CHAPITRE YII
Des Poissons électriques.
435. Il existe plusieurs poissons qui ont la propriété singulière de produire une vive secousse et un engourdissement profond dans la main qui les louche : la torpille., qui se trouve abondamment dans la mer Méditerranée , sur les côtes occidentales de France, et même sur les côtes d’Angleterre, est, sous ce rapport, l’un des poissons les plus énergiques de nos climats. Lorsqu’on veut la prendre avec la main , on reçoit un choc violent , sans qu’elle paraisse se donner aucun mouvement , et quelquefois le bras est frappé jusqu’à l’épaule d’une paralysie douloureuse qui dure plusieurs minutes , ou plutôt d’un frémissement pareil à celui qu’on éprouve qüand on se frappe le coude. C’est ainsi du moins que s’expliquent les observateurs qui ont par eux mêmes éprouvé ces effets, et ils ajoutent qu’après un premier choc on n’est pas tenté d’en recevoir immédiatement un second , quelque zèle que l’on ait pour la recherche de la vérité. Aussi la torpille est l’effroi des pêcheurs , çt l’on juge aisément que , si elle a été pour eux l’objet d’une foule de traditions merveilleuses, elle a dû être aussi pour les naturalistes et pour les physiciens un sujet d’étude fort intéressant. Autrefois on expliquait les propriétés de la torpille en disant qu’elle était douée d’une propriété iorporifique ; plus tard on a supposé qu’elle lançait des molécules engourdissantes; cependant Réaumur , dans un mémoire curieux sur ce sujet [Acad, des Sciences, 1714) > essaie de réfuter cette explication et
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de démontrer que l’organe de la torpille se débande comme un ressort et produit des effets pareils h ceux que l’on recevrait en touchant un corps sonore qui vibre violemment. A cette époque , la bouteille de Leyde n’était pas inventée; et dès que Muschenbrock en eut ressenti les effets, il eut l’heureuse idée de comparer la secousse que donne la torpille à une véritable commotion électrique , et de l’attribuer à la même cause. C’est alors que la torpille et les autres poissons analogues , que l’on appelait en général des tremhleurs , furent appelés des poissons électriques. Maintenant on connaît avec certitude sept poissons électriques : Torpédo narhe risso., T. unimaculata, T. inarmorata, T. Galvanii^ Silurus electricus, Tetraodon elect.ricus, Gjmnotus electricus. M. Geoffroy-Saint-Hilaire , qui a publié un travail important sur les poissons électriques (cinquième cahier Aes Annales du Muséum d'histoire naturelle), pense qu’ils appartiennent tous h des genres différens et qu’ils offrent chacun dans leur genre l’organlsalion la plus complète , sans blesser en rien l’ordre des rapports naturels. Nous nous bornerons ici à indiquer les principales propriétés de la torpille et du gymnote , qui sont , parmi les poissons électriques , ceux qui ont été l’objet du plus grand nombre de recherches.
456. Propriétés de la torpille. — C’est à Walsh que nous devons les premières recherches un peu précises sur les effets de la torpille ; ses expériences furent faites à La Rochelle en 1772 et à l’île de Ré [Journal de Physique , t. IV, pag. 2o5|); et il en tire les conséquences suivantes :
Quand la torpille est dans l’air, on reçoit la commotion en touchant directement une partie quelconque de sa peau , soit par un seul doigt , soit par toute la largeur de la main.
On reçoit pareillement les commotions lorsqu’on la touche avec un bon conducteur; par exemple , avec une tige de métal de plusieurs pieds de longueur.
DK I,’£LF.CTllO-JIAGNKTIS5I£. - CIIAP. V;I, 337
La commotion est arretée par tous les mauvais conducteurs; ainsi, on peut toucher impunément la torpille avec du verre , de la résine , etc.
On peut même la toucher sans danger avec une petite bande d’étain collée sur du verre , pourvu qu’il se trouve dans l’étain une solution de continuité aussi petite qu’on puisse la faire avec la pointe d’un canif.
Quand plusieurs personnes non isolées se tiennent par la main , et que la première , seule , touche la torpille , la commotion se fait sentir à la seconde et même à la troisième, mais elle diminue d’intensité.
La commotion se fait sentir dans un cercle de vingt personnes non isolées qui se tiennent par la main , quand la première pei'sonne touche la torpille sous le ventre , tandis que la dernière la touche sur le dos , ou njice versâ.
Voilà les principaux résultats que l’on obtient dans l’air; la dernière expérience réussirait peut-être en touchant deux points quelconques qui ne soient pas opposés , comme Walsh semble l’exiger, sans doute à cause de l’analogie qu’il cherche à établir entre les bouteilles de Le^'de et les torpilles, Dans l’eau , les commotions ont toujours moins d’intensité que dans l’air; mais elles se produisent encore de la même manière et sous les mêmes conditions. L’eau étant un assez bon conducteur, on conçoit qu’une torpille vive et énergique puisse agir à distance , et qu’alors il ne soit pas nécessaire de la toucher directement. Walsh a en effet observé foudroie à distance de petits poissons , ou
au moins qu’elle les étourdit ou les enivre.
