‹ Elektra, tragédie en un acteChapitre 1 sur 3 · SERVANTES ET SERVITEURS · texte numérisé non relu

SERVANTES ET SERVITEURS

Lieu de l'action: MYCENES.

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Une cour intérieure formée par l'arrière-palais et les communs où logent les serviteurs. Des servantes sont groupées autour du puits, sur le devant et la côté gauche de la scène. Parmi elle la surveillante.

Première Servante

(soulevant sa cruche)

Où est Elektra?

Deuxième Servante

C'est pourtant son heure, c'est l'heure où, hurlant le nom de son père, elle en ébranle les murs.

(Elektra sort en courant d'une galerie déjà pleine d'ombre.

Toutes se tournent vers elle ; Elektra, le bras levé devant

sa figure, fait un saut en arrière, comme un animal regagnant

son terrier.)

Première Servante Avez- vous vu î quels regards sur nous ?

Deuxième Servante

une chatte sauvage.

Telle

Troisième Servante

Là, je l'ai vue hier, geignante ...

Première Servante

Toujours, au soleil couchant, là prostrée, elle geint.

Troisième Servante

A deux nous rapprochâmes peut-être de trop près . . .

Première Servante Elle a horreur qu'on la regarde.

Troisième Servante Oui, nous vînmes un peu près, soufflant alors comme une chatte vers nous : « Hou ! mouches »

fit-elle «Hou! »

Quatrième Servante « Hou ! Mouches, hou ! »

Troisième Servante

« Fuyez loin de mes plaies !» et de son balai de loin, menace.

Quatrième Servante

« Hou ! mouches, hou ! »

Troisième Servante « Ne venez pas ici vous gaver de mes pleurs. Ne pompez pas l'écume de ma bouche amère »,

Quatrième Servante

«Fuyez, cachez- vous », nous cria-t-elle : « Mangez gros et buvez doux, allez au lit avec vos hommes, allez ! »

Mais elle . . .

Troisième Servante J'eus bientôt fait . . .

Quatrième Servante

. . . sut lui répondre !

Troisième Servante

«Mais, lorsque tu as faim», lui répondis-je « tu manges aussi ! » Elle bondit, darda quels affreux regards, et, comme des griffes crispa ses doigts vers nous, criant : « C'est un

vautour qui de moi-même se nourrit ! »

Deuxième Servante Et toi ?

Troisième Servante

« Tu aimes t'accroupir », dis-je, « où t'attire l'odeur de pourriture, tu grattes après un vieux cadavre, »

Deuxième Servante

Alors qu'a-t-elle dit?

Troisième Servante Hurlante dans son coin elle s'est rejetée

Archives de la VHIe de Bruges

Première Servante Pourquoi donc la Reine laisse-t-elle pareil démon aller, venir, dans la maison?

Deuxième Servante

Sa propre enfant!

Première Servante Ah! fût-elle ma fille, moi, par Dieu!

je la mettrais sous grilles !

Quatrième Servante Sont-ils pas Pour elle assez barbares ? Son écuelle sa pâtée, voisine avec celles des bêtes !

(Soupirant.)

N'as-tu pas vu le Maître la frapper?

Cinquième Servante

(toute jeune, avec une voix tremblante et émue)

Je veux me jeter à genoux devant elle et baiser ses pieds nus! N'a-t-elle pas un roi pour père, celle qui souffre de tels outrages ? Ses pieds je veux les oindre, et que mes cheveux les sèchent!

La Surveillante Veux-tu rentrer!

(La poussant.)

Cinquième Servante Il n'est rien, sachez le de royal autant qu'elle en ce monde. Elle git en

haillons devant la porte, mais personne, personne ici n'oserait braver son regard,

ELEKTR A 1 1

La Surveillante

(la poussant du côté de la porte basse, ouverte à gauche de la scène)

Allons !

Cinquième Servante

(s'accrochant à la porte)

Comment osez-vous respirer cet air qu'elle-même respire!

Toutes, puissé-je un jour, toutes, toutes, vous voir pendues dans une grange

obscure, oui, pendues, juste salaire des maux par Elektra soufferts !

La Surveillante

(ferme la porte sur elle)

L'entends-tu? Nous, nous qu'Elektra, dès qu'on l'invite à notre propre table ose insulter insolemment; elle crache vers nous, nous traite de chiennes !

Première Servante

Oui, elle a dit: Pas un chien

ne veut s'abaisser à cet ouvrage qui est le vôtre :

en vain vous voulez effacer avec de l'eau

l'inneffaçable sang du meurtre

qui toujours suinte.

Troisième Servante

Mais l'opprobre, ajouta-t-elle l'opprobre, qui nuit et jour se renouvelle, quelle eau l'efface?

Première Servante Votre corps semble raidi par la crasse dont il est l'esclave ! »

(Les servantes portent les cruches dans la maison à gauche.)

La Surveillante

(qui leur a ouvert la porte)

Quand elle nous voit avec nos enfants, elle s'écrie : « Rien n'est plus immonde, rien que ces enfants, qu'en chiennes, sur les marches de sang glissantes, là, dans la maison, vous avez conçus et enfantés. »

Oui ou non, le dit-elle?

Première, Deuxième, Troisième et Quatrième Servante Oui, oui!

(Toutes de l'intérieur.)

La Surveillante Le dit-elle, oui ou non?

Première, Deuxième, Troisième et Quatrième Servante Oui, oui !

Cinquième Servante

(de l'intérieur)

On m'a battue !

(Elektra sort de la maison.)

Elektra Toute seule ! Ah, toute seule ! Le père mort, roulé au fond du noir et froid abîme . . . (Tout contre le sol.)

Agamemnon ! Agamemnon !

O mon père ! N'as-tu pas la force

de traîner jusqu'à moi ton cher visage ?

(A voix basse.)

C'est juste l'heure, c'est notre heure, oui, c'est l'heure, où jadis ils te frappèrent, ta femme et lui, celui qui, dans ta couche, dans ta royale couche, avec elle dort.

Ils te frappèrent nu dans ton bain, ton sang gicla sur tes paupières, et le bain fut rouge de sang fumant. Il te prit, lui, lui, le lâche, aux épaules, te tirant ainsi hors de la chambre, tête en avant; tes jambes balayaient la terre.

Tes yeux paraissaient béants, regardaient la maison.

Tu reviendras de même, pas à pas là, tout à coup, debout, et tes yeux seront grands ouverts, et le bandeau royal ceindra de nouveau ton front, le pourpre bandeau de ta plaie ! Agamemnon ! Père !

Je veux te voir, aujourd'hui parais encore Comme tu fis hier, comme une ombre, là dans l'ombre, viens vers ton enfant!

Père ! Agamemnon !

