CHAPITRE IV
nom de lien qu’on lui donne est vide de sens. Le verbe être se trouve dans toutes les propositions, parce qu’on ne peut pas dire qu’une chose est de telle manière, sans dire auparavant qu’elle est. Je ne puis ni Juger, ni exprimer que Pierre existe grand, sans auparavant juger et exprimer que Pierre existe. Mais ce mot est } qui est dans toutes les propositions, y fait toujours partie de l’attribut 5 il en est toujours le début et la base ; il est l’attribut général et commun de toutes les choses qui existent , ou dont on parle comme existantes. Il n’y a donc pas trois termes dans la proposition , non plus que dans le jugement dont elle est l’énoncé.
D’autres grammairiens ont cru que le verbe être exprimait l’action de l’esprit qui juge, la persuasion de l’homme qui parle. Mais encore une lois , le verbe être par luimême n’exprime que l’existence.
Si en outre il exprime l’affirmation , ce n’est qu’accidentellement, c’est par la forme qu’on lui fait prendre. La preuve en est que quand je dis, Pierre être bon , il n’y a pas plus d’affirmation, pas plus de prononcé de jugement que quand je dis, Pierre bon. Le verbe n’exprime l’affirmation que quand il
IDÉOLOGIE, est à un mode défini. C’est donc dans le mode, et non dans le verbe même, qu’est l’affirmation : aussi une phrase n’est jamais une proposition, un prononcé de jugement, que quand il s’y trouve un mode défini énoncé ou sous-entendu. Mais que le verbe exprime ou non l’affirmation , ce n’est là qu’un accessoire, qui ne l’empêche pas de faire toujours partie de l’attribut.
J’ai donc eu raison , et de vous dire qu’il n’y avait jamais que deux termes dans un jugement, et d’analiser, comme je l’ai fait ci-dessus, les énoncés des jugemens que je vous ai cités pour exemples.
Comme la discussion à laquelle je viens de me livrer porte sur un point encore contesté, j’ai été contraint de l’étendre un peu: elle a dû vous paraître longue; et cependant je crains que vous ne l’ayez trouvée pénible , parce qu’elle est prématurée à quelques égards. Nous y reviendrons quand nous traiterons spécialement de l’expression de la pensée; vous l’entendrez plus complètement alors, parce que plusieurs préliminaires nécessaires auront été expliqués (1) :
(0 Voyez la Grammaire, chap. 2 et 3.
CHAPITRÉ IV. 6i
mais j’ai du anticiper un peu; sans quoi ce que l’on a pu déjà vous dire des principes de la grammaire aurait jeté quelques nuages sur la manière dont je vous ai expliqué les sensations de rapports. Cela doit commencer à vous montrer combien là science de la pensée, et celle de la parole, sont intimement liées, combien elles sont nécessaires l’une à l’autre, et combien il est dangereux de s’occuper de la manière d’exprimer les idées avant d’avoir étudié la manière dont elles se forment en nous : vous en verrez bien d’autres preuves.
De ce qu’il faut avoir à la fois deux idées, et de ce qu’il n’en faut avoir que deux pour sentir une sensation de rapports, nous devons conclure qu’il faut encore que ces deux idées soient présentes à la pensée en même temps d’une manière distincte, et qu’elles ne s’y confondent pas; car, si elles se confondaient ensemble , elles ne feraient plus à elles deux qu’une seule idée complexe, comme celles que nous venons de voir, qui, réunies, ne forment qu’un sujet ou un attribut. Il n’y aurait donc qu’un terme dans la pensée; il ne pourrait pas y avoir sensation de rapport. Exemple : Pour que je sente un
rapport entre la sensation de noir et celle de blanc, il faut qu’elles demeurent séparées, et qu’elles ne se mêlent pas de manière à former la sensation de gris; car alors il n’y a plus de terme de comparaison. Retenez cette remarque, elles nous sera fort utile lorsque nous examinerons quand et comment notre faculté de juger peut commencer à agir.
Faisons encore, en finissant, une réflexion qui a échappé à beaucoup de grammairiens et de logiciens, et qui dissipera bien des nuages : c’est qu’il n’y a point de jugement négatif. Dans les propositions négatives, la négation se trouve dans la forme de l’expression , mais elle n’est pas dans la pensée. Par exemple, quand je dis, Pierre n’est pas grand , on dit communément que je sens, que je porte un jugement négatif, que je juge que l’idée d’être grand ne convient pas à Pierre. Cela n’est pas exact; je fais plus, je sens positivement que l’idée de n’êti'e pas grand lui convient. La négation fait partie de l’attribut; cela est si vrai, que c’est comme si je jugeais que Vidée d’être petit ou du moins d’être de la taille commîmes convient à Pierre; ce qui est inconr