PRÉFACE. XX J
principalement pour les jeunes gens , que je crois encore en général les meilleurs juges en ces matières.
Cet état de la science est encore cause que, pour bien éclaircir une difficulté, j’ai quelquefois été obligé de suivre une idée plus loin qu’il n’aurait été convenable dans des élémens; et cela m’a engagé dans des considérations qui paraîtront trop fines et trop étendues pour les jeunes gens à qui je m’adresse. Au reste, je regarde ce dernier inconvénient comme plus apparent que réel ; car, je le répète, je crois les jeunes gens en général très-capables de comprendre ces matières, et beaucoup plus disposés à les saisir sous leur vrai jour que bien des hommes instruits qui ont des opinions toutes faites, et des habitudes acquises.
De tout cela il résulte que je ne peux pas avoir fait de bons élémens d’idéologie. Quand je considère à quel degré de
Xxij PRÉFACE.
perfection sont parvenues les sciences mathématiques, combien il existe de livres élémentaires dans cette partie , et que j’entends tous les jours se plaindre qu’il n’j en a aucun qui satisfasse pleinement les connaisseurs, je ne saurais me flatter d’avoir atteint ce but dès le premier coup dans la science que j’ai traitée. Mais il fallait bien commencer par quelque chose. Mon ouvrage est une ébauche à perfectionner, un cadre que l’on peut étendre et resserrer, ou même remplir différemment, enfin un point de départ pour ceux qui courront la même carrière à l’avenir : c’est comme tel que je le présente au public. Tout ce que j’en espère, c’est que ceux qui écriront après moi se croiront obligés de me discuter; ce qui fera que bientôt ils auront une langue commune, au moyen de laquelle on pourra les entendre tous; tandis que jusqu’à présent chaque au-
PREFACE i XXÜj
leur a la sienne, qui n’est bien familière qu’à lui.
J’avais encore un antre motif quand j’ai commencé à écrire ce petit Traité.
Je voyais que les auteurs de la loi du 3 brumaire an 4 , qui ontrendu àlaFrance une instruction publique dès qu’ils lui ont eu donné une constitution, avaient établi une chaire de grammaire générale dans chaque école centrale : je comprenais par là qu’ils avaient senti que toutes les langues ont des règles communes qui dérivent de la nature de nos facultés intellectuelles, et d’où découlent les principes du raisonnement ; qu’ils pensaient qu’il faut avoir envisagé ces règles sous le triple rapport de la formation , de l’expression, et de la déduction des idées, pour connaître réellement la marche de l’intelligence humaine, et que cette connaissance non-seulement est nécessaire à l’étude des langues, mais encore est la seule base solide de$?
PREFACE
sciences morales et politiques dont ils voulaient avec raison que tous les citoyens eussent des idées saines , sinon profondes ; qu’ en conséquence leur intention !é tait que, sous ce nom de grammaire générale, on fit réellement un cours d’idéologie, de grammaire, et de logique, qui, en enseignant la - philosophie, du langage, servît d’introduction au cours de: morale privée et publique.
Mais la loi ne pouvait ni iie devait entrer dans ces détails. Les règlenîens d’exécution n’étaient point faits; et je créyais • que la plupart des citoyen s ne savaient pas ce qued’on voulait faire ap-> prendre à leurs en fans , que beaucoup de professeurs memes ne se faisaient pas une idée complète de l’enseignement qu’on attendait de leur zèle. D’ailleurs, quand ils l’aîiraient vu nettement, ils n’avaient aucun livre qui pût leur servir constamment dè, guide- J|i crus donc que je ferais unejçhose utile de leur of-
PRÉFACE
frir un texte à commenter, un canevas à remplir ; et je ne cloutais pas que bientôt, par reflet même de leurs leçons, les cahiers de plusieurs d’entr’eux ne devinssent d’excellen s traités, aussi utiles à l’avancement de la science qu’à son enseignement.