Que ton jour vienne ! Comme tombe des astres une pluie de feu, qu'ainsi le sang, jailli des gorges tombe, sur ta tombe ! Et comme d'urnes renversées puisse-t-il s'écouler du flanc des meurtriers ; ainsi qu'un ruisseau gonflé, qu'un fleuve qui se précipite, tu vas sortir, ô vie des défuntes vies! Et tes chevaux de guerre o mon père, tous

Archives de la Ville de Bruxelles Arcbief van de Stad BrusseJ

seront trainés vers ta tombe, dans l'air ils henniront,

pressentant leur sort, et que c'est l'heure

où il faut qu'ils meurent. Nous t'immolerons tes

chiens, ceux qui léchaient tes pieds, qui suivaient tes chasses, que tes mains aimaient repaître, leur sang coulera vers toi, pour te servir encore, et nous, nous, ton sang, ton fils Orest et tes deux filles, tous trois, la tâche accomplie sous la voûte empourprée des vapeurs de sang pareilles à celles que traîne le soleil, nous danserons, tous trois autour de ta tombe !

(Encore plus inspiré et pathétique.)

Et les genoux levés, bondissant, haut,

je franchirai les morts, et tous ceux là

qui me verront, pareille

à quelqu'ombre dansante, ainsi

ceux-là me voyant pourront se dire :

C'est un grand roi

qu'en ces lieux aujourd'hui célèbrent sa propre

chair, son sang; heureux le père de tels enfants qui près de sa haute tombe dansent si gaiement ces royales danses ! Agamemnon, Agamemnon!

Chrysothémis

(sa soeur, plus jeune, debout devant la porte/ à voix bass

Elektra !

(Elektra sursaute de frayeur, et comme sortant d'un rêve regarde du côté de Chrysothémis.)

Elektra Ah, ce visage!

si haïssable?

Chrysothémis Est-il pour toi

Elektra

(brusquement)

Que veux-tu? Parle, dis, explique-toi puis va, va-t-en, va!

(Chrysothémis lève ses mains comme pour se défendre.)

Que veut dire ce geste?

Ainsi le père levait ses mains le jour que la hache horrible s'abattit sur sa chair. Que veux-tu? Fille de ma mère, fille de Klytaimnestra ?

Chrysothémis Ils trament une affreuse trahison !

Elektra Les deux femelles?

Chrysothémis Qui?

Elektra

Qui? Notre mère avec cette autre femme, le lâche, cet Aegisth, cet assassin si brave dont le cœur, l'audace ne se voient qu'au lit. Et quel est leur dessein ?

De te jeter dans une tour, où, sans voir lune ni soleil, tu gémiras.

Elektra

(rit)

Chrysothémis C'est vrai, te dis-je, je l'entendis.

Elektra

Comment fis-tu pour les entendre ?

Chrysothémis

(à voix basse)

A la porte, Elektra!

Elektra

(éclatant)

Il ne faut pas ouvrir de porte ici !

Des râles rauques, oui, des plaintes qu'on étrangle,

s'exhalent sans cesse de ces murailles,

il ne faut pas ouvrir ! Mais immobile,

à mes côtés t'asseoir, en appelant

à haute voix la mort sur elle et lui.

Chrysothémis

Rester assise, immobile, dans l'ombre?

Non, non ! Car j'ai du feu dans ma poitrine et c'est pourquoi toujours je vais et viens ; pas une chambre où rester, de l'une à l'autre j'erre, course folle, ah !

monter, descendre N'a-t-on pas dit mon nom ?

J'accours bien vite, c'est une chambre vide qui me regarde ! Et mon angoisse est telle que mes genoux tremblent jour et nuit ;

ÈLEKTRÂ 17

cela m'étreint la gorge si fort

que je n'ai plus de larmes ;

tout est de pierre ! Soeur, je t'en prie !

Elektra Hé! bien?

Chrysothémis

Toi, c'est toi qui me rives au sol avec des crampons de fer ! Je pourrais sans toi m'évader. N'était ta haine que rien n'endort, que rien ne dompte, et qu'ils redoutent, ah ! ah !

ils nous laisseraient sortir de notre geôle, Soeur ! Je veux sortir ! Je ne veux pas, ici, jusqu'au trépas dormir!

Que je meure, mais d'abord vivre !

Avant d'être vieille, je veux de doux enfants, chers petits êtres, dussé-je même les enfanter d'un rustre ; des enfants que mes bras, sur mon sein réchaufferaient quand l'orage gronde et secoue les portes!

Me comprends-tu? Réponds moi, Soeur!

Elektra Corps misérable!

(toujours excessivement exaltée)

Ah grâce, pour toi-même et pour moi!

A qui sert ce tourment? Le Père, il est mort.

Le frère ne vient pas !

Telles deux oiseaux sur la branche,

nous attendons inquiètes, regardant

de tous côtés . . . personne ne vient

ni Frère ni même, ni même un message,

ni l'annonce de ce message . . . rien . . .

Avec son stylet le temps s'en vient sur nous

creuser nos traits; dehors le ciel rayonne

ou s'éteint, des femmes hier encore sveltes,

deviennent grosses, à la fontaine

lourdement se traînent, puis soudain

de leur fardeau délivrées,

puisent joyeuses l'eau claire, et d'elles-mêmes

s'épanche un breuvage enivrant; une autre vie à

leur sein est suspendue, et l'enfant va grandissant. Non, non, je suis femme et veux le sort des femmes !

Plutôt la mort que vivre hors la vie !

Elektra

% V / Tu hurles ? Va ! Rentre ! C'est là ta place !

«A Mais quel tumulte ? Est-ce qu'on prépare déjà

/ tes noces ? J'entends courir.

Et là dedans on crie. On tue ou

l'on enfante! Pour oreiller s'il manque

un cadavre, il faut bien qu'on tue !

Chrysothémis

Va-t-en, bien vite ! qu'elle ne te voie !

Ne te remets pas sur son chemin : la mort

veille en ses regards ! Elle a rêvé.

(Le bruit de nombreux arrivants, à l'intérieur, se '/^ rapproche.)

Va-t-en d'ici! On marche dans l'entrée On va passer ici* Elle a rêvé.

iMe.

ELEKTRÀ

Elle a rêvé, je ne sais quoi,

je l'ai entendu dire aux servantes :

On dit qu'elle a rêvé d'Orest, oui

d'Orest lui-même, elle a crié cette nuit

en rêve comme quelqu'un que Ton étrangle,

(Des torches et des ombres remplissent l'entrée, à gauche de la porte.)

Chrysothémis

Les voici tous, voici le long troupeau

des porteuses de torches, poussant des bêtes,

portant des glaives. Soeur, répouvante

la rend terrible ! Eloigne toi,

ne reste pas au travers de sa route.

Elektra

J'ai le très vif désir de parler à ma mère, aujourd'hui.

(Devant les baies, violemment illuminées, un cortège tumultueux passe rapidement ; bruit d'animaux que Ton traîne et que l'on fouaille, grondements sourds, cris aussitôt réprimés, claquement d'un fouet.)

Chrysothémis J'ai peur d'entendre !

(Chrysothémis s'enfuit par la porte de la cour. Klytaimnestra paraît dans l'encadrement de la large baie. Son visage blême et bouffi est plus pâle encore, à cause du feu des torches et de la couleur pourpre de sa tunique. Elle s'appuie d'un côté sur une confidente vêtue de violet foncé, de l'autre sur une canne d'ivoire incrustée de pierres précieuses. Une forme jaune, dont la figure aux cheveux noirs rejetés en arrière semble celle d'une Egyptienne, et dont l'allure semble celle d'un serpent qui se dresse, porte la traîne. La Reine est^^ ^ couverte de pierres précieuses et de talismans, ses bras dis-i^ paraissent sous les bracelets, ses doigts sont raidis par les

bagues. Les paupières de ses yeux sont extrêmement grandes, et elle paraît ne pouvoir, sans effort, les tenir ouvertes. Elektra se dresse de tout son haut. Klytaimnestra ouvre tout à coup les yeux, et tremblante de colère, se penche en dehors de la baie, en menaçant Elektra de sa canne.)

