CHAPITRE IX
quelque chose, c’est, un être, et cet être est un corps. J’ignore sans doute que ce corps est étendu, qu’il a des parties, une forme, une figure; il ne me semble qu’un point, qu’une vertu résistante, comme je ne me parais à moi-même qu’une vertu sentante:
je sais seulement de lui qu’il existe.
Je ne prétends pas même que ce soit dès la première expérience que je parvienne à ce faible résultat ; mais que ce soit après une ou après mille, peu importe, il suffit que j’aie trouvé la route.
Parmi ces nombreuses expériences, il y en aura sûrement une où, pressant cet être, et glissant sur sa surface, je sentirai que je me meus sans cesser de sentir cet être. Dèslors cet être cesse de n’être qu’un point; je lui reconnais des parties les unes à côté des autres, je juge qu’il est étendu; car la propriété d’être étendu est bien en elle-même la propriété d’avoir des parties distinctes , des parties situées les unes hors des autres ; mais c’est par notre mouvement que nous la connaissons ; elle est, par rapport à nous, la propriété d’être touchée continuement pendant que nous faisons une certaine quantité de mouvement. Voilà donc X étendue
ï6a IDÉOLOGIE.
connue; c’est une nouvelle propriété des corps dépendante de leur résistance au mouvement , de leur existence par rapport à nous. Elle en est une conséquence si immédiate, que, quand une fois nous la connaissons, nous ne pouvons plus concevoir rien qui en soit totalement privé. Nous pouvons bien supposer qu’un corps est excessivement petit, admettre que son étendue est réduite autant que possible, même jusqu’au point d’être imperceptible à nos sens; mais nous ne pouvons l’imaginer absolument nulle, sans anéantir le corps lui-même. Jamais aucun être humain ne comprendra réellement comment existerait un être qui n’existerait nulle part et n’aurait point de parties. C’est s’abuser soi-même que de se persuader qu’on comprend pareille chose ; j’en appelle à la conscience intime de tous ceux qui scruteront de bonne foi leur propre intelligence.
Aussi, quand j’ai dit que tant que nous ne faisons que -sentir sans agir, nous ne nous paraissons à nous-mêmes qu’un point, qu’une vertu sentante, et que, quand nous sentons résistance à notre volonté, l’être qui s’y oppose ne nous semble d’abord qu’un