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SECTION VI

Symptômes fournis par les fonctions intellectuelles.

Les fonctions intellectuelles se rapportent principalement à Tattention, à la mémoire, à Timagination et au jugement; elles offrent, chez les divers individus, dans l’état sain, des variétés infinies , et sont susceptibles , dans les maladies , d’altérations trèsnombreuses. Dans quelques cas , l’attention et la mémoire ne sont pas dérangées, tandis qu’il y a perversion du jugement et de l’imagination ; dans d'autres, la mémoire est seule en défaut ; mais le plus souvent toutes les fonctions intellectuelles sont troublées à la fois.

L’exaltation de l’intelligence est très-marquée chez quelques malades, et en particulier chez les mélancoliques. On a souvent admiré en eux la netteté de la mémoire , qui leur retrace avec une fidélité surprenante les choses oubliées depuis long-temps , la justesse et la précision du langage, la rapidité et la force du jugement, la fécondité de l’imagination, en un mot une mesure d’intelligence infiniment supérieure à celle qui leur était propre dans l’état de santé. Il n’est point rare non plus d’observer le développement extraordinaire des fonctions intellectuelles, joint à l’exaltation de la sensibilité morale, a ers le déclin des maladies aiguës qui tendent à une terminaison funeste. On a vu des moribonds parler avec une éloquence qui semblait leur être étrangère, et exprimer des sentimens qu’ils ne paraissaient pas susceptibles d’éprouver.

Les fonctions intellectuelles sont plus souvent affaiblies qu’exaltées chez l’homme malade. Cet affaiblissement a lieu dans la plupart des maladies , et plus particulièrement dans les maladies aiguës. 11 est surtout très-remarquable dans le typhus : l’attention du malade est difficile à fixer ; il ne conçoit qu’avec peine les questions qu’on lui adresse, ne se rappelle qu’imparfaitement ce qui lui est arrivé, répond avec lenteur, n’a qu’une idée confuse de ce qui se passe autour de lui, du lieu où il est, et de ses rapports

avec les personnes qui l’environnent ; sa physionomie n’est point en harmonie avec les circonstances où il se trouve ; ses regards ne se dirigent pas vers les objets qui les appellent ; ses traits sont sans expression , et le corps reste indéfiniment dans la même position.

Il y a absence complète des facultés intellectuelles dans l’idiotisme 5 et dans les maladies où toutes les fonctions de relation sont suspendues, comme l’apoplexie intense, l’attaque épileptique.

La perversion d’une ou de plusieurs facultés intellectuelles ou affectives constitue le délire (1).

Le délire survient plus facilement , et par des causes plus légères , dans l’enfance et la jeunesse qu’aux autres époques de la vie, et chez les sujets d’une grande susceptibdité nerveuse. 11 est quelques individus chez lesquels une simple indisposition, un mouvement fébrile à peine marqué, sont accompagnés de délire. Mais en général ce symptôme ne survient que dans les maladies aiguës qui offrent de la gravité, ou vers la fin des maladies chroniques dont la terminaison doit être funeste.

Le délire ne se montre pas seulement dans les affections du cerveau et de ses enveloppes ; on l’observe bien plus souvent encore , comme phénomène sympathique, dans les phlegmasies thoraciques et abdominales, dans les maladies éruptives, dans les diverses espèces de typhus et dans la fièvre typhoïde. Il en est à ce sujet du cerveau comme du cœur : ces deux viscères s’associent aux souffrances de tous les autres , et le trouble de leurs fonctions est le plus souvent sympathique. Nous reviendrons sur ce point dans le chapitre consacré au diagnostic.