Klytaimnestra

Que veux-tu ? Voyez, là ! Mais voyez donc ! ■qtïêlle attitude, ce long cou tendu, cette langue qui pointe ! Et dire que ça librement chez moi circule!

(Respirant avec peine.)

De ses yeux que ne peut-elle me détruire ! O Dieux, d'où vient que sa vue m'oppresse ? Pourquoi vous même m'accabler?

Pourquoi faut-il que ma force soit brisée? Pourquoi? Pourquoi mon corps, bien qu'il vive \ n'est-il plus qu'un désert, et cette ortie qui naquit de lui, pourquoi ne l'ai-je pas sarclée ?

D'où vient ce qui m'arrive, Dieux vénérables?

Elektra

(très calme)

Les Dieux ! Mais toi-même, n'es-tu pas Déesse, Oui tout comme eux!

(à ses suivantes)-

Qu'a-t-elle dit?

avez-vous compris ses paroles?

La Confidente Que tu es de souche divine aussi.

La Porteuse de Traîne

(d'une voix sifflante)

Elle se moque!

Klytaimnestra

(laisse retomber ses lourdes paupières, doucement)

O douce voix perdue, de qui le timbre résonne

Toïn, si loin! Elle lit en moi.

Mais qui pourrait savoir sa vraie pensée?

S (La Confidente et la Porteuse de traîne chuchotent ensemble.)

Elektra

(s'approche lentement de Klytaimnestra)

Toi, tu n'es plus la même. La vermine

se suspend à toi! A ton oreille

elle siffle et partage en deux ta pensée,

voilà pourquoi tu es toujours

dans Tivresse et dans le rêve.

Klytaimnestra Je veux descendre, seule, seule, pour qu'ell

u-t£? -^mm^mm^mm^^^A^ - narle

(Elle quitte la baie et paraît avec ses suivantes sur le pas de la porte du seuil.)

Aujourd'hui elle est moins farouche et parle comme un mage.

La Confidente

(à voix basse,)

Elle ne dit pas sa pensée.

La Porteuse de Traîne Ses mots sont tous mensonges.

Klytaimnestra

.„. -- wf^ (s'emportant)

Vous deux, silence ! Ce qui sort de vous toutes

n'est que l'haleine d'Egisthe.

Quand je m'éveille la nuit, êtes-vous

d'accord sur mes souffrances ? Toi tu cries :

que mes paupières sont par trop pesantes,

et que mon foie gonfle.

Tu me susurres, toi, à l'autre oreille :

que tu as vu des démons affreux,

avec des becs en pointe,

qui viennent sucer mes veines.

Et ne m'as-tu pas montré, sur moi, leurs traces ?

Et sur tes conseils je frappe, frappe, frappe

tant de victimes.

Voulez-vous donc me harceler de vos avis

contraires jusqu'à la mort?

Je suis lasse d'entendre: «je dis vrai, et l'autre

trompe ».

Où est-tu, Vérité ?

Pas un homme ne te connaît. Quand elle me parle de ce que j'aime entendre, je suis heureuse et je l'écoute . . . Devant qui sait me dire ce qui m'agrée, fût-ce même ma fille, ou, même elle, ah! qu'il m'est doux de mettre à nu mon âme

torturée, de laisser la brise tiède, , d'où qu'elle vienne, souffler sur elle.

Les malades, quand vient le soir, assis au bord des ondes, offrent leurs ulcères et leurs affreuses plaies aux fraîches caresses des

brises nocturnes et tous ne pensent qu'à ceci :

Ne plus souffrir!

Laissez-moi seule près d'elle !

(D'un geste impérieux de sa canne, elle fait rentrer dans la maison la Confidente et la Porteuse de traîne. En hésitant, celles-ci franchissent la porte. Les torches s'éclipsent aussi, et c'est seulement une faible lueur, venue de la maison, qui éclaire les visages des deux femmes, dans la cour.) (Klytaimnestra à voix basse)

Mes nuits ne sont plus jamais bonnes.

A tous mes rêves, quel remède?

Elektra

(se rapprochant)

Rêves-tu, Mère?

Klytaimnestra

Lorsqu'on vieillit, Ton rêve. On peut trouver un remède. Il existe.

Il est pour chaque mal un remède juste. Tu vois, je me suis couverte de pierres, en chacune d'elles réside une force; ce qu'on ignore, c'est leur exact emploi. Mais toi, si tu voulais, toi, en ceci, tu peux m'être utile,

Elektra Moi, mère, rnoi?

Klytaimnestra

(avec éclat)

Oui, toi ! Tu es lucide.

Tu as la tête très solide. En tout ceci

tu peux m'être utile. Si rien qu'un mot

est peu de chose . . . qu'est-ce donc qu'un souffle ?

Apprends donc que du crépuscule à l'aube,

quand je m'agite sur mon lit, un rien

rampe sur moi. — Pas même un mot, pas même un mal, c'est quelque chose d'impondérable ; rien, dis-je . . . Pas même un cauchemar, et pourtant, c'est si terrible que mon âme, à cette approche, aimerait se pendre, que chaque membre en moi hurle à la mort ! Et je puis vivre, sans même être malade : regarde moi: semblai-je être malade?

Peut-on se dissoudre vivante, comme pourriture?

Et s'écrouler, lorsqu'on n'est pas malade, semblable à quelque robe qui s'émiette, rongée par les mites? J^i / P

Si je dors, je rêve, rêve, que toute la moelle de mes os s'enfuit, et lorsque je me lève, rien qu'un dixième, à peine, coula de la lente clepsydre.

Derrière le rideau un reflet, mais ce n'est pas la blême aurore, non, c'est encore la torche de la porte qui frissonne, et qui semblable à quelqu'être vivant, m'épie.

Tous ces rêves, il faut qu'ils finissent ... il faut . . . Qui me les apporte, l'étrange Daimon, va s'enfuir dès que le juste sang aura coulé !

ELEKTRA Etrange !

Klytaimnestra

(sauvage)

Quand je devrais à tout ce qui rampe et vole ouvrir les veines, dans la rouge

vapeur du sang marcher et puis dormir, comme font les enfants de Thulé aux brumes pourprées :

je veux ne plus rêver!

Elektra

Quand le juste sang

sous la hache jaillira, mourront tous tes rêves !

Klytaimnestra Quel est-il, ce sang, et de quel animal pur?

Elektra

(riant mystérieusement)

Sang d'une bête impure.

Klytaimnestra

D'un de mes prisonniers?

Elektra Non, un homme libre.

Et quels remèdes?

Elektra

Merveilleux remèdes qu'il faut strictement prendre.

Klytaimnestra

(impatientée)

Parle donc !

