CHAPITRE VI. gS
vice, qui sont encore l'expression spéciale des effets particuliers de cette fraise sur moij quand je les aurai étendus à d'autres effets produits par d'autres êtres, effets qui sont analogues à ceux-ci , mais qui ne sauraient être exactement les mêmes, il ne me reste plus de moyen d'exprimer privativement le plaisir que me fait cette fraise , le bien qu'elle me cause , le service qu'elle me rend; de dire la manière particulière dont elle est belle , bonne et utile ; de peindre le genre spécial de la beauté, de la bonté, de l'utilité qui lui sont propres.Voilà à quoi nous sommes réduits actuellement que toutes nos idées sont si travaillées , que tous les mots qui les expriment sont si généralisés. Nous n'en avons plus pour exprimer particuliè- ' rement chaque chose ; il n'y a plus que les noms propres qui désignent un être à l'exclusion de tout autre. Cependant, vous devez sentir que tant que cette fraise , que j'ai prise pour exemple, est supposée le seul être que j'aie examiné , non-seulement son nom est un nom propre dans la force du terme, mais toutes les idées qu'elle m'a donné occasion de former ont ce même caractère j elles sont uniques dans leur genre,
les mots qui les expriment ne s'appliquent qu'à un seul fait; et en même temps vous voyez que, sur ce seul être, j'ai créé des idées de bien des espèces. Nous trouverons facilement la manière dont ces idées particulières se généralisent.
J'ai beaucoup insisté sur ce premier pas de notre esprit, parce que si vous ne le compreniez pas bien, vous n'entendriez jamais l'artifice de la composition de nos idées, ni celui du langage qui en est l'expression, ni celui du raisonnement. La plus grande difficulté que j'aie éprouvée pour vous l'expliquer, c'est que les mots manquent à tout moment : comme , par un long usage, nous les avons tous généralisés, on ne sait comment sy prendre pour obliger l'auditeur à les prendre dans un sens restreint et individuel qu'ils n'ont plus ; et malgré tous mes soins, je ne serai pas étonné de n'y être pas complètement parvenu. Si à une pre^ mière lecture il vous était resté quelque louche, je vous exhorterais à en faire une seconde, en tâchant de vous bien pénétrer de l'intention que j'ai eue, et en vous reportant sans cesse à la position où est un homme qui forme ces premières combirai-
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