Le délire se présenté sous des formes très-variées : le plus souvent il se montre dans les rapports du malade avec les objets extérieurs ^ dans les gestes, les actions, les paroles, par lesquels il exprime la manière dont il est affecté par ce qui l’entoure ; mais fréquemment aussi on observe un délire intérieur^ qui dépend uniquement du désordre des fonctions cérébrales, et

(1) Delirium^ de, hors; lira, sillon; hors du sillon ou de la voie

n’est provoqué par aucune circonstance étrangère : il est caractérisé par le marmottement , la carphologie , les gestes automatiques , les conversations avec les personnes absentes , etc.

Il est un délire complet qui porte sur tout, et dans lequel l’ordre des pensées et des affections morales est entièrement interverti : le malade est continuellement et en toutes choses dans l’erreur; c’est ce qu’on observe dans la manie. D’autres fois le délire roule exclusivement sur une idée : c’est surtout dans la monomanie (mélancolie de Pinel) qu’on observe cette dernière variété; le malade croit être dans un rang . dans un lieu , dans un temps différons de ceux où il se trouve ; il parle et agit en conséquence de cette erreur. Quelquefois, dans le délire complet , il y a aussi, comme dans le délire exclusif, une idée dominante qui se rattache presque toujours aux occupations habituelles des individus, comme on le voit en particulier chez les cochers, les commissionnaires, etc. On a remarqué qu’en général, lorsqu’il y avait une idée dominante , il était fort difficile , ou même impossible , de l’éloigner et d’en exciter quelque autre.

Le délire est tantôt constant et tantôt passager ; dans ce der-. nier cas, il peut revenir à des intervalles égaux.

Les deux principales variétés du délire , et celles que les auteurs ont plus spécialement décrites , sont le délire doux ou tranquille , et le délire furieux.

Le délire doux {subdelirium) n’est quelquefois marqué que par un changement dans les gestes, dans les actions, dans le langage du malade ; il agite ses bras ou ses mains sans aucun but évident ; il cherche sans motif à descendre de son lit , ou bien il se découvre continuellement ; tantôt il reste dans un silence obstiné , et tantôt il tient des propos incohérens {va-

nïloquium),^ ou marmotte entre ses dents des mots inintelligibles. Nous avons vu un homme chez lequel le délire n’était marqué que par des cris plaintifs qu’il faisait entendre presque à chaque instant. Il répondait fort juste à la plupart des questions qu’on lui adressait; mais quand on lui demandait pour quelle raison il se plaignait de cette manière, il ne savait pas ce dont il était

question. Le délire doux peut également se montrer par un changement plus ou moins prononcé dans l’expression de la physionomie, dans le sonde la voix, dans la manière de parler, affectueuse ou sévère, libre ou respectueuse, qui n’est point conforme aux habitudes des malades : il n’est pas rare de les voir parler avec dureté aux personnes qu’ils traitent communément avec bienveillance, et vice versa^ et n’en conserver aucun souvenir après la maladie. Un jeune homme à qui nous donnions des soins dans le cours d’un typhus avait repris, vers le douzième jour, presque toute sa connaissance : le délire ne se manifestait plus que par le ton familier avec lequel il tutoyait un vieil ami de sa famille , pour qui il avait eu de tout temps le respect convenable. Il ne faut pas confondre le délire tranquille avec les simples rêvasseries qui surviennent pendant le sommeil , et cessent quand on parle aux malades et qu’on redresse leurs idées.

Le délire furieux se présente sous une forme toute différente : le malade fait entendre des cris , des chants, des menaces ^ il tient les propos les plus extravagans , les plus obscènes ; il s’emporte contre les personnes absentes -, il se débat et fait des efforts pour sortir de son lit ; il jette les objets qu’il a sous la main , crache sur les assistans, les frappe, etc. Le délire peut, chez le même malade , être alternativement tranquille et furieux. On a vu quelquefois aussi Texaltation des affections morales alterner avec le délire. Dans l’épidémie de Naples , au rapport de Sarcone , le délire furieux cessait pendant la rémission ; mais les malades s’a bandonnaient au plus affreux désespoir ; ils tournaient leurs yeux d’un air soupçonneux , et avec la crainte de lire sur le visage des assistans le malheureux sort dont ils se croyaient menacés ; le moindre signe d’affection les faisait pleurer et les jetait dans l’épouvante.

