large voie de découvertes s’ouvre sur le domaine de l’organisation de l’Homme. Grâce à ces modernes acquisitions de l’Anatomie et de la Physiologie, nous avons compris, et nous avons pu prouver, que la théorie de ces phénomènes tant merveilleux de l’influence du physique sur le moral et du moral sur le physique rentre tout entière et sans effort dans la théorie générale des actions nerveuses, et que le raisonnement suffit pour dérouler en entier la chaîne continue de ses théorèmes, après en avoir découvert le premier anneau dans quelques principes que l’expérience directe a déjà fixés. Mais nous avons voulu donner à une démonstration si nouvelle et si importante une force d’évidence irrésistible, et nous avons risqué pour cela une méthode scabreuse mais décisive. Laissant de côté pour un moment la proposition qu’il s’agissait de démontrer, nous nous sommes uniquement préoccupés de pousser à toutes leurs conséquences logiques certaines vérités établies de la physiologie nerveuse, et une déduction rigoureuse de ces vérités nous a conduits en droite ligne à la détermination exacte de tous les phénomènes proposés, comme étant les produits normaux et adéquats de certaines fonctions des nerfs.
Ainsi, l’existence même des effets que nous avions à expliquer est devenue la confirmation éclatante de l’explication fournie. Une solution obtenue à l’aide d’un tel procédé est revêtue de la double sanction de la preuve et de la contre-preuve, et doit pouvoir défier toute objection.
200 relation physiologique nu physique et nu moral.
Je m’aperçois qu’après avoir complété l’esquisse de la théorie de l’influence du moral sur le physique, il me reste encore quelques traits essentiels à ajouter pour achever le profil de la théorie inverse , celle de l’influence du physique sur le moral. Peut-être même ai-je négligé aussi quelque point important du premier sujet. Je m’en vais revenir rapidement sur ces lacunes.
435. Les spécifiques pathogénétiques, c’est-à-diro ceux qui ont affaire à la vie organique , ne sont pas les seuls que l’impression mentale ait la mission de suppléer; car, si elle peut porter l’excitation chez les facultés végétatives, qui sont en dehors de l’àme, à plus forte raison lui serait-il possible d’exciter les facultés sensitives, qui se trouvent dans l’àme même. Et si tout un système d’engrenages complexes est nécessaire pour porter l’excitation jusqu’à son adresse dans le premier cas, on en voit moins l’utilité dans le second. Je reprendrai cette analyse dans le chapitre suivant.
§ II-
Action du Physique sur le Moral.
L'empire (le la Morale renversé par un grain de poussière. — Les Organes Cérébraux des Passions unis aux Viscères par des Fibres Blanches Passives ( excitatrices ).
— Toutes les Fibres Passives ne sont point Sensitives.
— Conséquence de ce fait. — Actions Physiques sur les Passions j — par le Système Végétatif, par les (h g ânes des Sens.
436. La dépendance que l’Ame fait sentir au Corps est certes bien profonde; mais la domination que, parmi
ACTION DU MORAL SUR LU PHYSIQUE, 20 i
retour de solidarité , celui-ci fait peser sur elle n’est pas moins entière, et elle est plus formidable encore; car si ie choc d’une pensée violente peut rompre tout à coup tous les liens de la vie, et mettre un terme prématuré à uue union d’ailleurs éphémère entre une agrégation de molécules hétérogènes et le principe immuable de l’Etre, en revanche ce sont quelques gouttes d’un breuvage qui, mises en contact avec nos organes digestifs, suffisent pour transformer les mœurs de l’Agneau en celles du Tigre, suffisent pour dégrader l’intelligence humaine jusqu’au plus bas échelon de la progression animale; ce sont quelques grains d’une «vile poussière», — suivant l’ignorante expression des Moralistes, — qui peuvent, en un instant, renverser toutes les barrières de la pudeur, faire mentir à tous ses serments le cœur le plus fidèle, et soulever dans le sein chaste et tranquille de Lucrèce les flammes qui dévorent Messaline. Comment un peu de cette Matière que la Philosophie déclare vile, parvientil donc à exercer, — au mépris de ses décisions magistrales, — le sacrilège pouvoir d’anéantir le Libre Arbitre, cette arche inviolable du mérite, ce fort inexpugnable de la vertu? Je vais répondre à cette question ; mais les lecteurs sagaces m’auront déjà devancé.