ELEKTRA Ne peux-tu me comprendre?

Klytaimnestra

Non, vite explique.

(Elle ajure solennellement Elektra.)

Dis-moi le nom de l'holocauste !

Elektra

Une femme!

Klytaimnestra

(avec impatience)

Est-elle au nombre de mes suivantes?

Enfant? Est-elle vierge encore? Ou femme, ayant connu le mâle?

Elektra

Oui, connu, c'est ça!

Klytaimnestra

(pressante)

Ce sacrifice, dis-m'en donc l'heure, le lieu!

Elektra

Qu'importe le lieu, qu'importe l'heure, le jour ou la nuit.

Klytaimnestra

Dis-moi le rite!

Que dois-je faire? Faut-il moi-même ...

Non, non, tu n'iras pas cette fois à la chasse, filet, hache au poing.

Klytaimnestra

Qui donc? Qui doit agir?

ELEKTRA Un homme !

Klytaimnestra Aegisth ?

Elektra

(riant)

J'ai dit pourtant: un homme!

Qui? Mais réponds vite. Quelqu'un des nôtres? Ou bien sera-ce un étranger?

Elektra

(fixant le sol, l'esprit ailleurs)

Oui, oui, étranger. Et malgré tout de la maison.

Klytaimnestra

Explique-moi l'énigme.

Elektra, continue. Je suis heureuse,

pour cette fois, de te trouver moins rude . . .

Elektra

(à voix basse)

Vas-tu laisser rentrer le Frère, Mère ?

Archives delà Ville cJeBruxe;;.; Archief van de Siad Brus^i

Klytaimnestra J'ai fait défense que de lui Ton parle.

Elektra As-tu donc peur de lui?

Klytaimnestra

Qui Ta dit?

Elektra Mère, pourquoi trembler?

Qui aurait peur d'un misérable insensé!

Elektra Quoi!

Klytaimnestra

Le pauvre bégaie, couche auprès des chiens de

garde, et confond la bête et l'homme, âme chétive.

Elektra L'enfant était très sain.

Klytaimnestra

C'est que, on lui donna mauvais gîte, et les chiens de la cour pour compagnie.

Elektra Ah!

Klytaimnestra

(baissant ses paupières)

En vain j'envoyai de l'or, de l'or, J

pourqu'on le traitât comme doit l'être un fils de Roi !

Elektra Tu mens! L'or envoyé, c'était pour qu'on l'étrangle.

Klytaimnestra Qui te l'a dit ?

Je le vois dans tes yeux.

Et à ton tremblement je devine qu'il vit encore. Et que le jour, la nuit, sans cesse tu penses à lui. Et que ton cœur se sèche de peur quand tu te dis : il vient !

Klytaimnestra

Ceux du dehors je n'en ai cure.

Je suis ici la souveraine.

J'ai des servants assez qui veillent à ma porte

et, s'il me plaît, je place jour et nuit,

devant ma chambre, trois guetteurs armés

et qui, l'oeil ouvert, me gardent.

Quelque jour, de façon ou bien d'autre

je saurai te faire parler.

Déjà tu l'avouas que tu connais

la victime juste, et le remède que je cherche.

Si tu te tais, libre, tu parleras

enchaînée. On fait parler

ceux qu'on affame.

Rêves sont choses qu'on supprime.

Qui les souffre, sans en jamais trouver

le vrai remède, n'est rien qu'un sot!

Mais je saurai qui doit saigner et mourir

ici pour qu'enfin, moi, je dorme !

(Elektra fait un bond hors de l'ombre, vers Klytaimnestra,

dont elle se rapproche de plus en plus. Elle lui parle avec

une exaltation croissante.)

Elektra

Qui doit saigner? Ta gorge elle-même

Quand le chasseur t'aura prise!

J'entends qu'il entre dans ta chambre, j'entends

les rideaux de ton lit qu'il tire:

Mais qui tuerait la victime endormie ?

Il te réveille, hurlante tu t'enfuis.

Sur tes pas il s'élance, te traque en ta maison;

Cours-tu à droite, là est le lit!

A gauche, là fume le bain sanglant,

et l'ombre et les torches t'enveloppent

de leur filet noirâtre et rouge . . .

(Klytaimnestra est secouée d'un frisson muet.)

Au bas des marches, sous des voûtes,

des voûtes et des voûtes il te poursuit . . .

Et moi, moi, moi, moi, moi, qui te l'envoyai,

moi, je suis le chien forçant la bête ;

si tu veux te terrer, d'un saut

je te relance. Et nous irons ainsi

jusqu'à un mur qui nous arrête, et là . .

dans les ténèbres, vois-tu pas déjà une ombre,

oui, là, une forme vague

où le blanc des yeux reluit ? Ah 1 C'est le Père,

indifférent, sachant que cela doit être; c'est à ses pieds que tu t'écrouleras.

Tu voudrais crier, mais l'air étrangle alors ton cri et il retombe, muet, par terre. Inconsciente, tu tends déjà le cou, et le froid du fer te semble attaquer déjà ta vie. Mais non, il convient d'attendre. Le rite doit être observé. Tout se tait, tu n'entends que ton coeur en ta poitrine battre : cet instant se creuse sous toi comme un grand trou noir d'années, cet instant on te l'accorde pour ceci :

que tu souffres l'angoissante horreur des naufragés dont les clameurs s'efforcent en vain de traverser la tempête. Cet instant on te l'accorde pour que tu envies tous ceux qu'on a rivés aux murs des geôles, ceux qui, du fond des puits, invoquent le trépas, et comme un sauveur l'appellent . . .

ô toi, toi qui en toi-même est encagée ainsi qu'au ventre ardent d'un animal d'airain, tu ne pourras, toi non plus, crier ! Je suis devant toi, tu peux lire de tes yeux hagards l'horrible mot qui sur mon visage est écrit:

Aux lacs posés par toi-même ton âme s'étrangle, elle tombe, la hache, et je suis là, je te vois, je te vois morte. Finis tous tes rêves, et ceux qu'on m'obligeait à faire, et qui lors vivra, gaîment pourra jouir de sa vie !

(Elles se tiennent l'une devant l'autre, les yeux dans les yeux. Elektra pleine d'une farouche ivresse, Klytaimnestra

Mp

haletante de peur. A- ce moment le vestibule s'illumine. La Confidente accourt. Elle chuchotte quelque chose à 1 oreille de Klytaimnestra. Celle-ci semble d'abord ne pas comprendre. Petit à petit elle revient à elle. Elle fait un signe : «De la lumière !» Des servantes avec des torches arrivent en courant et se placent derrière Klytaimnestra. Klytaimnestra fait encore signe : « Plus de lumière ! » Maintenant ses traits se détendent peu à peu, et une expression mauvaise de triomphe vient remplacer son air d'angoisse. Des servantes arrivent, de plus en plus nombreuses, et se placent derrière Klytaimnestra. Maintenant la cour est toute pleine de lumières et des lueurs rougeâtres courent sur les murs. Sans perdre Elektra de vue un seul instant, Klytaimnestra se fait redire la nouvelle, et saturée d'une joie sauvage, dans un geste de menace, elle étend ses deux mains vers Elektra. La Confidente lui ramasse sa canne, et s' appuyant sur l'une et l'autre, vivement, voracement, retroussant sa robe pour franchir les marches, elle rentre en courant dans la maison. Les servantes avec les lumières la suivent, comme si on les poursuivait.)