Sur ce point je pourrais bien m’être trompé : car je vois qu’à la fureur de tout détruire a succédé la manie de ne rien laisser s’établir, et que, sous prétexte de haïr les écarts de la révolution, on déclare la guerre à tout ce qu’elle a produit de bon : c’est une mode qui a remplacé nos anciens beaux airs. Autrefois on ne parlait que de réformes , de changemens nécessaires dans l’éducation; aujourd’hui on voudrait la voir comme du temps de Charlemagne : on ridiculisait l’expérience sous le nom de routine; actuellement on croit donner une haute idée de ses connaissances pratiques en affectant du mépris pour les
xxvj PRÉFACE,
théories qu’on ignore : on soutient gravement que pour bien raisonner il n’est pas nécessaire de connaître ses facultés intellectuelles, et que l’homme en société n’a nul besoin d’étudier les principes de l’art social. Il semble que ce soit déjà un usage gothique parmi nous, que celui de cultiver sa raison , et de l’affranchir du joug des préjugés. C’est ainsi que l’on a vu des hommes, novateurs effrénés, coiffésd’un bonnetrouge, accuser les philosophes d’être des réformateurs timides, et des amis froids du bien de l’humanité, qui maintenant les accusent d’avoir tout bouleversé , et en conséquence travaillent sans relâche à renverser encore les institutions utiles que ces mêmes philosophes sont parvenus à conserver ou à établir au milieu des murmures et des proscriptions •
Et des petits péchés commis dans leur jeune âge ,
Vont faire pénitence en opprimant un sage j
çonstans dans ce seul point de toujours
PRÉFACE. XXVij
persécuter. Cependant j’espère que la sagesse du gouvernement mettra un terme à cette fureur hj^pocrite ; qu’il dira aux fous qu’il veut bien les laisser jeter des pierres aux gens raisonnables, mais qu’il ne veut pas qu’ils les assomment (1), et même que son exemple leur persuadera qu’ils ne doivent pas compter long-temps sur les applaudissemens des spectateurs. Je suis très-convaincu que cela arrivera, et je m’en réjouirai dans ma solitude. Mais comme, au milieu de cette nouvelle lutte, on peut être quelques années sans s’occuper de la science que je traite, et par conséquent de mon ouvrage, il est possible que, quand on le lira, la manie actuelle soit déjà oubliée : c’est pourquoi j’ai voulu en faire mention ici, afin que l’on se rap-
(1) V oyez la fable de La Fontaine, un Fou et un Sage.
C’est fort bien fait h toi j reçois cet ecu-ci:
Tu fatigues assez pour gagner davantage.
XX vil j PRÉFACE,
pelle un jour qu’elle a beaucoup retardé les progrès de nos études, sans toutefois refroidir notre zèle, ni altérer notre tranquillité.
J’ai donc continué mon travail, ayant sur-tout en vue les écoles publiques , et particulièrement les écoles centrales.
Je crois meme qu’eu égard à l’état de la science et aux nombreuses imperfections que je n’ai pu faire disparaître de mon ouvrage, il a besoin, pour être vraiment utile, d’ètre présenté, commenté, peut-être même corrigé, par un habile professeur : car, quoi qu’on en dise, moins une science est avancée, moins elle a été bien traitée, et plus elle a besoin d’être enseignée. C’est ce qui me fait beaucoup desirer qu’on ne renonce pas en France à l’enseignement des sciences idéologiques, morales, et politiques, qui, après tout, sont des sciences comme les autres , à la différence près que ceux qui ne les ont point étudiées
PRÉFACE. xxix
sont persuadés de si bonne fois de les savoir, qu’ils se croient en état d’en décider (1). Néanmoins je ne renonce pas à l’espérance qu’un bon esprit sans prévention puisse me lire avec fruit, même sans secours étranger. Dans ce cas, je le prie seulement de ne pas s’arrêter au premier endroit qu’il ne goûtera pas , mais d’aller jusqu’au bout avant de me condamner, parce qu’il trouvera souvent plus loin des développemens subséquens qui éclairciront les difficultés antérieures. Avec cette précaution, je me flatte qu’on me comprendra assez pour que je sois approuvé, si j’ai raison, ou réfuté en connaissance de cause, si j’ai tort. Ce dernier succès ne paraît pas très-flatteur à obtenir :
cependant il est réservé à ceux qui s’ex-
(i) Effectivement tous les liommes les savent plus ou moins, comme ils savent assez de mécanisme pour s’appuyer sur une canne , et assez de physique pour souffler le feu.