437. J’établirai ailleurs, sur des preuves d’un ordre supérieur que la science de Gall n’a pas encore abordées, que toutes les facultés de l’Ame sont représentées et servies individuellement par une portion déterminée de son organe général, l’Encéphale. Dès lors, de même que les diverses facultés sensitives de la vue, de l’ouïe, de l’odorat, du goût, etc., répondent respectivement à des points distincts du cerveau, lesquels sont marqués par les points d’arrivée des conducteurs nerveux de ces sens,
de même chacune des différentes facultés passionnelles et intellectuelles doit avoir son siège d’activité concentré sous un certain angle central de l’hémisphère encéphalique ; doit posséder, en d’autres termes , un Organe Cérébral particulier.
438. Qu’arriverait-il maintenant si les Facultés Passionnelles, qui sont essentiellement impressionnables, c’est-à-dire de nature passive, aussi bien qu’active, étaient mises en communication par un conducteur nerveux centripète, c’est-à-dire par des fibres passives (398), avec des agents matériels susceptibles de produire l’excitation de ces fibres, comme tels autres produisent l’excitation des fibres optiques ou acoustiques? Naturellement, le résultat prévisible de l’çxcitation de ces fibres, ce serait l’excitation des facultés auxquelles elles aboutissent, tout comme la conséquence régulière de l’excitation d’un nerf sensitif est l’apport de cette excitation à la faculté sensitive correspondante.
439. Dès lors, pour arriver à une conception du mécanisme physiologique de l’influence du physique sur le moral aussi complète, aussi nette et aussi solide qu’il nous soit permis de nous en former une du mode d’opération de n’importe quelle fonction nerveuse, nous avons simplement à admettre que les fibres blanches-pbyliques passives, qui mettent l’àme sous l’impression de toutes les facultés végétatives (399), la rattachent à ces différentes facultés de la vie organique par les facultés différentes qui constituent sa propre vie.
Toutes les fibres blancbes-phyliqucs passives arrivent à l’àme, mais elles y aboutissent forcément en des points distincts l’un de l’autre; pourquoi nous répugnerait-il alors de reconnaître cpie les fibres blanches passives in-
ACTIOiV DU MOllAL SUR LE PHYSIQUE.
téressées dans les fondions de la Génération arrivent au Centre Animique suivant le rayon qui, dans l’expansion ( radiaire de ce point mathématique, de cette insécable et inaltérable monade, intégrité indivise du Principe Vie, représente la faculté Amour ? Et que le Foie, le Cœur, le Pancréas, la Rate, etc., sont unis de même, par un rapport spécial, avec telle ou telle autre faculté passionnelle déterminée, et que ce système de corrélation individuelle s’étend de toutes les facultés de la vie animale à toutes celles de la vie végétative? Non , cette hypothèse ne saurait répugner à la raison, car elle ne repose sur aucun postulation gratuit, car elle s’appuie tout entière sur les données les plus certaines de la science, car elle rend compte, dans toutes leurs formes, de phénomènes longtemps considérés comme mystères , car elle en est l’explication radicale et adéquate, et l’explication sans rivale.
