CHAPITRE VI
Sons; car je ne puis pas faire que nous ayons, pour exprimer les idées de cet homme > d’autres mots que ceux dont nous ayons fait depuis un tout autre usage que lui, et qui, par conséquent, ont une autre valeur pour nous que pour lui ; et, encore une fois, la science des idées est bien intimement liée à celle des mots; car nos idées composées n’ont pas d’autre soutien, d’autre lien qui unisse tous leurs élémens, que les mots qui les expriment et qui les fixent dans notre mémoire. Nous examinerons quelque jour les causes et les conséquences de ce fait; mais en attendant, je puis parler d’une idée et du mot qui la représente comme d’une seule et même chose, car tout ce qui arrive à l’un arrive à l’autre.
Voilà donc qu’en conséquence de l’examen d’un seul être, j’ai formé et séparé les unes des autres l’idée de cet être, celles de ses rapports, celles de leurs effets, celles de leurs causes ; et toutes ces idées sont encore particulières. J’ai créé, pour les exprimer., des mots que nous appelons un nom de substance, des noms adjectifs, des noms substantifs abstraits; et tous ces mots sont encore rigoureusement des noms propres
IDEOLOGIE.
d’un tel être, d’un tel rapport, et d’un tel effet ou d’une telle qualité. Voyons comment ces idées et ces noms vont se généraliser.
Après avoir vu cette fraise, j’en vois d’autres; je les examine : elles lui ressemblent par des qualités constantes, communes à toutes; elles en different par des circonstances variables. Je retranche ces circonstances variables et de l’idée de la première fraise et de celles des fraises que je vois ensuite; je réunis les qualités constantes, et voilà que l’idée et le nom de fraise sont de- .yenus communs à bien des êtres, et sont généralisés autant qu’ils peuvent l’être.
Par la même raison, les mots belle, bonne, utile, rouge; plaisir, bien, service, le rouge ; beauté, bonté, utilité, rougeur, n’expriment plus les rapports de cette première fraise avec moi , leurs produits et leurs causes , mais les rapports, les effets et les qualités des fraises 0n général : ils sont déjà généralisés aussi, mais pas à beaucoup près autant qu’ils peuvent l’être; car dans la suite je les étendrai à bien d’autres êtres, les uns plus, les autres moins, d’après mes observations.