‹ Élémens d'idéologie. [electronic resource]Chapitre 147 sur 192 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

n'est pas douteux que quand d'une main j'entraîne un homme vers un but, que de l'autre je lui montre ce but, et qu'en même temps je lui dis d^ aller, je lui exprime de trois manières différentes la même idée ou la même volonté, et je m'adresse à trois de ses sens à la fois, je lui parle réellement trois langages divers.

On pourrait même dire que chacun de ces langages se partage encore en plusieurs dialectes qui se confondent sans que nous nous en apercevions; car il est constant que le même mot ou le même geste a souvent une valeur bien différente, suivant les circonstances dans lesquelles nous l'employons et les impressions dont nous sommes affectés : il exprime donc réelle ment des idées qui ne sont pas les mêmes. Or, à parler rigoureusement, c'est bien changer de langage que de rendre dés idées différentes par le même signe. Mais ces réflexions nous mèneraient trop loin; elles seront mieux placées lorsque nous traiterons des finesses de l'art de la parole.

Quoi qu'il en soit, telle est l'origine et l'état actuel des différens systèmes de signes qui représentent les idées auxquelles on

Baa IDEOLOGIE, les a attachés. Nous avons appelé langues ou langages tous ces systèmes de signes en donnant à ces deux mots leur signification la plus étendue; et c'est au moyen de ces langues que nous communiquons avec nos semblables. Telle a été, sans doute, l'intention qu'on a eue en les composant : un homme isolé n'aurait jamais conça l'idée de se faire une langue ; il n'en aurait pas éprouvé le besoin; il n'aurait pas deviné que cela pût lui être d'aucun avantage. Cependant la transmission cles idées est bien loin d'être la seule utilité des langues ; elle n'en est pas même la principale. Elles ont une propriété bien plus précieuse, quoique bien moins remarquée, et dont nous avons retiré les plus grands avantages , pendant bien des siècles sans nous en apercevoir. C'est ainsi qu'il arrive souvent à l'homme en tendant vers an but d'en atteindre un autre beaucoup plus important sans s'en douter ; un homme de génie arrive, qui lui montre ce qu'il a déjà fait et ce qu'il peut faire encore.

Condillac est, je crois, le premier qui ait observé et prouvé que sans signes nous ne pourrions presque pas comparer nos idées

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