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CHAPITRE XIV

En effet, quand nous percevons une sensation, le mouvement quelconque opéré dans l’organe affecté en produit un autre dans le centre nerveux , que nous concevons comme le siège de la perception , et qui en est l’organe propre. Quand nous percevons un souvenir, ce n’est pas ce premier mouvement qui recommence; aussi le souvenir d’une sensation 11’est pas la sensation ellemême. C’est le mouvement de l’organe propre de la perception qui se renouvelle. Or, ce mouvement est comme tous les autres; plus il a eu lieu souvent, plus il se renouvelle avec facilité et promptitude, et moins est vive la perception qu’il nous cause; tel est aussi ce que nous éprouvons. Plus nous avons eu souvent une perception quelconque, plus nous en avons aisément le souvenir; mais aussi moins ce souvenir nous frappe et nous émeut. S’il est plus vif quand la sensation a été longue et profonde , c’est uniquement parce que son impression sur les organes a été plus forte; mais cela ne tient pas à ce sentiment d’ étrangeté (qu’on me passe ce terme presque synonyme de celui de nouveauté ) qui naît de la difficulté qu’éprouve l’organe à se plier

à un mouvement qu’il n’a pas encore exécuté.

Mais nul de nos mouvemens internes n’est isolé ; ils se tiennent et s’enchaînent , comme tous les mouvemens de la nature , par une multitude de rapports et de combinaisons ; et plus ils se répètent, plus ils mettent en jeu tous les mouvemens adjacens, et les rendent faciles, quoique moins sensibles. Ainsi plus un souvenir se renouvelle, plus il réveille aisément tous les souvenirs collatéraux, quoiqu’ils deviennent moins frappa ns. C’est ainsi que s’établit cette liaison des idées , phénomène idéologique si important, dont l’observation a été si justement vantée, puisqu’elle jette le plus grand jour sur nos opérations intellectuelles, et qui n’est lui-même que la liaison mécanique ou chimique des mouvemens organiques qui produisent nos idées.

Ce que nous avons dit des sensations et des souvenirs s’applique complètement et parfaitement à nos jugemens, non-seulement parce que l’on ne peut juger que ce que l’on sent, et que tout ce qui arrive aux matériaux, aux sujets de nos jugemens, influe nécessairement sur eux ? mais encore

parce que nos perceptions de rapports ellesmêmes ne sont, comme nos autres perceptions, que des effets de certains mouvemens dans nos organes ; aussi participent-elles à toutes les modifications qu’éprouve tout mouvement par l’effet de sa fréquente répétition. Il est manifeste que plus nous avons porté souvent le même jugement, plus nous le portons facilement, rapidement, moins il nous frappe et plus il réveille aisément, et sans que nous nous en apercevions, tous deux qui y tiennent de près. Cela va même jusqu’à faire toutes ou presque toutes ces opérations à notre insu , ou du moins sans que nous en ayons une conscience distincte.

Il doit en être, et il en est de nos désirs absolument comme de nos jugemens, puisqu’ils ne sont comme ceux-ci que des effets de mouvemens organiques. Plus nous avons formé un désir, plus nous sommes disposés à le former, plus la moindre chose l’excite , plus il réveille de sentimens environnans. Mais en général il s’alanguit après la première explosion. Si cela n’arrive pas toujours, c’est parce que les opérations qui V occasionnent ? étant devenues plus faciles

par leur fréquence , ou ayant laissé des traces plus profondes par leur durée, sont répétées plus souvent et à l’occasion de plus de circonstances diverses. Si enfin au lieu de diminuer il augmente, on peut et on doit eu dire ce que nous avons dit des sensations, dont tout désir émane, et dans lesquelles il est implicitement renfermé : c’est que par sa fréquence et sa durée, il met en jeu d’autres organes sensitifs qui n’agissaient pas d’abord, ce qui augmente le besoin primitif; ou il rend plus fréquent le jugement que son accomplissement nous est nécessaire, ce qui rend plus énergique la souffrance de n’y pas parvenir. . : : a ' ; ; >

Telle est, je crois, l’histoire exacte et scrupuleuse des effets qu’une fréquente répétition ou une durée prolongée produit sur nos mouvemens, tant ceux qui ne consistent que dans le déplacement de quelque partie de notre corps, que ceux qui produisent nos diverses espèces de perceptions ou opérations intellectuelles. Elle est fondée sup des observations faites avec soin ; et parce que du développement délicat de leurs circonstances les moins aperçues on tire des raisons diverses, dont les unes sont propres

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