440. Une objection pourrait cependant être faite , mais c’est la seule ayant un caractère scientifique qu’il me soit possible de prévoir. On peut nous demander de quel principe nous partons pour étendre ainsi les attributions de la fibre blanche passive ; conducteur qu’elle est des excitateurs des sensations, pour prétendre qu’elle porte en outre les excitateurs des passions. Je répondrai :
La Physiologie Expérimentale a constaté déjà une distinction profonde chez les fibres d’origine spino-postérieure, ou à conductivité centripète; elle a couslaté que les unes sont sensitives et que les autres ne le sont pas, et elle a reconnu en même temps que ces dernières sont cependant excitatrices. Or, bien que sans action sur les facultés sensitives, elles sont excitatrices des facultés motiles ; pourquoi donc ne pourraient-elles point l’être
également (les facultés passionnelles ? Nul ne saurait le (lire, car, les limites du domaine fonctionnel de ces fibres étant encore indéterminées, il n’est pas permis de lui imposer des bornes qui seraient renversées par l’analogie.
441. Dans les effets que nous venons d’analyser, nous concevons sans difficulté l’action matérielle s’exerçant
directement sur nos passions à l’aide de conducteurs spéciaux qui rattachent, par un trait d’union continu, les différents viscères sur lesquels s’applique premièrement celle action, et les organes cérébraux de ces facultés de l’âme, lesquelles elle a pour résultat final d’émouvoir. Or, à côté de ces phénomènes, il en existe toute une autre espèce du même genre, non, moins considérable, non moins curieuse, mais dont la génération est plus énigmatique. En d’autres termes , parmi les agents matériels qui ont le pouvoir d’impressionner les passions, les uns s’exercent directement et isolément sur ces facultés; chez les autres, l’impression passionnelle est inséparablement associée à une impression sensationnelle, de sorte que je me demande si ces deux sortes d’impressions doivent être regardées comme les effets concomitants et simultanés de la même cause excitatrice portant sur deux ordres distincts de fibres, ou bien s’il faut considérer la première comme étant l’effet consécutif de la seconde, et comme étant, par celle raison, une conséquence seulement médiate de l’action du dehors.
La musique en mode mineur nous inspire des pensées douces, tendres, mélancoliques; les tons majeurs excitent la gaieté, enflamment le courage , soulèvent les transports de l’enthousiasme ; à la vue de la combinaison si profondément étudiée des courbes qui déterminent la
ACTION DU MO li.VL SI R LE PHYSIQUE.
surface du lorse de l’Aphrodite Callipyge, l’homme jeune est ému, et l’attrait souverain de la beauté s’exerce aussitôt sur son àme ; l’adorateur prosterné sous les voûtes du temple sent tout à coup sa ferveur s’exalter, et les aspirations de sa foi s’élever et grandir, quand le flot des parfums versés par les thuriféraires est venu 1 inonder ; d’autres substances odorantes possèdent la vertu bien connue de réveiller les désirs de la volupté, etc. Il s’agit maintenant de savoir si de telles actions spécifiques exercées sur les passions par des agents sensibles résultent de l’excitation de fibres particulières en rapport spécial uvec les organes, cérébraux des diverses facultés passionnelles, et qui se trouveraient» associées à différentes espèces de fibres sensitives pour partager l’impression de leurs excitateurs respectifs, ou bien si elles résultent d’une opération intime et toute subjective de l’âme , c’est-à-dire si elles sont le produit d’une réaction de la sensation sur les sentiments.
Je n’ai pas assez étudié celte question pour me permettre de la juger d’une manière absolue ; voici le peu de données que je possède sur le sujet. On ne peut se tendre compte des effets moraux attachés à la vue de telle ou telle combinaison de lignes qu’en supposant une relation toute subjective, toute psychique, entre la nature de cette sensation et telle ou telle faculté passionnelle ; il n’est pas possible de les attribuer à une action élective de la lumière réfléchie par l’objet visuel, sur une classe de fibres en rapport spécial avec la passion impressionnée, car, comme cela a été expliqué précédemment (280), l’idée des formes particulières que nous attribuons aux différents objets ne tient point à la nature spécifique des fibres optiques sur lesquelles tombe leur
image , mais seulement à la disposition relative de celles qui se trouvent former actuellement le périmètre de cette image sur la rétine. Si l’influence morale propre à chaque variété de la forme se produisait par l’excitation d’une catégorie spéciale de fibres optiques, ces fibres devraient se trouver nécessairement sur le périmètre de l’image qui produit l’idée de cette forme ; or tous les points de la rétine peuvent se trouver placés tour à tour sur la limite de toutes les images aux figures les plus diverses ; les fibres en question ne sauraient donc avoir la spécificité que l’hypothèse leur attribue, ce qui exclut l’idée de leur existence.