Dans tous les cas , la commotion que lance la torpille est pour elle un phénomène volontaire ; il arrive souvent qu’on la touche à plusieurs reprises sans rien obtenir; mais lorsqu’on l’irrite en lui pinçant les nageoires , ou de quelqu’autre manière , ou est à peu près assuré de recevoir des coups redoublés; AValsh a compté jusqu’à cinquantes décharges en une minute. A chaque coup son corps reste parfaitement r. 0/ P.
immobile ; mais on observe dans ses yeux et dans les nageoires pectorales un mouvement particulier, et dans l’organe électrique lui-même une sorte de compression, qui sont des marques sûres qu’elle est au moment d’agir.
Il était curieux d’essayer les effets de la torpille sur le multiplicateur de Schweiger , afin de constater encore d’une manière plus certaine les rapports de ces phénomènes avec les décharges électriques. Au mois d’août 1828, M. de Blainville a fait à La Rochelle, avec M. Fleuriau de Bellevue , quelques expériences de cette nature , et l’aiguille a pirouetté de plus d’une demi -circonférence quand on a planté dans l’organe électrique les deux aiguilles qui terminaient les fils du multiplicateur.
437. Propriétés du gymnote. — Le gymnote électrique, que l’on appelle aussi Y anguille de Surinam, est doué d’une puissance électrique encore plus grande que celle de la torpille. Walsh fit venir de Surinam des gymnotes, sur lesquels il confirma les résultats qu’il avait obtenus de la torpille quelques années auparavant; mais, de plus, il fit cette observation curieuse , que la commotion du gymnote peut se transmettre d’un conducteur à un autre au travers d’une petite lame d’air , et qu’alors on voit briller une étincelle électrique. {Journ. de Phys., t. viii, p. 5o5. )
M. de Humboldt a fait, en Amérique, avec M. Bonpland , un grand nombre d’expériences importantes sur le gymnote. Voici ce qu’il rapporte, dans sou ouvrage, des habitudes de ce poisson singulier et des moyens de le pêcher.
« Nous partîmes , le 9 mars , de grand matin , pour le petit village de Rastro de Ahaxo : de Ih , les Indiens nous conduisirent è un ruisseau qui , dans le temps des sécheresses, forme un bassin d’eau bourbeuse entouré de beaux arbres , de clusia , d’aniyris et de mimoses è fleurs odoriférantes. La pêche des gymnotes avec des filets est très-difficile, è cause de l’extrême agilité de ces poissons, qui
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s’enfoncent dans la vase comme des serpens. On ne voulut point employer le harhasco , c’est à-dlre les racines du piscidia erilhryna , du jacquinia armillaris et de quelques espèces de phjllanlhus qui, jetées dans une mare, enivrent ou engourdissent les animaux : ce moyen aurait affaibli les gymnotes. Les Indiens nous disaient qu’ils allaient pêcher avec des chevaux. Nous eûmes do la peine à nous faire une idée de cette pêche extraordinaire; mais bientôt nous vîmes nos guides revenir de la savane , oii ils avaient fait une battue do chevaux et de mulets non domptés. Ils en amenèrent une trentaine qu’on força d’entrer dans la mare.
» Le bruit extraordinaire causé par le piétinement des chevaux , fait sortir les poissons de la vase et les excite au combat. Ces anguilles, jaunâtres et livides, semblables à de grands serpens aquatiques, nagent h la surface de l’eau, et se pressent sous le ventre des chevaux et des mulets. Une lutte entre des animaux d’une organisation si différente offre le spectacle le plus pittoresque. Les Indiens , munis de harpons et de roseaux longs et minces , ceignent étroitement la marc; quelques-uns d’entre eux montent sur les arbres, dont les branches s’étendent horizontalement au dessus de la surface de l’eau. Par leurs cris sauvages et la longueur de leurs joncs, ils empêchent les chevaux de se sauver, en atteignant la rive du bassin. Les anguilles , étourdies du bruit, se défendent par la décharge réitérée de leurs batteries électriques. Pendant long-temps elles ont l’air do remporter la victoire. Plusieurs chevaux succombent à la violence des coups invisibles qu’ils reçoivent de toute part dans les organes les plus essentiels à la vie; étourdis parla force et la fréquence des commotions, ils disparaissent sous l’eau. D’autres, haletant, la crinière hérissée, les yeux hagards, et exprimant l’angoisse , se relèvent et cherchent à fuir l’orage qui les surprend. Ils sont repoussés par les Indiens au milieu de l’eau : cependant un petit nombre parvient à tromper l’active vigilance des pê-
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clieurs. On les voit gagner la rive , broncher à chaque pas, s’étendre dans le sable excédés de fatigue et les membres engourdis par les commotions électriques des gymnotes.
» En moins de cinq minutes, deux chevaux étaient noyés. L’anguille, ayant cinq pieds de long et se pressant contre le ventre des chevaux, fait une décharge de toute l’étendue de son organe électrique, elle attaque à la fois le cœur, les viscères et le plexus cœliaens des nerfs abdominaux. Il est naturel que l’effet qu’éprouvent les chevaux soit plus puissant que celui que le même poisson produit sur l’homme lorsqu’il ne le touche que par une des extrémités. Les chevaux ne sont probablement pas tués , mais simplement étourdis. Ils se noient, étant dans l’impossibilité de se relever, par la lutre prolongée entre les autres chevaux et les gymnotes.