Elektra

Que lui ont-elles dit J^jP'où vient sa joie ! Ma tête ! Rien nejetfe dit ce qui égayé

cette femme ! a

(Chrysothémis hurlant ieômme une bête blessée, arrive en couran4Tpar la porte de la cour.)

Chrysothémis

(en criant)

Orest ! Orest est mort ! XSSSSff^^ **h

(Elektra, tout à ses pensées, lui fait signe de s'éloigner.)

Tais-toi !

Elektra

Chrysothémis

Orest est mort.

(Elektra remue les lèvres)

Quand je sortais,

tous savaient déjà ! Tous, en cercle, parlaient . . . oui, tous déjà le savaient, tous, sauf nous.

Elektra

(sourdement)

Nul ne sait ça !

Tous le savent!

Elektra Nul ne peut savoir, car ce n'est pas vrai.

(Chrysothémis, désespérée, se jette à terre; relevant de force Chrysothémis)

, Ce n'est pas vrai ! Ce n'est pas vrai, je te le dis, ce n'est pas vrai!

Chrysothémis

Les hôtes, les deux étrangers, les hôtes envoyés pour porter la nouvelle :

deux, un vieux et un jeune, se tenaient dans l'entrée debout, tout le monde, en cercle, les écoutait, et tous, et tous, savaient déjà.

Elektra

(avec la plus grande énergie)

Ce n'est pas vrai!

Chrysothémis

A nous deux nul ne pense !

Mort, Elektra, mort ! En terre étrangère ! Mort, si loin, là-bas tout là-bas.

Par ses chevaux, qui s'emportèrent, écrasé!

(En proie à un désespoir sauvage, elle s'écroule sur le seuil de la maison, aux côtés d'Elektra.)

Le Jeune Serviteur

(un jeune serviteur sort précipitamment de la maison, et bute contre celles qui sont étendues devant le seuil)

Place î Qui donc épie devant le seuil ? Ah ! Encore elle ! Hé ! Quelqu'un ! hé l

Vieux Serviteur

(à la figure triste, se montre à la porte de la cour)

Qu'est-ce donc? Que veux-tu?

Jeune Serviteur

Qu'on selle bien vite aussi vite que possible, cheval, ou mule, ou bien même s'il le faut, une vache, vite !

Vieux Serviteur Pour qui?

Jeune Serviteur

Pour qui te le commande. M'entends-tu? Vite, pour moi! Oui, oui, pour moi. Hop, hop, il me faut joindre, aux champs, le Maître même, c'est un message que je lui porte, un message qui mérite que pour le porter vite

(en s'en allant)

je crève une bête.

(Le vieux sort aussi.)

Elektra

(à elle même, d'une voix basse, mais avec beaucoup d'énergie)

C'est donc à nous d'agir ici.

Chrysothémis

(l'interrogeant, anxieuse)

Elektra ? . . .

Elektra

(à voix précipitée)

Nous, c'est nous, qui devons le faire!

Chrysothémis Quoi, Elektra ?

Elektra

(à voix basse)

Aujourd'hui même, ce sera mieux ce soir.

Chrysothémis Quoi, Soeur?

Elektra

Quoi? La tâche qui nous échoit à toutes deux, puis qu'hélas il ne peut venir!

Chrysothémis

(de plus en plus angoissée)

Quelle est cette tâche?

Elektra

Il nous faut toi et moi, aller abattre et la femme et son homme 1

Chrysothémis

(d'une voix basse et frissonnante)

Soeur, parles-tu de la mère?

Elektra

(farouche)

D'elle et de lui. Sans hésiter il nous faut agir! Tais-toi!

Parler n'est rien. Nous ne devons songer qu'à ceci : Comment ferons-nous !

Chrysothémis

Moi?

Elektra

Oui, toi et moi. Quel autre?

Chrysothémis

(épouvantée)

Nous, nous deux tenter la chose?

Nous, nous deux, avec ces mains-là?

Elektra

(mystérieusement)

Repose-toi sur moi seule. La hache . ♦ .

(Plus fort.)

La hache dont le Père . . .

Chrysothémis

Toi, c'est toi qui l'as !

toi, ma Sœur?

Elektra

Je la gardais pour le Frère. Mais que nos bras la lèvent.

Chrysothémis Toi? Se peut-il que tu frappes cet Aegisth?

Elektra

(sauvage)

Ou elle, puis lui, ou lui, puis elle, qu'importe !

Chrysothémis Ah ! Que j'ai peur !

Elektra

Nul ne veille devant sa porte.

Chrysothémis Frapper qui dort!

Elektra

Qui dort est la victime liée.

S'ils ne dormaient tous deux ensemble seule j'irais. Mais j'ai besoin de toi.

Chrysothémis

(se défendant)

Elektra !

Elektra De toi ! De toi ! Car tu es forte !

(S'approchant de Chrysothémis.)

Tu es si forte ! Ah ! combien tes nuits virginales

font faite robuste ! Tout ton être

plein de vigueur frémit. Vive

comme une pouliche, svelte est ta démarche,

Flexible ta taille et si souples

tes deux frêles hanches. Tu peux glisser par chaque

fente, passer par les fenêtres !

Et combien tes bras que je tâte sont frais et forts, ma sœur!

Quand tu te débats, ah! quelle force est dans tes bras ! Et ce qu'ils étreignent, ils l'étoufferaient. Oui tu pourrais, moi même ou un homme, nous étouffer d'une étreinte, ton être plein de vigueur frémit!

Ainsi qu'une eau jaillissante coule d'un rocher, ainsi coule la force en tes longs cheveux dénoués.

A travers la fraîcheur de ta chair ton jeune sang me brûle.

Avec ma joue je sens le duvet si fin des bras robustes.

Ah! que tu es forte, forte et belle, pareille à quelque fruit que l'Eté mûrit !

Chrysothémis Laisse-moi !

Elektra Non, je te garde à moi !

Avec mes tristes bras, mes bras si grêles,

vr. -.•$.;

j'entoure ton corps; plus tu résistes,

plus je te serre et me noue

et je te lierai âprement,

je plongerai mes racines en toi

pour que mon vouloir s'infiltre en ton sang.

Chrysothémis Laisse-moi !

(Elle s'écarte de quelques pas.)

Elektra

(la poursuit sauvagement, et la retient par sa robe)

Non, n'y compte pas.

Chrysothémis

Elektra, grâce! O toi, si sage, tâche que nous fuyions.

Ah! fais-nous libres! Elektra! grâce, ah! fais-nous libres!

Elektra

C'est maintenant que je veux être ta sœur,

mais une sœur que je ne fus jamais !

Je veux, à tes côtés assise

dans ta chambre, attendre ton fiancé.

Pour lui j'oindrai ton corps,

et mes mains dans un bain

parfumé te plongeront, doux

cygne, et c'est la tête sur mon sein cachée

qu'émue, tremblante, tu recevras

l'hommage de l'époux, avant qu'au lit

des noces ses bras robustes t'attirent.

w#Ch»f van de 6tau <»u***f

Chrysothémis

(fermant les yeux)

Non, Sœur, non!