Le délire présente encore quelques variétés, à raison de la difficulté avec laquelle il peut être surmonté. Si le délire est léger, les malades s’en aperçoivent eux-mêmes et redressent leur jugement. Si l’aberration est plus grande, ils ont encore le désir de la surmonter ; mais il leur est plus difficile d’y parvenir : à cette

époque, le médecin peut redresser, au moins momentanément, les idées des malades , et en obtenir quelques réponses sensées ; mais l’amendement n’est que momentané , et bientôt le délire recommence. Dans un plus haut degré, rien ne peut suspendre ce symptôme, meme pour quelques instans.

La durée du délire est trés-variable : il peut cesser après quelques minutes ; il se prolonge ailleurs pendant des semaines , des mois, des années.

Lorsque le délire est passé , les malades ne se rappellent souvent rien de ce qui leur est arrivé, pas même les choses qu’ils avaient faites avec l’apparence de la réflexion ; quelquefois ils ont un souvenir confus ou même assez net de ce qu’ils ont éprouvé.

SECTIOX \II.

Des Sijmjytômes fournis par le sommeil.

Le sommeil, dans l’état de santé , a une durée à peu près uniforme chez chaque individu : il est tranquille et dissipe la fatigue du corps ; dans l’état de maladie , il peut être prolongé , diminué , suspendu ou troublé de diverses manières , et ne point réparer les forces.

Il est prolongé dans quelques maladies accompagnées d’une légère congestion cérébrale , diminué dans presque toutes les affections aiguës. La suspension complète du sommeil, Vinsomnie oviagrypnie (l) {insomnia^ pervigilium) peut avoir lieu dans un grand nombre de maladies et par des causes très-variées, telles que l’intensité des douleurs , les tintemens d’oreille et les bruits imaginaires , la difficulté de respirer, la fréquence de la toux et des excrétions , le besoin continuel de changer de position , l’agitation de l’esprit , les passions profondes ou vives , les paroxysmes nocturnes. La privation complète du sommeil est un des sympptômes principaux de la maladie connue sous le nom de delirium tremens; elle est aussi un des symptômes les plus remarquables de la fièvre typhoïde : car il n’est aucune autre maladie aiguë dans

(1) Avp«? chasse 5 ‘jTfvoçj sommeil.

laquelle Tinsomnie soit aussi complète et aussi constante. Le sommeil peut être troublé par le cauchemar, les songes, etc.

Le cauchemar, incube ou éphialte (incubus) (1) , ephialtes (2), oneirodynia (3), consiste en un sentiment de suffocation qui sur- \ient pendant le sommeil, et produit, après une anxiété courte mais inexprimable, le réveil en sursaut et avec effroi. Il semble au malade qui éprouve ce symptôme qu’un poids énorme est placé sur sa poitrine , qu’un danger le menace , qu’un fantôme le poursuit; il fait des efforts inutiles pour s’y soustraire et pour crier ; son corps est souvent couvert de sueur lorsqu’il se réveille. C’est particulièrement dans l’hypochondrie et dans l’anévrysme du cœur qu’on observe ce symptôme : une digestion laborieuse y donne quelquefois lieu.