Il resterait maintenant à déterminer jusqu’à quel point ce raisonnement est applicable à la théorie de l’influence passionnelle des couleurs , des odeurs , des saveurs , des touchers ; c’est-à-dire si les modifications morales qui accompagnent certaines sensations doivent être considérées comme étant toutes sans exception des produits éloignés et indirects de l’action sensible, ou s’il convient de regarder certaines d’entre elles comme les effets directs et prochains de cette action, au même titre que les sensations elles-mêmes.
§ III
Solidarité entre l’Etat Physique et l’Etat Moral.
Échange des Impressions entre les deux Pôles Cérébral et Ganglionnaire de chaque Fonction Entière.
— Démonstration sur l’analyse de la Fonction Procréatrice. — Autres exemples. — Pourquoi la Peur dispose-t-elle au Choléra plutôt qu’à d’autres épidémies?
— Solution de cette question et de plusieurs autres du
même genre. — La loi de réciprocité entre les Impressions Physiques et les Impressions Mentales appliquée à la constitution de la Santé de l’Ame et du Corps.
442. L’influence du Moral sur le Physique et l’influence du Physique sur le Moral s’offrent maintenant à nous comme la conséquence physiologique la plus naturelle des rapports anatomiques établis entre les deux grands appareils vitaux , le système nerveux Cérébrospinal et le système nerveux Grand-sympathique. C’est un échange d’actions et de réactions ménagé entre la vie animale et la vie végétative par l’interposition d’une série de couples nerveux unissant individuellement chacune des facultés de l’àme à une des diverses facultés végétatives, ainsi que les deux pôles d’un aimant sont unis entre eux par son axe.
Toute Fonction Vitale entière possède par conséquent deux centres d’impulsion , un centre cérébral et un centre ganglionnaire; et est mise enjeu par le concours de deux forces complémentaires, l’une, faculté animale, l’autre , faculté végétative.
443. La relation de réciprocité établie entre ces deux pôles de toute fonction vitale, qui rend chacun solidaire de toutes les modifications intestines produites dans l’autre , et met pour ainsi dire en commun les actions si différentes de leurs excitateurs spéciaux, n’est mise nulle part, dans l’Economie, aussi fortement en relief, et ne s’y manifeste par un ensemble de caractères aussi complet et aussi régulier, que dans le mécanisme de la Fonction Procréatrice.
I)’un côté, c’est un désir, une passion, un mouvement de l’Ame, enfin, qui attire les sexes l’un vers
l’autre; d’autre part, ce sont des glandes qui préparent les germes d’une nouvelle vie, ce sont des muscles involontaires qui se contractent pour réaliser les conditions mécaniques nécessaires à un rapprochement qui doit rendre ces germes féconds. Dans le premier cas , c’est l’Ame seule exerçant une de ses activités propres ; dans le second cas, c’est le travail privé d’une activité organique ; ce sont en tout deux facultés d’or.dre opposé constituant le double moteur de la fonction entière d’engendrer. Maintenant, qu’un stimulant matériel vienne réveiller tout à coup la seconde , et la première sort au même instant de sa torpeur; et, réciproquement, qu’une pensée de volupté vienne enflammer celle-ci, et c’est le même feu qui passe aussitôt à celle-là, et anime tous ses ressorts d’une impulsion soudaine.