De telles choses, ici, ne les dis pas !

Elektra

Oh ! oui, bien mieux. Bien mieux qu'une sœur

serai-je pour toi désormais; je veux pour toi

être une esclave ! Quand viendront

tes couches, près de toi je serai

sans trêve jour et nuit,

chassant les mouches, te versant

l'eau fraîche, et lorsque tout à coup

de ton flanc qui saigne

un être vivant sortira,

si frêle et nu, je veux rélever

bien haut, pour que son sourire qui rayonne

doucement jusqu'au plus profond

de ton âme tombe. Alors sentant

l'ancienne angoisse par ce soleil chassée,

ô ma sœur, en claires larmes fondront tes yeux.

Chrysothémis Emporte moi! Je meurs entre ces murs!

Elektra

(aux genoux de Chrysothémis)

Ta bouche est belle lorsqu'elle s'ouvre et crie avec colère!

De cette bouche forte un cri terrible, un cri devra sortir, terrible, ainsi qu'un cri de Thanato: c'est quand, à tes pieds, ils gîront là, où je gis.

Que veux-tu dire?

Elektra

(se relevant)

Avant de fuir et la maison et moi, il faut que tu agisses.

(Chrysothémis veut parler, Elektra lui ferme la bouche.)

Voici le seul chemin qui mène hors d'ici, Si tu veux qu'il te soit ouvert, jure moi que tu vas agir.

Chrysothémis

(se détachant)

Laisse-moi !

Elektra

(la saisissant de nouveau)

Jure de venir, cette nuit même au pied des marches ! *B-i"*1^^

Chrysothémis w

Laisse-moi !

Elektra

(la tenant par sa robe)

Ne crains pas, enfant, de conserver la moindre tache de sang. Vite, au sortir des vêtements rougis, tu vêtiras le voile nuptial !

Chrysothémis Laisse-moi !

Elektra

(toujours plus pressante)

Ne sois pas lâche !

Et surmonte l'horreur de cet instant que paieront tant de joies durant de longues nuits.

Chrysothémis N'y compte pas !

Elektra Dis que tu vas venir !

Chrysothémis

N'y compte pas!

Elektra Vois, je suis couchée à tes pieds que j'embrasse !

Chrysothémis

(s* enfuyant par la porte de la

maison)

la***»

Elektra

j e te hais !

Avec mfè^WSBÏufl'on sauvage.)

Allons toi

(Silencieusement, à la façon d'une V0ÊNÊPÊt40^rTPÇ&ser le long du mur de la maison, à côté du seuil de la porte. Elektra s'arrête de creuser, regardant autour d'elle. Elle creuse de nouveau. Une nouvelle fois Elektra regarde autour d'elle et écoute. Elektra se remet à creuser. Orest se dresse dans l'encadrement de la porte de la cour, et sa silhouette se découpe en noir sur les dernières clartés du jour. Orest s'avance. Elektra lève les yeux sur lui, il se tourne lentement de son côté, et son regard tombe sur elle. Elektra se redresse vivement.)

Elektra

v (tremblante)

Que veux-tu donc, étranger? Que cherches-tu, ô noir rôdeur de l'ombre, pourquoi m'épier ainsi ? Je fais ici ma tâche.

Et que t'importe ? Laisse moi seule !

Je dois attendre.

Orest

Elektra Attendre ?

Orest

Mais, n'es-tu pas du logis? Serais-tu pas servante en ce logis?

Elektra

Oui, je sers en ce logis. Toi-même, qu'ici rien n'appelle, sois heureux, va-t-en !

Orest

Je te l'ai dit: je dois attendre que l'on m'appelle.

Elektra

Qu'on t'appelle ? Tu mens.

Je sais bien que le Maître est absent, et elle, que pourrait-elle te vouloir?

Orest

Moi et un autre qui m'accompagne,

nous portons un message à la Reine.

Vers elle on nous envoie pour témoigner ensemble

que son fils Orest a succombé ,

à notre vue, écrasé

par ses coursiers eux-mêmes.

J'étais de son âge,

et son ami de chaque instant.

Elektra

Oses-tu paraître, ramper devant moi

en ma lugubre retraite,

héraut funeste! Ton affreux

message, va le trompeter là

où Ton s'égaye !

Si ta paupière luit, la sienne est close.

Ta bouche à toi se meut,

la sienne est immobile

emplie de terre. Tu vis, et lui

cent fois meilleur que toi,

cent fois plus noble aussi,

et qui pour cent raisons

aurait dû vivre, il est mort !

Orest

(avec calme)

Laisse Orest. Il se réjouissait par trop de vivre. Les Dieux, là-haut, n'aiment guère les cris de l'humaine joie. Il méritait la tombe.

Elektra

Mais moi ! Mais moi !

Etre là, et me dire que l'enfant ne reviendra pas, jamais, plus jamais.

Que l'enfant là-bas, dans les ombres du Styx se traîne . . .

tandis que ces gens-là vivent et s'éjouissent que leur engeance en cette bauge vit et mange et boit et dort ... et que moi-même, plus misérable que la bête dans les bois, moi je vis seule, toujours !

Orest Qui donc es-tu?

Elektra

Et que t'importe qui je suis ?

Orest

Tu dois être d'un sang très proche de ces morts : Agamemnon et Orest.

Elektra

Très proche. Je suis ce sang.

Je suis le propre sang du roi, du roi Agamemnon. Elektra même.

Orest

Non!

Elektra Il me dément.

Il souffle sur moi et veut me prendre mon nom. Enfant sans Père, sans Frère, et ce gamin me raille !

Oresï

Elektra ! Elektra !

Toi, je te vois? Je te vois vraiment, toi? Est-ce ainsi que Ton t'a traitée? Peut-être ils ont osé te battre?

Elektra

Laisse moi ! Des yeux ne fouille pas ma robe!

Orest Ah ! qu'ont-ils donc fait de tes nuits, les traîtres ?

Elektra Laisse-moi !

Orest

Oh ! tes regards terribles !

Oh ! tes pauvres joues !

Elektra

Entre là, là tu verras ma sœur qui se garde pour de joyeuses fêtes !

Orest Ecoute, Elektra !

Elektra

Que m'importe qui tu es ? qu'on me laisse en paix !

Orest Le temps presse, écoute moi, écoute,

(à voix basse)

Orest vit !

Elektra

(se retourne vivement)

N'est-il pas libre ? Où est-il ?

Orest

Tais-toi, ou sinon tu le trahis !

Il est sain et sauf comme moi.

Elektra

Sauve le donc avant qu'ils ne l'étranglent.

Orest

Par le corps de' mon Père, pour cela je viens!

Elektra

(frappée de son accent)

Mais . . . qui donc es-tu ?

(Le vieux serviteur à la figure triste, suivi de trois autres

serviteurs, sort silencieusement de la cour. Il se prosterne

devant Orest, dont il baise les pieds, tandis que les autres

embrassent les mains et le bas de la robe d'Orest.)

Elektra

(se maîtrisant avec peine)

Qui donc, qui donc es-tu ? Ah ! j'ai peur !