Dans l’antiquité, la plupart des médecins ont mis une attention particulière à observer les songes ; ils étaient persuadés que pendant le sommeil , c’est-à-dire au moment où aucune sensation extérieure ne distrait des sensations intérieures , la souffrance de l’organe affecté devait se faire sentir plus distinctement, et déterminer dans le sensorium commune une disposition à telle ou telle espèce de songes. Cette opinion est fondée à quelques égards. Dans les maladies accompagnées d’une grande gêne de la respiration, les malades rêvent quelquefois qu’un poids considérable s’oppose à la dilatation de la poitrine. Galien parle d’un homme qui rêvait depuis quelque temps qu’une de ses jambes était de pierre ; peu après , ce membre devint paralytique : l’engourdissement passager qui précède souvent la paralysie explique assez bien ce phénomène. On conçoit mieux encore que les malades qui ne sont pas assez nourris imaginent dans leurs songes qu’ils mangent telle ou telle substance. On a prétendu que, dans la pléthore et les fièvres inflammatoires , les malades voyaient dans leurs rêves des corps colorés en rouge ; que les hydropiques voyaient de

(1) Incubus, de incumhere, se coucher dessus,

(2) ÉrpryAr/îç, de je saute dessus.

QÔvstpoç, songe; orîvvvj, douleur.

l’eau , des rivières , etc. ; mais ces assertions ne sont pas d’accord * avec l’observation.

En général , dans les maladies , les songes sont fatigans et pénibles; ils présentent à l’imagination des obstacles , des précipices, des incendies , en un mot , des sujets d’embarras ou d’eiïroi ; ils produisent quelquefois le 5U&ZÏ ou en sursaut; du reste, ils n’offrent rien de constant sous le rapport de la séméiotique et du traitement.

On sait que les Egyptiens et les Grecs faisaient coucher les malades dans les temples , afin que les dieux leur fissent connaître, en songe , les remèdes propres à les guérir ; aujourd’hui que le règne de la superstition est passé , personne ne croit plus à ces songes salutaires envoyés par les dieux ; mais des hommes , d’ailleurs très-recommandables , ne craignent pas d’accorder aux disciples de Mesmer le pouvoir de donner , avec la somnolence magique que provoquent leurs gestes , la connaissance de toutes les maladies et des remèdes qui leur conviennent.

Enfin le sommeil, dans l’état de maladie, ne répare pas les forces ; et même dans quelques affections où les paroxysmes ont lieu la nuit , les malades se trouvent plus mal le matin , après un sommeil agité , qu’à la fin du jour, après douze ou quinze heures de veille.

I.a somnolence ou V assoupissement (soymiolentia) est un état qui, placé entre le sommeil et la veille , ne permet ni l’un ni l’autre. On l’observe fréquemment dans le cours de la fièvre typhoïde et dans un certain nombre d’affections cérébrales.

Le sopor ou cataphora (l) est un sommeil lourd et pesant, dont le réveil est difficile : ce phénomène a lieu dans les mêmes maladies que la somnolence.

Le coma (2) est un sommeil plus profond encore et d’où il est plus difficile de tirer les malades. On en distingue deux variétés:

le coma vigil (coma agrypnocles) ^ qui est accompagné de dé-

(1) Karawopà, cliule ; ‘/ara^^so optât , je tombe d’en haut.

(2) sommeil profond.

lire; le malade a les yeux fermés, mais il les ouvre quand on l’appelle, et les referme aussitôt; il parle seul, il change fréquemment de position; 2^ le coma somnolentumy dans lequel le malade parle quand on le réveille , se tait et reste immobile dans les intervalles. Ces deux variétés de sommeil s’observent fréquemment dans l’affection typhoïde.

La léthargie (l) {lethargus ^ veternus) est un sommeil plus profond encore et continuel , d’où il n’est pas impossible de tirer les malades; mais ils oublient ce qu’ils ont dit, ne savent ce qu’ils disent , et retombent promptement dans le même état.

Le carus (2) enfin consiste en une insensibilité complète , d’où rien ne peut tirer le malade, pas même instantanément : ces divers symptômes ont spécialement lieu dans la dernière période des maladies cérébrales, ou dans les cas de commotion et de compression subite du cerveau.

Le sopor, le coma, la léthargie et le carus ont quelque analogie avec le sommeil , dont ils ne sont en quelque sorte que l’exagération. C’est le motif qui nous a engagé à les placer dans cette section à la suite de la somnolence.

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