444. La contemplation des phénomènes dont notre organisme est continuellement le théâtre nous en montre encore qui , bien que d’une production moins régulière , sont une preuve non moins décisive de la connexion sympathique élective accusée entre les deux principes constitutifs des corps animés, et un témoignage également précieux en faveur de la théorie que nous avons donnée tout à l’heure de cette admirable relation. En voici un entre autres qui m’a frappé longtemps avant que je fusse à même de m’en rendre compte :
On sait que ce genre d’affection morale qui détermine les larmes à couler est invariablement suivi d’une sensation particulière dans la région de l’Epigastre, et a peu près telle que si c’était par suite de la pression d un poids lourd posé sur le Creux de l’Éstomac. Eh bien , que, pendant notre sommeil, une pression soit exercée
sur celte partie de notre corps, de manière à en faire le siège d’une sensation semblable ; ou bien encore que cette sensation soit provoquée par un état maladif de cet organe, et bientôt notre imagination va évoquer quelque rêve affligeant, et nous nous réveillons en pleurs.
Ainsi , la peine morale fait naître les spasmes du diaphragme, et les spasmes du diaphragme — quelle que soit la cause qui les provoque actuellement — suscitent à leur tour la peine morale. De tels effets, il est vrai, ne se produisent pas ordinairement dans l’état de veille; mais cela tient à cé qu’il appartient précisément à cet étal de nous prémunir contre l’illusion. Et, cependant, que de pauvres hypocondriaques continuellement en proie, de jour comme de nuit, à des angoisses sans sujet !
445. Tout en rêvant aux conséquences diverses qui peuvent être contenues dans les principes nouveaux dont , nous venons de dégager les formules générales, mon esprit s’est heurté à la solution inattendue d’un problème curieux dont les Pathologistes se sont souvent préoccupés, sans doute, mais que pas un d’eux, j’imagine, n’a jamais soupçonné la possibilité de résoudre. En effet, quel est l’homme sérieux qui voudrait perdre son temps à chercher pourquoi \a frayeur que nous avons du Choléra l’attire sur nous, en quelque sorte comme l’aimantation du fer attire le tonnerre sur ce métal, et, — ce qui semble une préoccupation plus oiseuse encore, — pourquoi la Peur prépare les voies à celte maladie plutôt qu’à toute autre épidémie d’un caractère différent, telle que la Peste, la Petite-Vérole, et toutes les affections de la peau les plus redoutables et les plus contagieuses?
Ces questions, considérées jusqu’à présent comme beaucoup au delà de la plus grande portée de nos moyens d’analyse, cessent aujourd’hui d’être insolubles, grâce à la théorie que nous venons de faire connaître, et dont, pour le prouver, nous allons leur faire application en peu de mots.
446. Le Choléra est une affection du tube digestif, et, par conséquent, tous les agents qui ont la propriété d’affecter cet organe agiront dans le sens de l’agent cholérique, tendront à accroître son influence, et lui fourniront souvent le surcroît de force qui lui manque pour se rendre maître de l’Économie. Et, de fait, l’usage des fruits verts, auquel est attachée la propriété bien reconnue de troubler les fonctions digestives, est signalé comme un des plus dangereux auxiliaires du choléra.
Mais nous avons été conduits à reconnaître que toute fonction vitale peut être également modifiée par des impressions mentales comme par des impressions physiques. Or, quelle est l’impression mentale qui a le don d’agir sur les Intestins? Nous l’avons constaté précédemment (428), c’est \a.Peur (car ce n’est pas sans raison que l’on dit trivialement : « Avoir la peur dans le ventre »). Donc la Peur est, dans l’ordre des impressions mentales, l’alliée naturelle du Choléra, ainsi qu’est l’action des fruits non mûrs dans l’ordre des impressions physiques.
La théorie , comme on voit, nous avertirait a 1 avance de ce que l’observation constate, c’est-à-dire que la Peur est un traître dans la place conspirant avec toute épidémie gastrique pour favoriser son invasion et seconder scs progrès.