Orest

(doucement)

Les chiens du logis me reconnaissent

(plus haut)

mais non ma propre sœur!

Elektra

(dans un cri)

Orest î . . . Non, rien ne bouge. Oh !

ton cher regard que je le voie

vision retrouvée, plus douce encore

que le plus doux rêve.

Adorable, adoré

visage d'un frère, c'est bien toi !

Ah ! ne vas pas t'évanouir

ah! reste devant mes yeux,

ne t'enfuis pas, si ce n'est

pour m'emporter avec toi ou pour me dire

qu'il me faut mourir:

la mort je l'aime, venant pflj^toi !

Orest ! Orest ! Orest !

(Orest se penche vers Elektra, et ils s'embrassent avec violence.)

Non, tu ne dois pas m'étreindre ! Va-t-en !

J'ai honte devant toi.

Que vjrtgfu quand tu me fixes?

Je suis nffifreux cadavre de ta soeur,

mon pauvre enfant. Je sais, tu trembles

devant moi, pourtant d'un très grand

Roi j'étais fille. Je crois

que j'étais belle: Quand je jetais les yeux

sur mon miroir,

quelque chose me le disait tout bas.

De même, lorsque sur la blancheur de mon corps nu

se reflétaient les froids rayons nocturnes,

ainsi qu'en un lac pâle. Mes cheveux

étaient de ceux devant qui l'homme

tremble Ceux-ci, mêlés,

souillés, informes,

me comprends-tu, Frère ? Ce que j'avais, jadis,

il fallut que je l'abandonne.

Ma pudeur fut immolée, vertu

meilleure que tout au monde,

vertu enveloppante et frêle,

qui tisse autour des femmes

un rayonnant manteau d'argent et protège

leur âme chaste des souillures,

comprends-tu, mon Frère? Cette douce chose,

j'ai dû au Père en faire hommage.

Crois-tu donc, qu'au temps où mon corps enchantait

mes yeux, que ses plaintifs soupirs, que ses

gémissements ne troublaient pas mes nuits ? Ils sont jaloux les

trépassés, et lui, à la seule haine, la haine aux yeux creux il m'a fiancée !

De moi il fit la prophètesse toujours inspirée, et rien n'est plus sorti de moi-même, non, plus rien que cris de vengeance !

Pourquoi tressaille-tu donc?

Parle moi ! Parle ! Pourquoi trembler de tout ton

corps?

Orest

Il tremble tout ce corps, sachant dans quel chemin je le mène.

Elektra

Tu vas agir ?

Tout seul? Toi, pauvre enfant?

Orest Ceux qui la veulent cette action, les Dieux, viendront en aide à ma faiblesse !

Elektra Tu veux agir !

Bienheureux qui peut agir !

Orest

Je veux agir, et je le veux sur l'heure.

Elektra

L'action est comme un lit sur lequel l'âme repose, comme un lit de baume.

Orest Je veux, je veux agir!

Elektra

Où notre âme repose,

elle qui est la plaie, le brandon,

la purulence et la flamme !

Orest Je veux agir !

Elektra

Bienheureux qui vient par faire l'oeuvre, Bienheureux qui l'attendit.

Bienheureux qui l'aperçoit !

Bienheureux qui connaît l'homme, bienheureux qui l'approche!

Bienheureux qui lui déterre la hache, bienheureux qui lui tient la torche; bienheureux, bienheureux qui lui ouvre la porte !

(Le Précepteur d'Orest, vieillard robuste, aux yeux étincelants, paraît sur le seuil de la porte de la cour.)

Le Précepteur

(courant vivement à eux)

Ig^ensés, dont la bouche bavarde, uand un souffle, un cri, un rien cuvent nous briser, nous et notre oeuvre !

(Avec précipitation.)

Elle t'attend. Ses servantes

sont à ta recherche. Pas un homme au logis. Orest !

(La porte de la maison s'éclaire. Une servante paraît, une torche à la main, derrière elle la Confidente. Elektra qui s'est rejetée en arrière, se tient dans l'ombre. La Confidente s'incline devant les deux étrangers, et leur fait signe de la suivre. La servante fixe la torche à un anneau de fer, dans le montant de la porte. Orest et le Précepteur vont pour entrer. Orest, pris d'un étourdissement, ferme un instant les yeux, le Précepteur est tout contre lui, ils échangent un regard rapide, la porte se ferme sur eux. Elektra seule, dans une horrible attente. Tête baissée, pareille à une bête fauve dans sa cage, elle passe et repasse devant la porte.)

Elektra

(s'arrêtant tout à coup) |< nai pas eu le temps de donner la hache 1

Archives de la Ville de Bruxelles Archief van de Stad Btussel

iM

Us sont partis et je n'ai pas eu le temps

de donner la hache. Il n'est pas de Dieux au ciel !

(Encore un terrible moment d'attente. Au loin, dans le palais, un cri aigu de Klytaimnestra.)

Elektra

(hurlant comme un démon)

Frappe, frappe encore!

(Second cri dans le palais. Elektra se place devant le seuil, adossée à la porte. Chrysothémis et une foule de suivantes,

sortent du corps de bâtiment de gauche.) a

Chrysothémis Quelque chose a dû se passer.

Première Servante

Elle crie comme en dormant.

Deuxième Servante

Il est entré des hommes. J'ai vu entrer des hommes, certes.

Troisième Servante

Toutes les portes, sont verrouillées !

Quatrième Servante

(criant)

Des assassins ! Des assassins sont là !

Oh!

Première Servante

Deuxième et Troisième Servante Quoi donc ?

Six Autres Servantes Quoi donc ?

Première Servante Voyez-vous pas, là, quelqu'un se tient à la porte !

Chrysothémis

Mais c'est Elektra !

Oui, c'est bien Elektra ! Elektra !

Première, Seconde Servante Elektra, Elektra ! Pourquoi ne parles-tu pas ?

Troisième, Quatreième Servante Elektra, Elektra !

Chrysothémis

Pourquoi ne parles-tu pas ?

Ouvre nous la porte, Elektra ! Elektra !

Six Servantes Elektra, ouvre la porte !

Quatrième Servante

(seule)

Te veux dehors chercher des hommes!

(Elle sort en courant par la droite. Revenant.)

Arrière ! Aegisth !

Arrière ! vite en nos chambres, vite !

Aegisth vient par ici.

Six Servantes

Acgisth !

Quatrième Servante

Et s'il nous trouve, si quelque chose s'est passé dedans, il nous tuera!

Chrysothémis Arrière !

Six Servantes Arrière! Arrière! Arrière!

(Elles disparaissent dans la maison à gauche. Aegisth entre, de droite, par la porte de la cour.)

Aegisth

(s'arrêtant sur la seuil)

Des torches ! Des torches ! Pour m'éclairer, personne ?

Pas un seul coquin ici ne remue?

Est-ce là comme on sert, canailles?

(Elektra sort la torche de l'anneau, descend à sa rencontre en courant, et s'incline devant lui. Aegisth recule, effrayée par cette apparition confuse qu'il entrevoit à la lueur tremblante de la torche.)

Ah ! quelle est donc cette effrayante femme ? J'ai fait défense à tout étranger, quel qu'il soit, de s'approcher de moi!

