CHAPITRE XYII
Continuation du précédent. Des autres effets des Signes.
Il suit de ce qui précède , non pas que nous ne pouvons pas avoir d'idées sans signes, car il est bien évident queTidée doit précéder le signe institué pour la représenter ; mais qu'à mesui-e que nous faisons de nouvelles combinaisons de nos idées, le nombre de nos signes augmente, et^que plus ils expriment dé nuances délicates, plus nos analyses deviennentfînes etparfaites.
Les signes ont aussi la propriété d'accroître beaucoup les elFets bons et mauvais qui résultent en nous de la fréquente répétition des mêmes opérations intellectuelles.
Tels sont leurs avantages et leurs inconvéniens prin-cipaux comme moyens de former nos idées.
Comme moyens de communiquer ces idées , ils ont beaucoup d'autres effets que je ne rappellei'ai ici que isommairement.
Il est manifeste que nous leur devons toutes nos relations sociales et la possibilité de jouir de toutes les connaissances acquises par nos semblables -, mais il ne l'est pas moins que ces connaissances nous arrivent souvent bien indigestes et bien désordonnées.
Il est encore certain qu'apprenant le plus souvent les signes avant de connaître par nous-mêmes les élémens des idées qu'ils représentent, nous composons d'abord ces idées d'une manière incomplète ou fausse • que, dans un auti-e temps, nous perdons souvent de Vue quelques-uns des élémens que nous y avons fait entrer avec raisou , et qu'enrin nous ne sommes jamais
DE l'idéologie- 42$
complètement sûrs que ceux à qui nous parlons comprennent absolument les mêmes combinaisons que nous sous les mêmes signes ; ensorte qu'en nous en servant, souvent nous nous abusons nous-mêmes ^ nous n'entendons pas les autres.
De là naît en grande partie la rectiEcation graduelle que nous remarquons dans nos idées pendant le premier âge, le changement de notre manière d'envisager les mêmes objets dans les différentes époques de notre vie , et la différence des opinions des hommes sur les idées exprimées par certains mots.
Quant aux avantages et aux inconvéniens particurliers aux signes vocaux et aux moyens de les améliorer, je ne m'y arrêterai pas. Cette explication sera mieux placée quand nous traiterons de la Grammaire et de la Logique , qui ne sont presque qu'une seule et même chose, puisque c'est toujoui-s des mots que nous combinons quand nous raisonnons.
Ici je n'ai dû parler des signes qu'eu égard à leur influence générale sur la formation de nos idées, le développement de nos facultés et l'accroissement de nos connaissances. Sans cet examen, notre but n'aurait été rempli qu'imparfaitement , au lieu qu'au moyen de ces considérations , je crois que nous avons fait une histoire assez complète de la pensée.
En effet , nous avons vu en quoi consiste la faculté de penser;
Quelles sont les facultés élémentaires qui la composent ;
Comment elles forment toutes nos idées composées^ Comment elles nous font connaître notre existence.
'424 EXTRAIT RAISONNÉ, etc.
celle des autres étires, leurs propriétés et la manière de les évaluer ;
Comment ces facultés intellectuelles se lient àuX autres facultés résultantes de notre organisation;
Comment les unes et les autres dépendent de notrô faculté de vouloir ;
Comment toutes sont modifiées par la fréquente répétition de leurs actes ;
Comment elles se perfectionnent dans l'individu et dans l'espèce ;
Et enfin quels secours leur fournit et quels changemens y apporte l'usage des signes.
C'est bien là, je crois, ce qui constitue l'Idéologie; Seulement je regrette de ne l'avoir pas liée plus intimement à la Physiologie ; mais c'aurait été sortir également des bornes de mon plan et de celles de mes connaissances. J'attends tout à cet égard de nos savans physiologistes philosophes , et surr^out de M. Cabanis, dont les travaux précieux jettent un jour tout nouveau sur ces matières. Pour moi, je me contente qu'aucune de mes explications ne soit en contradiction avec les lumières positives que fournit l'observation scrupuleuse de nos organes et de leurs fonctions. C'est une justice que j'espère que l'on me rendra.
Fin de la Table analytique.