CHAPITRE XIV. 2S
avec nous-mêmes que l’homme est encore mille fois plus admirable que nous ne nous en étions doutés après un examen superficiel ; qu’il s’opère en lui mille et mille fois plus de choses que nous n’en avions découvert à un premier aperçu; qu’il n’est affecté et averti que des effets les plus rares et les plus grossiers de son organisation (1), tandis qu’une infinité d’autres échappe à sa perception; et qu’enfin la propriété qu’il remarque dans tous ses mouvemens et dans toutes ses opérations intellectuelles de devenir plus rapides, plus faciles, et moins sentis à mesure qu’ils sont répétés, que cette propriété, dis-je, bien avérée, bien constatée , bien incontestable, est portée jusqu’à un point incalculable , et qu’elle est
motifs de l’admettre. Voyez Y Exposition du Système du Monde, de M. Laplace, page 287 de l’édition in-40.
Si on s’en était toujours tenu aux premières vraisemblances , on n’aurait jamais cru le mouvement de la terre.
(1) Nous éprouvons aujourd’hui en idéologie ce qu’on a éprouvé en chimie lors de sa rénovation, c’est que jusque-là on ne s’était aperçu que des élé— mens les plus grossiers des êtres analysés , et qu’une foule d’autres plus subtils avaient toujours échappé à l’observation.
la cause de tous les phénomènes qui nous apparaissent sous le nom d’habitudes.
Cette manière de considérer les choses , que je crois la vraie, nous conduit, non pas à expliquer, mais à voir avec moins d’étonnement et un peu plus d’intelligence , ce que nous appelons en général les déterminations instinctives, et nommément celles de certains animaux qui,' dès le moment de leur naissance, font des aetions qui paraissent exiger un grand nombre de combinaisons , et même quelques connaissance acquises • car, soit que nous regardions ces déterminations comme des effets mécaniques et chimiques de combinaisons qui nous sont inconnues , soit que nous y voyions les résultats d’opérations intellectuelles, qui, dans ces animaux, s’exécuteraient dès le premier moment avec la même incroyable promptitude que la plupart d’entr’elles n’acquièrent chez nous que par leur fréquente répétition , il n’y aurait là rien de plus étonnant que tout ce que nous venons d’observer en nous; cela ne ferait guère, dans les deux cas, que nous porter à admettre que la célérité des mouvemens du fluide nerveux égale la prodigieuse vitesse de la lumière : c’est peut-
être à quoi l’analogie toute seule aurait dd nous conduire. Là, comme partout, ce ne sont pas les phénomènes les plus rares, mais bien les plus communs, qui sont les plus surprenans.
Observez cependant, jeunes gens, que quoique ces réflexions tendent à diminuer votre admiration pour ces faits extraordinaires qui suivent immédiatement la naissance de certains animaux, cela ne doit pas vous porter à croire légèrement leur existence : il en est certainement de très-singuliers, qui sont bien constatés; mais la plupart de ceux que l’on raconte, même depuis la plus haute antiquité, mériteraient d’être observés de nouveau, et soumis à un examen rigoureux , qui peut-être en ôterait bien du merveilleux; ce serait même rendre un grand service à la science qui nous occupe, Au reste, je ne veux point traiter ici de lïdéologie comparée ; je croirai avoir assez fait si j’ai établi sur des bases solides l’idéologie de l’homme; le surplus m’éloignerait également et du cercle de mes connaissances et de l’objet de mon ouvrage : je fais des vœux pour qu’un savant professeur, qui a fait preuve de la capacité néces-
saire et de l’étendue d’esprit suffisante (1), remplisse à cet égard les espérances qu’il nous a données.
Pour revenir à notre sujet, il reste donc convenu que nos mouvemens et nos opérations intellectuelles deviennentplus rapides, plus faciles et moins sensibles, à proportion qu’ils ont été plus fréquemment répétés : c’est-là la source de nos progrès et de nos erreurs. Il faut actuellement examiner- les uns et les autres.