(Il la reconnaît.)

Toi! Toi!

Qui donc à ma rencontre t'envoie !

Elektra Faut-il que j'éclaire?

Aegisth

Mais, l'y pense, la nouvelle t'intéresse fort. Où sont-ils donc ces étrangers qui disent qu'Orest est mort ?

Elektra

Entre ! Une aimable hôtesse

les a reçus ; ils se divertissent avec elle.

Aegisth

Est-il vrai qu'ils annoncent, qu' Orest est mort, bien mort? Et de façon qu'on n'en saurait douter?

O Maître

ce n'est pas qu'en paroles

qu'ils affirment ce qu'ils disent;

devant leur preuves nul doute n'est possible.

Aegisth

Qu'y a-t-il dans ta voix? Et que t'arrive-t-il

pour me parler ainsi?

Pourquoi chancelles-tu ainsi avec la torche ?

Elektra

C'est facile à comprendre, c'est qu'à présent, plus sage, plus prudente, au parti du plus fort je me range.

Permets que j'éclaire ici ta marche?

Aegisth

(un peu hésitant)

Jusqu'à la porte. Que danses-tu ? Prends garde !

(Elektra, l'enveloppe d'une danse inquiétante, puis s'incline profondément tout à coup.)

Elektra Voici les marches, ne tombe pas !

Aegisth

(sur le pas de la porte)

D'où vient que tout est sombre? Et qui sont ces

gens?

Elektra

Ceux-là mêmes qui en personne désirent te saluer, Maître. Et moi, qui souvent par mon importune présence t'exaspérai, je saurai bien cette fois, quand il le faudra Maître, Vçntrer dans l'ombre.

S* jr Aegisth

r (entre

//' appa A l'ai

Centre dans la maison. Silence. Bruit à l'intérieur. Aegisth apparaît à une petite fenêtre dont il arrache le rideau)

'aide! Au meurtre ! Au secours!

Au meurtre ! Au meurtre ! A moi ! A moi ! N'est-il personne qui m'entende ?

(On l'enlève)

Elektra

(haut dressée)

Agamemnon t'entend!

(Le visage d'Aegisth apparaît encore une fois à la fenêtre.)

Aegisth

Ah ! malheur !

(Il est emporté.) (Elektra, debout, face à la maison, halète horriblement. JLes femmes accourent de gauche, Chrysothémis est au milieu d'elles. Comme inconscientes, elles se précipitent vers la porte de la cour, et là, soudain s'arrêtent, et se retournent.)

Chrysothémis

Elektra, Soeur ! viens avec nous !

Oh ! viens avec nous ! C'est notre Frère qui est là

Oui, c'est Orest qui nous délivre !

Voix d'Hommes et de Femmes

(derrière la scène)

Orest ! Orest ! . . . Orest !

(Tumulte dans la maison, éclats de voix parmi lesquels on distingue de loin l'appel des choeurs « Orest »)

Chrysothémis

Viens ! Il est dans la salle, tous autour de lui sont là et baisent ses genoux, ceux qui pour Aegisth cachaient leur haine, ont assailli les partisans du

traître.

(Le tumulte de la bataille, de la bataille mortelle entre les

esclaves partisans d'Orest et les tenants d'Aegisth s'est

étendu peu à peu aux cours intérieures, avec lesquelles,

à droite, communique la porte de la cour.)

Et partout, dans chaque cour, gisent des cadavres, même ceux qui vivent sont couverts de sang, et criblés de blessures. Mais ils sont en joie ! en

joie !

Tous s'embrassent, crient de joie ! Mille

torches, s'embrassent et brillent, entends-tu ? entends-tu? Ah, n'entends-tti pas?

(Tumulte croissant au dehors, qui, lorsqu'Elektra commencera, ira s'éteignant de plus en plus, à droite et au fond, du côté des cours extérieurs. Les femmes sont sorties en courant: Chrysothémis seule est restée, la lumière vient du dehors)

Orest! Orest !

Choeur

(plus loin)

Si je n'entends pas?

Si je n'entends pas la musique ?

Elle sort de moi-même !

Ces mille porteurs de torches dont j'entends les pas, dont j'entends sonner par myriades les pas, tout autour de moi, ô douce harmonie, tous, je le sais, m'attendent: je sais bien ce que tous attendent. Et que je dois mener leur danse! Et je ne puis ; un océan, un prodigieux un incommensurable océan enlize tous mes membres en ses ondes ; me lever m'est impossible !

Chrysothémis

(presque criant d'émotion)

N'entends-tu donc pas? Ils le portent tous, le portent sur leurs mains triomphantes!

Elektra

(elle se lève. Elle se parle à elle-même, sans prêter attention à Chrysothémis) . .

Nous sommes chez les Dieux, nous, les tâcherons !

(Avec enthousiasme.)

Nos corps sont transpercés par le glaive d'or des Dieux !

Elektra

, . . mais toute leur

gloire, ce n'est pas trop pour

nous !

Ce sont les ténèbres

que j'ai semées, je récolte joie sur joie, j'étais un noir cadavre parmi les vivants, et à

cette heure je suis le feu de la vie

et ma flamme Dévore les noires ténèbres du monde.

Mon visage semble pâle plus que le pâle visage

de la lune.

Celui qui me regarde doit mourir soudain ou

sinon défaille de joie !

Voit-on pas mon visage?

Voit-on pas la flamme

qui de moi s'exhale?

Chrysothémis

Toutes figures sont transformées. On voit briller

dans les yeux, sur les joues,

de douces larmes !

Tout le monde pleure.

N'entends-tu pas?

Ahl que les Dieux sont bons !

Une autre vie commence

pour nous, pour tous les hommes !

Ce sont les Dieux dans leur bonté

infinie qui nous l'accordent !

Qui nous a jamais aimées ?

Notre cher frère est là, et l'Amour

coule sur nous comme l'huile et la myrrhe.

Vf

Elektra

Ah ! L'Amour nous tue, mais personne

ne s'en va sans connaître Amour !

Chrysothémis

C'est notre maître ! Qui peut vivre sans l'Amour ?

Chrysothémis Elektra !

Je veux aller auprès du Frère!

(Elektra descend du seuil. Elle a rejeté sa tête en arrière comme une ménade. Elle plie les genoux, étend les bras, et ses pas sont ceux d'une danse sans nom. Chrysothémis reparaît à la porte, derrière elle des torches, la foule, visages d'hommes et detemniesT)

Chrysothémis Elektra ! . . .

Elektra

(s'arrête, la regarde fixement)

Tais toi et danse ! Tous, que tous ici viennent ! Formez la ronde ! Je porte le faix du bonheur, et je danse devant vous. Qui est heureux autant que nous m'imite : se taise et danse . . .

(Elle fait encore quelque pas d'une danse triomphale. Elle

s'écroule. Chrysothémis court à elle. Elektra est couchée,

toute raide. Chrysothémis court à la porte de la maison et

frappe.)

Chrysothémis Orest! Orest!

(Un silence. Rideau.)

Imp. C. G. Rôder G. m. b. H., Leipzig.

Propriété de Adolph Furstner, Berlin W.

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