» Nous ne doutions pas que la pêche ne se terminât par la mort successive des animaux qu’on y emploie; mais peu k peu l’impétuosité de ce combat inégal diminue ; les gymnotes , fatigués , se dispersent. Ils ont besoin d’un long repos et d’une nourriture abondante pour réparer ce qu’ils ont perdu de force galvanique. Les mulets et les chevaux parurent moins effrayés; ils ne hérissaient plus la crinière; leurs yeux expiâmaient moins d’épouvante. Les gymnotes s’approchaient timidement du bord des marais , où on les prit au moyen de petits harpons attachés k de longues cordes. Lorsque les cordes sont bien sèches , les Indiens , en soulevant le poisson dans l’air, ne ressentent peint de commotions. En peu de minutes nous eûmes cinq grandes anguilles , dont la plupart n’étaient que légèrement blessées. D’autres furent prises vers le soir par le même moyen.
» La température des eaux dans lesquelles vivent habituellement les gymnotes est de 26“ k 27“. On assure que leur force électrique diminue dans les eaux plus froides; et il est assez remarquable , en général , comme l’a déjà observé un physicien célèbre , que les animaux doués d’or-
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ganes électromoteurs , dont les cficts deviennent sensibles îi l’homme , ne se rencontrent pas dans l’air , mais dans un fluide conducteur de l’électricité. Le gymnote est le plus grand des poissons électriques; j’en ai mesuré qui avaient cinq pieds à cinq pieds trois pouces de long. Les Indiens assuraient qu’ils en avaient vu de plus grands encore. Nous avons trouvé qu’un poisson qui avait trois pieds dix pouces de long pesait douze livres. Le diamètre transversal du corps était ( sans compter la nageoire anale , qui est prolongée en forme de carène) de trois pouces cinq lignes. Les gymnotes du Cano de Bera sont d’un beau vert d’olive. Le dessous de la tête est jaune , mêlé de rouge. Deux rangées de petites taches jaunes sont placées symétriquement le long du dos , depuis la tête jusqu’au bout de la queue. Chaque tache renferme une ouverture excrétoire : aussi la peau de l’animal est constamment couverte d’une matière muqueuse, qui, comme Yolta l’a prouvé, conduit l’électricité vingt à trente fois mieux que l’eau pure. Il est, en général, assez remarquable qu’aucun des poissons électriques découverts jusqu’ici dans les dilFérentes parties du monde ne soit couvert d’écallles. »
En opérant sur ces poissons , dont les batteries sont si puissantes , M. de Humboldt n’a pu découvrir aucune action directe sur les électromètres les plus sensibles , et aucun phénomène de lumière électrique.
438. Del' organe électrique. — Dans les divers poissons électriques , l’organe qui développe l’électricité a sensiblement la même texture et les mêmes apparences , quoique difîerent par sa forme , par sa grandeur et par sa disposition. Nous essaierons seulement de donner une idée de l’organe de la torpille, qui a été l’objet des recherches les plus précises. Cet organe se divise en deux parties symétriquement placées de chaque côté de la tête et appuyées contre les branchies; elles occupent l’une et l’autre toute l’épaisseur qui sépare les deux plis de la peau. Lorsqu’on
en fait la dissection , on voit qu’il est composé d’un tissu cellulaire extrêmement lâche grandes mailles , qui affecte la forme d’un cylindre ou plutôt d’un prisme à cinq h six pans. On en fait une. comparaison sensiblement exacte , en disant qu’il ressemble aux alvéoles d’un rayon dé miel , seulement les cloisons ne sont pas de minces membranes, mais plutôt des fibres , séparées et tendues dans des sens différens.
On compte ordinairement dans chaque organe quatre à cinq cents de ces petits prismes, et il paraît que Hunter en a compté une fois jusqu’à onze cent quatre-vingt-deux. Ils sont à peu près perpendiculaires à la direction de la peau , h laquelle ils sont fortement adhérens par leurs deux extrémités. Si l’on observe en détail la structure de chacun de ces prismes , on y distingue une foule de lames minces perpendiculaires aux arêtes, séparées l’une de l’autre et ajustées enfin comme les divers élémens d’une pile. Ces petits feuillets distincts , tantôt plans , tantôt ondulés, sont séparés par des couches muqueuses très-adhérentes ; mais en pressant un organe on ne peut faire sortir aucune quantité sensible de fluide.
Quatre faisceaux nerveux d’un grand volume viennent se distribuer dans l’organe; le premier venant de la cinquième paire, et les trois autres de la huitième; en outre, on observe un appareil qui suppose une très-active circulation.
Cette organisation a certainement des rapports frappans avec les piles de Volta; mais il faudrait des observations anatomiqnes plus précises, des expériences physiques et physiologiques plus nombreuses, pour porter jusqu’à l’évidence ces analogies qui se présentent d’une manière si séduisante. ''